reportage

Le parcours de Fadi Dalati, réfugié Syrien à Bruxelles

©Pauline Beugnies

Durant plusieurs mois, L’Echo a suivi des réfugiés dans leur parcours en Belgique. L’un en Flandre, l’autre à Bruxelles et une famille en Wallonie. Trois Régions, trois chemins différents. Découvrez ici le parcours de Fadi Dalati, réfugié syrien à Bruxelles.

Chapitre 1: face à l'administration belge

"À l’Office des étrangers, l’une des premières questions, c’est: expliquez par quels pays vous êtes passés. Mon interlocuteur était évidemment très étonné quand je lui ai dit que deux ans plus tôt, j’ai pris l’avion avec un visa étudiant pour arriver directement à Bruxelles. Je n’ai pas connu l’exil comme d’autres réfugiés mais je ne pouvais plus rentrer.

Je suis syrien d’origine. Avant de venir en Belgique, je vivais au Liban. Mais le pays a fermé ses frontières aux Syriens quand j’étais en Belgique. Impossible de rentrer chez moi ou même d’aller en Syrie. Quand je suis parti, la situation était déjà conflictuelle mais c’était loin d’être le chaos d’aujourd’hui. J’ai eu de la chance d’avoir été en Belgique à cette périod".

Fadi Dalati (Homs)

Fadi Dalati est né à Homs d’un père syrien et d’une mère libanaise.

Il a étudié la médecine au Liban.

En octobre 2013, il obtient une bourse pour poursuivre sa spécialisation en urologie à l’Université libre de Bruxelles (ULB).

Deux ans plus tard, sa formation achevée, Fadi se retrouve coincé en Belgique. Il ne peut plus retourner au Liban. Le pays n’accepte plus les Syriens. Il ne peut pas non plus retourner en Syrie où la guerre a éclaté. Seule option possible: demander l’asile en Belgique.

Il obtiendra assez rapidement son statut de réfugié. Le plus difficile sera de faire reconnaître son diplôme de chirurgien urologue, bien qu’il ait réalisé une partie de sa formation en Belgique.

Coincé en Belgique, Fadi demande l’asile en septembre 2015. Trois mois plus tard, en décembre, il obtient le statut de réfugié. Les tracasseries administratives commencent. Le plus compliqué: faire reconnaître son titre de médecin. "En Belgique, la procédure d’équivalence des diplômes n’est pas claire. Dans un premier temps, j’ai d’ailleurs pensé l’effectuer en Angleterre. Là-bas, c’est très clair: il faut passer un examen. Malheureusement, le pays a refusé ma candidature. Les Anglais sont moins accueillants que les Belges".

Au Liban, Fadi a appris à parler français. Un atout pour s’y retrouver dans toutes les démarches administratives. Confiant, il se tourne naturellement vers la Fédération Wallonie-Bruxelles pour obtenir son équivalence de diplôme. Mauvais choix. "Ils m’ont fait perdre énormément de temps et d’argent. Tout d’abord, leurs demandes n’étaient jamais claires. Ensuite, il fallait que je fasse traduire tout mon dossier qui était en anglais, en français. Pour l’ensemble de mes démarches administratives, j’ai dépensé près de 1.000 euros en frais de traduction. Sans compter les frais de dossier qui s’élèvent à 120 euros".

Mais rien ne bouge. Il décide de faire sa demande à la Communauté flamande. Habitant Bruxelles, il a le choix puisque l’équivalence des diplômes est une matière qui dépend des communautés. Fadi a déposé sa demande en février 2016 en Flandre. Deux mois plus tard, il obtient une réponse positive.

Du côté francophone, deux ans et demi après sa première prise de contact, il attend toujours une réponse claire. "J’aurais dû me tourner vers la Flandre dès le début. Ils sont très efficaces. Ils ont accepté mon dossier en anglais. Et de plus, en Flandre, lorsque vous avez le statut de réfugié, toutes les démarches sont gratuites".

"J’aurai dû me tourner vers la Flandre dès le début. Ils sont très efficaces."

Aujourd’hui, Fadi est donc reconnu en tant que médecin. Sur papier, seulement. "Maintenant que j’ai obtenu mon équivalence, personne ne peut me dire les démarches suivantes pour effectivement pouvoir pratiquer en tant que médecin. Apparemment, il faut demander un visa de diplôme en médecine. Ensuite, s’inscrire à l’Ordre des médecins et puis demander un numéro Inami. Mais ce n’est pas encore clair. Je ne suis pourtant pas le premier médecin étranger qui veut travailler en Belgique. Peut-être suis-je le premier médecin réfugié?". Fadi garde le sourire mais la frustration grandit. "À 33 ans, j’ai passé près de la moitié de ma vie à étudier pour devenir chirurgien-urologue. J’aimerais pouvoir exercer". Pour ne pas perdre la main, il s’entraîne aux sutures sur des bananes.

"Je ne suis certainement pas le premier médecin étranger qui veut travailler en Belgique. Peut-être suis-je le premier médecin réfugié?"

Chapitre 2: l'intégration sociale

©Pauline Beugnies

Dans le hall d’entrée de son appartement, situé non loin de la place Sainte-Catherine à Bruxelles, un poster de Tintin est accroché au mur. Le célèbre reporter tient une pancarte sur laquelle est inscrit "Vive la paix". Tout un symbole. "Quand j’étais petit, je lisais les albums de Tintin traduits en arabe. Aujourd’hui, je les lis en version originale, en français", raconte Fadi. Il a appris le français au Liban. Cela fait 3 ans qu’il est installé à Bruxelles. Avec la pratique, sa maîtrise de la langue s’est encore améliorée. Un gage pour son intégration. "Il est clair que le français est très utile dans mes contacts avec l’administration mais aussi dans ma vie sociale. Mais Bruxelles est une ville internationale où toutes les cultures se mélangent. J’utilise donc aussi beaucoup l’anglais."

"La Belgique devrait arrêter de se focaliser sur le statut de réfugié en tant que tel. L'important, c'est ce qu'il se passe après qu'on l'a obtenu."

Sa connaissance de l’arabe lui est aussi utile. "À l’hôpital où je travaille actuellement en tant que collaborateur scientifique, je joue souvent le rôle de traducteur." Parfois, il rencontre des patients réfugiés, comme lui. "L’autre jour, une Syrienne était là avec sa fille. Cela fait 3 ans qu’elles sont en Belgique. J’ai tenté de parler français avec la fille. Elle m’a répondu qu’elle ne parlait pas français. Je lui ai écrit sa pathologie en arabe avec la traduction en français. Elle m’a répondu qu’elle ne savait pas lire. Ce n’est pas normal. Je ne peux pas accepter cette situation. C’est dangereux d’avoir des enfants qui ne sont pas scolarisés. Que deviennent-ils ensuite? J’ai expliqué à la mère que la scolarisation était obligatoire en Belgique. Je lui ai même dit que j’allais la dénoncer si la prochaine fois qu’elle venait à l’hôpital, sa fille n’était toujours pas allée à l’école. Comment voulez-vous que cette enfant s’intègre?", s’indigne-t-il.

Et de poursuivre: "La Belgique devrait arrêter de se focaliser sur l’obtention du statut de réfugié. Le plus important c’est de réaliser un suivi des personnes qui ont obtenu le statut de réfugié. J’ai fait des études et je parle français. Mais tous les réfugiés n’ont pas cette chance. Et ils ne sont pas forcément au courant des obligations légales en Belgique ou mêmes des aides sociales existantes qui pourraient les aider à s’intégrer".

©Pauline Beugnies

D’après lui, l’instauration d’un parcours d’intégration obligatoire est essentiel. "D’abord, pour vivre dans un pays, il faut parler la langue! Mais ce parcours d’intégration doit aussi inclure une procédure claire d’équivalence des diplômes, des formations pour trouver un job, et des cours pour comprendre les lois et les règles de fonctionnement du pays: l’impôt, comment ouvrir un compte de banque, à quoi sert la commune, etc.", explique-t-il. Il souligne que dans son propre parcours, personne ne lui a jamais parlé de parcours d’intégration. "Je sais que cela se met en place car je m’informe mais personne ne m’a dit: tu dois suivre un parcours d’intégration ou tu dois suivre des cours de langue".

Aujourd’hui, Fadi suit des cours de néerlandais, sur base volontaire. "Même si les démarches administratives ne sont pas encore terminées, la Flandre a confirmé mon équivalence de diplôme de médecin. Contrairement à la Communauté française qui, alors que je parle nettement mieux le français que le néerlandais, n’a rien fait pour m’aider. Je me dois donc d’apprendre le flamand. Ça a d’ailleurs été un choc culturel pour moi qui ai appris à parler 3 langues de voir qu’en Wallonie, certaines personnes ne parlent qu’une seule langue nationale.".

"C’est la Flandre qui a reconnu mon diplôme alors que je parle mieux français. Je me dois donc d’apprendre le néerlan-dais."

Fadi se sent bruxellois. "J’adore cette multiculturalité. Beaucoup de nationalités et de religions se côtoient ici sans que cela ne choque personne. Mon épouse aussi adore Bruxelles et la Belgique". Dona, l’épouse de Fadi, est chrétienne. Lui est musulman. "Au Liban où nous habitions tous les deux avant, les mariages de religion sont parfois compliqués mais ici personne n’y prête attention. On apprécie cette ‘indifférence’. La religion nous apporte une éthique. Mais dans la pratique, nous ne sommes pas conservateurs. J’aime bien la bière belge. En particulier la Stella et la Duvel. Alors que mon épouse n’aime pas ça. Ce n’est donc pas une question de religion puisqu’elle est chrétienne", sourit-il.

Des noces à Bruges

Fadi et Dona se sont mariés à l’Hôtel de Ville de Bruxelles le 24 juin 2016. Pour leur voyage de noce, ils sont allés visiter Gand et Bruges. "Des villes belges très romantiques. Si vous n’y êtes jamais allée, je vous le conseille", recommande-t-il. Collés sur son frigo, plusieurs magnets représentent ces deux villes. On y retrouve aussi Liège et Bruxelles. Ces objets-souvenirs retiennent une photo de Fadi en costume et nœud papillon. Sur ce selfie, il est entouré d’une petite dizaine de personnes. La photo a été prise au Parlement européen, lors d’un débat sur l’intérêt des nouvelles technologies pour le secteur médical, qu’il a modéré. C’était en avril. Son expertise était déjà reconnue au niveau européen alors qu’à l’époque, il n’avait pas encore décroché l’équivalence de son diplôme de médecine. Il l’obtiendra un peu plus d’un mois plus tard.

Chapitre 3: l'intégration économique

©Pauline Beugnies

En décembre 2015, il signe un contrat de travail d’un an avec le Centre hospitalier universitaire (CHU) Saint-Pierre, où il a réalisé une partie de sa formation. "L’hôpital m’a engagé en tant que collaborateur scientifique. Je gagne à peu près 1.600 euros nets par mois. Mais j’ai fait des études de médecine spécialisée. Je suis chirurgien urologue. Je pourrais donc au moins gagner le double". Bien qu’il ait réalisé une partie de sa formation en Belgique, Fadi n’a toujours pas obtenu son équivalence de diplôme pour sa spécialisation de chirurgien urologue. "La Flandre reconnaît mon diplôme de médecin généraliste mais pour le reste, je n’ai pas de réponse claire. Je n’ai toujours pas reçu mon numéro Inami. Je ne comprends pas pourquoi ça prend autant de temps. Si je pouvais exercer en tant que médecin, je paierais davantage d’impôts. Je contribuerais donc davantage à la société belge. Je n’ai d’ailleurs jamais bénéficié d’une aide sociale", souligne-t-il. Pour combien de temps encore? En décembre, son contrat arrive à son terme. "L’hôpital veut bien m’engager en tant que médecin si j’obtiens un numéro Inami mais ils n’ont plus besoin d’un collaborateur scientifique. Cela veut donc dire que si l’administration tarde encore, je vais finir au chômage".

Mais à nouveau, Fadi est confronté à des ennuis administratifs. L’Office des étrangers ne reconnaît pas son mariage qui a pourtant été officialisé à la commune de Bruxelles-Ville. L’Office des étrangers estime que la procédure n’a pas été respectée. Le mariage a été déclaré alors que l’épouse de Fadi avait un visa touristique d’un mois. D’après l’Office, il aurait fallu un visa d’un autre type pour permettre ensuite le regroupement familial. Son épouse ne peut donc pas venir s’installer en Belgique.

Au Liban, d’où elle est originaire, Dona a suivi une formation d’infirmière sage-femme, un métier en pénurie en Belgique. "Il y a des milliers d’offres d’emploi pour elle ici. Mais personne n’accepte d’engager une infirmière émanant d’un pays hors Union européenne. En Belgique, on accepte les infirmières roumaines et polonaises mais pas libanaises. Les choses seraient plus simples, si elle était acceptée".

Aujourd’hui, il tente de régulariser la situation avec l’aide de son avocat. "Mon avocat m’a aussi proposé d’aller au tribunal contre le CPAS et Fedasil qui ne m’ont pas octroyé d’aides sociales. Mais j’ai refusé. Je ne veux pas entrer en guerre contre l’État belgeJe crois toujours que je suis chanceux de vivre dans un pays où le respect et la compassion sont des valeurs qui priment".

Il observe cependant que le regard des Belges a quelque peu changé depuis le 22 mars. "Dans mon environnement de travail, avec mes amis, je me sens toujours bien accepté. Mais ceux qui ne me connaissent pas peuvent avoir des craintes. Je le ressens parfois. Les attentats sont des drames qui peuvent pousser les gens à être plus méfiants envers les étrangers. Ce sont des périodes difficiles pour tout le monde. Nous devons tous nous adapter. Personnellement, en tant que médecin, j’ai appris à traiter les gens comme égaux, indépendamment de leurs origines".

Triste et en colère

Présent à l’hôpital le jour des événements, Fadi a apporté son aide aux victimes. "J’ai notamment donné un coup de main pour trier les patients selon la gravité de leurs blessures. J’ai aussi vu des morts. C’était un moment délicat mais j’étais content d’être là pour les victimes". Ce n’était pas la première fois que Fadi était confronté à ce type de blessures. "J’ai malheureusement une longue expérience des blessures liées à des attaques terroristes. Avant de venir en Belgique, je travaillais dans un hôpital à Beyrouth. Dans ces cas-là, je me concentre, je donne le meilleur de moi-même pour que les victimes s’en sortent". Le 22 mars, Fadi s’est senti à la fois triste et en colère.

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