reportage

Le parcours d'Hanadi et Hussam, réfugiés syriens en Wallonie

©Pauline Beugnies

Durant plusieurs mois, L’Echo a suivi des réfugiés dans leur parcours en Belgique. L’un en Flandre, l’autre à Bruxelles et une famille en Wallonie. Trois Régions, trois chemins différents. Découvrez ici le parcous d'Hanadi et Hussam Bazara, réfugiés syriens en Wallonie.

Chapitre 1: face à l'administration

Le 23 mars. Hanadi et Hussam prennent quelques heures pour faire du tourisme à Bruxelles. Cette ville, ils n’ont pas eu le temps de la voir vraiment quand ils sont arrivés avec leurs deux adolescents, en octobre. Ils ne parlent qu’arabe, mais ils ont demandé s’il était possible d’être installés dans une région où on parle le français – "une langue internationale et poétique" sourit Hanadi.

Alors, Fedasil les a envoyés dans une petite maison sociale à Presles, près de Charleroi. Ils sont au vert, retirés dans une cité grisâtre qui domine les prés. Pour ces citadins, déambuler sur le piétonnier de la Bourse fait du bien. D’ailleurs, marcher, ça détend, et c’est exactement ce dont ils ont besoin aujourd’hui: ils ont rendez-vous au Commissariat général aux réfugiés, le CGRA, pour un interrogatoire qui déterminera si la Belgique les accepte comme réfugiés. Ils savent ce qui les attend: leur avocat, Me Paul-Claude Beika, leur a organisé une simulation avec l’aide approximative d’un interprète amateur syrien.

HANADI & HUSSAM (ALEP)
  • Hanadi, Hussam et leurs deux adolescents ont fui la région d’Alep en septembre 2015, laissant derrière eux une partie de leur famille, leur maison réquisitionnée par un groupe djihadiste, et tous leurs biens, vendus pour payer le voyage.
  • Sur la route de l’exode, ils ont choisi de poser leurs valises en Belgique pour sortir de l’essaim qui se concentrait sur l’Allemagne.
  • Ils ont demandé à être installés en Wallonie pour apprendre le français, qu’ils voient comme une langue internationale utile pour l’avenir de leurs deux enfants.

Mais ils savent que la séance sera éprouvante. Les yeux de Hanadi rougissent de larmes dès qu’elle évoque la Syrie, sa maison réquisitionnée, tous ses biens vendus pour payer le voyage, sa vie active détruite, la famille qui n’a pas pu les suivre sur la route de l’exode, le père torturé par des djihadistes… On se quitte devant le World Trade Center bruxellois. Ils entrent dans la file du CGRA. Ils seront entendus séparément et c’est sur Hussam que se concentrera pendant près de deux heures le feu des questions. Le discours est cohérent, les photos des gsm le corroborent, l’avocat est confiant.

Aiseau-Presles, le 26 avril. Six mois après leur arrivée en Belgique, Hanadi et Hussam vivent au ralenti dans leur maison provisoire prêtée par le CPAS local en attendant le verdict de Bruxelles. Pendant que les enfants vont à l’école dans une classe de primo-arrivants, les parents tournent en rond entre les plants de tomates que Hussam regarde pousser et les alertes gsm qui rythment leurs journées des mauvaises nouvelles qu’envoie la Syrie. Et puis, chaque mardi, comme aujourd’hui, il y a la visite de Myriam. Leur bon Samaritain. Après avoir demandé au CPAS comment elle pouvait aider des réfugiés, on a fini par lui donner l’adresse de la famille Bazara. Depuis, elle fait jouer son réseau pour les épauler – l’avocat, c’est grâce à elle, les colis alimentaires de la paroisse aussi. Surtout, ça fait des mois qu’elle vient donner quelques heures pour leur apprendre des rudiments de français.

"Dans leur situation, même en parlant français, je ne suis pas certain que je m’en serais sorti."

S’il n’avait fallu compter que sur l’administration, ils auraient attendu six mois avant d’être inscrits à leur premier cours de français – six heures par semaine. Sans Myriam et sans l’aide ponctuelle d’un interprète amateur, ils auraient dû se débrouiller avec leur assistante sociale pleine de bonne volonté mais bloquée de l’autre côté de la barrière de la langue. "Je dois vous dire une chose importante, lance soudain Hussam: ici, il n’y a pas deux CPAS qui fonctionnent de la même manière…" Comment comprendre qu’une famille de réfugiés de Mons reçoit un billet SNCB chaque mois et pas eux? Pouvoir s’aérer quand on a 5,4 euros par jour par personne pour vivre, ça change la vie! Le peu qu’ils savent du pays dans lequel ils ont posé leurs valises – institutions, droits et devoirs, coutumes et mœurs –, c’est sur le tas qu’ils l’ont appris. Ils ont bien entendu parler de l’existence de cours d’intégration, mais ils n’en ont jamais vu la couleur.

Montigny-le-Tilleul, le 6 septembre. Tout s’est précipité depuis qu’une lettre du CGRA est arrivée dans leur boîte en mai: les Bazara sont reconnus comme réfugiés, ils peuvent rester en Belgique au moins cinq ans! À la fête s’est mêlée une inquiétude nouvelle. Il faut quitter le logement de Fedasil dans les deux mois. L’assistante sociale les aide à chercher – avec leur nouveau budget d’allocataires sociaux, ils sont bons pour un petit appartement décrépit. Mais au moins peuvent-ils tenter de se rapprocher de l’école des enfants, qui est à près de deux heures de chez eux quand les TEC fonctionnent normalement…

C’est grâce à Myriam que leur situation va se débloquer. Elle fait marcher le bouche-à-oreille et découvre que l’ASBL paroissiale de Montigny-le-Tilleul a décidé de mettre une maison à disposition d’une famille de réfugiés. Coup de chance inespéré: Hanadi et sa famille emménagent en plein cœur d’une commune coquette dans une belle maison avec jardin à une demi-heure de l’école. Ici, l’assistante sociale fait appel à un interprète. Hussam n’en est toujours pas revenu: "En une seule séance, on a pu régler tous les papiers de l’installation!"

"Je dois vous dire une chose importante: ici, il n'y a pas deux CPAS qui fonctionnent de la même manière…"


 Les paroissiens s’affairent pour gérer la nuée de petits tracas qui accompagne leur déménagement. L’argent de la fancy fair a même servi à avancer la prime d’installation du CPAS: 1.150 euros qu’ils ont utilisés pour s’offrir des chambresaccueillantes chez Ikea. "Dans leur situation, même en parlant français, je ne suis pas certain que je m’en serais sorti", confie Christian, de l’ASBL paroissiale, très concerné derrière sa barbe blanche en collier. Hanadi et Hussam viennent de franchir le bout du tunnel administratif, leur nouvelle vie peut enfin commencer.

Chapitre 2: l'intégration sociale

©Pauline Beugnies

En Syrie, quand des gens s’installent dans un nouveau logement, ils sont tout de suite invités par leurs voisins à prendre le thé, raconte Hanadi. "Ici, c’est différent. Les gens ne nous disent même pas bonjour." Quand ils ont été enregistrés comme demandeurs d’asile, l’agence d’accueil Fedasil les a installés dans un logement social de Presles. Le voisinage n’est pas particulièrement avenant. Des riverains sont venus déposer des déchets clandestins dans leur poubelle à puce. Et quand Hussam a dû aller chez un dentiste, lui qui souffre des dents depuis la route de l’exil, il s’est heurté à une franche hostilité: "Pourquoi vous ne retournez pas en Syrie si c’est mieux là-bas?", lui a-t-il lancé après avoir reporté son rendez-vous trois fois. Le conflit syrien a tué à ce jour plus de 300.000 personnes.

"On vient à peine d'arriver dans cette commune, mais on a l'impression qu'ici les gens sont bons…"

Les Bazara ne se sentent pas bienvenus dans ce quartier. Pourtant il y a cette voisine, Mme Ginette, qui leur a un jour adressé quelques mots de réconfort. Et surtout, ils ont Myriam, qui vient chaque semaine leur apprendre un peu de français. Mais après les progrès du début, elle sent l’élan retomber – "Ils tournent en rond toute la journée, Hussam regarde pousser ses radis…" Au début, Hanadi se levait à 6h du matin pour accompagner les enfants à l’école, mais on sent le découragement la gagner – "elle se lève tard et se fatigue beaucoup à regarder tout ce qu’il se passe là-bas, en Syrie elle reçoit des alertes sur son GSM, je lui dis que ce n’est pas bon pour elle", raconte Myriam, inquiète.

Dans leur logement, ils n’ont ni box internet ni téléphone, mais leurs mobiles syriens les maintiennent informés. "Le 22 mars, le réseau a saturé exactement comme quand il y avait une attaque en Syrie, se souvient Hanadi. On a l’impression que la guerre nous suit. Comment un être humain qui a du sang dans les veines peut-il commettre des atrocités pareilles?"  Elle sanglote en évoquant la vie d’avant que la guerre ne les rattrape. "On avait un bon niveau de vie, on sortait souvent, on allait en vacances avec des amis…" Ici, ils ont quelques connaissances, des compagnons d’exode à Ottignies, Liège, Beauraing, mais sans voiture et avec leurs moyens – 151 euros par semaine pour quatre –, difficile de faire autre chose que les déplacements essentiels. "Parfois, on va faire une promenade dans les environs, mais on ne croise jamais personne…"

Le bonnet gris clair

Alors la rencontre du gérant libanais d’un magasin halal de Gilly leur fait l’effet d’un souffle d’air frais – pas seulement parce qu’ils s’autorisent enfin à manger autre chose que du poulet, mais parce qu’avec lui, ils peuvent échanger dans leur langue maternelle. Parler à un tiers, simplement. Hussam l’accompagne parfois à la mosquée de Couillet, où il trouve un rituel rassurant – "le prêche ressemble fort à ce qui se faisait en Syrie" – et d’autres fidèles avec qui il peut échanger en arabe. Les Bazara ne se considèrent pas comme de grands pratiquants. Mais si Hanadi ne quitte jamais son bonnet gris clair, c’est qu’elle ne conçoit pas de découvrir ses cheveux en public. Sur la photo de sa carte d’infirmière du croissant rouge syrien, elle porte le hijab traditionnel. Ici, elle hésite encore sur l’attitude à adopter – "j’aimerais porter le voile quand il fera plus chaud cet été, qu’est-ce que vous en pensez?" Myriam prend la mouche quand elle comprend que l’idée que leur fille puisse aller dans une piscine mixte est un problème pour les Bazara.

"J’aimerais porter le voile quand il fera plus chaud, cet été, qu’est-ce que vous en pensez?"

Elle voulait inviter leurs ados dans la sienne, "mais c’est filles et garçons ou rien!", tranche-t-elle. La photographe qui joue les interprètes, Pauline Beugnies, traduit. Le couple syrien encaisse. Et à l’école, insiste Myriam, comment allez-vous faire? La petite devra aller à la piscine, c’est obligatoire! Hanadi est décontenancée. "Non… Ou alors avec un pantalon long, oui, peut-être. Jusqu’à mi-mollet, est-ce que ça irait?" Pour l’heure, de toute façon, la question ne s’est pas encore posée.

En attendant, le ciel s’éclaircit. En août, dix mois après leur arrivée en Belgique, Hanadi et sa famille déménagent à Montigny-le-Tilleul, dans la banlieue verte du pays noir. Ici, l’ASBL des œuvres paroissiales se coupe en quatre pour les accueillir. Marc s’occupe de la box Proximus pendant que Bernadette leur ajuste des rideaux et que Christian détaille leurs comptes. Une voisine a même invité Hussam à son mariage – "C’est la première fois que j’ai vu une telle cérémonie en Europe", souligne-t-il, et à l’entendre l’expérience l’a marqué. Peut-être les enfants vont-ils recommencer les scouts – ils avaient essayé en arrivant à Presles, mais après leurs semaines de français intensif c’était trop fatiguant.

Hanadi semble apaisée. "On vient à peine d’arriver dans cette commune, mais on a l’impression qu’ici, les gens sont bons…"

Chapitre 3: l'intégration économique

©Pauline Beugnies

Caterpillar? Non, jamais entendu parler. Depuis le mois de juillet, Hanadi et Hussam habitent à un quart d’heure de Gosselies, d’où un séisme industriel a fait trembler toute la Belgique – des 2.200 salariés de l’entreprise américaine à ses sous-traitants flamands. Mais comment une famille de réfugiés qui ne parle qu’arabe pourrait-elle le savoir si personne ne le lui dit? Les rares occasions où les Bazara ont accès à un interprète, c’est pour parler à l’assistante sociale qui a autre chose à régler que de les mettre à la page sur ce qu’il se passe autour d’eux. Cinq jours après l’annonce du drame social, Hussam accuse le coup. Puis il s’emballe: "Les entreprises sont trop taxées chez vous! Est-ce que l’économie de ce pays n’est pas en train de régresser? Comment pouvez-vous laisser vos enfants désœuvrés? Pourquoi l’État n’aide-t-il pas les entreprises? Comment l’Europe peut-elle laisser les choses aller, et d’ailleurs pourquoi la Belgique ne fait-elle pas bouger cette Europe dont elle est quand même le centre!"

"Est-ce que l'économie de ce pays n'est pas en train de régresser?"


Que la Wallonie n’était pas une terre de plein-emploi, Hanadi et Hussam le savaient en arrivant en Belgique. Radio réfugiés murmurait que la Flandre offrait de meilleures perspectives. Mais ils ont voulu vivre parmi les francophones pour que leurs enfants apprennent une langue internationale. "J’espère que d’ici deux ou trois ans, quand je parlerai bien le français, je pourrai retrouver un travail", avance Hussam, qui était employé de banque à Alep. À moyen terme, c’est sur Hanadi que reposent les espoirs les plus concrets d’accès à l’emploi. Au pays, elle était infirmière pédiatrique, un métier en pénurie en Wallonie. "Je suppose qu’elle devra faire une année de remise à niveau pour la reconnaissance de son diplôme, ensuite elle devrait trouver sans problème", prédit Marc, membre de l’ASBL paroissiale qui leur a fourni la maison et les épaule depuis qu’ils ont obtenu le statut de réfugiés. Mais il est encore très tôt pour se projeter.

Réapprendre à tenir un stylo

L’impératif, aujourd’hui, c’est la langue. Les deux ados assimilent vite à l’école dans leur "Daspa", classe-passerelle pour primo-arrivants. "Eux, ils apprennent bien, mais pour nous qui avons quitté les bancs de l’école il y a vingt ans, c’est très difficile de remettre le cerveau en marche", minaude Hussam. Myriam, la bénévole qui vient leur donner un coup de pouce à domicile, fronce les sourcils: "Ils stagnent: le problème, c’est qu’ils n’étudient pas", tranche-t-elle. Pas facile d’apprendre quand on a la tête en Syrie. Mélancolique, Hanadi se plaint de problèmes de concentration. Hussam, lui, est fier d’avoir compris pour la première fois quelqu’un dans le bus: une mère qui disait "assieds-toi" à son enfant.

"On n'a même pas eu un mois de cours: il y a eu cette grève des TEC et puis c'était déjà les vacances..."

Six mois après qu’ils soient arrivés en Belgique, le CPAS d’Aiseau-Presles leur a proposé des cours de français. "Mais on n’a même pas eu un mois de cours: il y a eu une longue grève des TEC de Charleroi qui nous a bloqués à la maison, puis c’était fini", explique Hanadi. Les grandes vacances: deux mois sans cours de français pour le couple syrien… Ensuite, les Bazara ont changé de statut, et désormais c’est le Forem qui est chargé de s’assurer qu’ils apprennent le français. Près d’un an après leur arrivée sur le sol belge, l’agence wallonne pour l’emploi les a inscrits à un cours d’alphabétisation à l’école industrielle de Marchienne-au-Pont. Dans leur classe, tout le monde est considéré comme illettré, donc on reprend tout à zéro: on leur apprend à tenir un stylo et à tracer des lignes et des cercles sur des pointillés. Ça démarre lentement, mais ce ne sont pas les Bazara qui s’en plaindront. Après s’être sentis isolés pendant dix mois, ils ont désormais une maison au centre de leur commune, une association catholique qui les aide, des cours de français trois fois par semaine. Et leurs deux adolescents qui rêvent déjà d’université devraient pouvoir passer en enseignement normal dans six mois à peine.

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