reportage

Le parcours de Mohamed Jouni, réfugié syrien en Flandre

©Pauline Beugnies

Durant plusieurs mois, L’Echo a suivi des réfugiés dans leur parcours en Belgique. L’un en Flandre, l’autre à Bruxelles et une famille en Wallonie. Trois Régions, trois chemins différents. Découvrez ici le parcours de Mohamed Jouni, réfugié syrien en Flandre.

Chapitre 1: face à l'administration belge

Mettez-vous à sa place. Votre anglais est plus que parcellaire – et encore, on est gentils. Votre néerlandais, lui, est franchement inexistant; on l’enseigne assez peu, en Syrie. Pourtant, vous voilà, en ce dernier jour d’avril 2015, à la maison communale d’Anvers. Le menu est chargé: inscription à la commune et au CPAS. Et cela commence mal.

"Tous les gens que j'ai rencontrés me disaient que c'était mieux en Flandre."

Pas de la mauvaise volonté, sans doute un cocktail de stress et de confusion, mais vous ne voyez pas la longue file sur le côté, passage obligé pour accéder aux guichets. Vous, benoîtement, vous allez directement vous planter devant l’employée communale. Qui vous rabroue copieusement, tandis que derrière, cela vocifère dans les rangs. Le tout, sans piger un traître mot de ce que l’on vous veut.

MOHAMED JOUNI (LATTAQUIÉ)
  • Mohamed est né en juillet 1994 à Lattaquié, le principal port de Syrie.
  • C’est en 2009 que débutent ses premiers soucis avec le régime al-Assad. Un petit film auquel il a participé est censuré et s’attire les foudres du pouvoir. Il est arrêté et passe dix jours en prison.
  • La situation s’envenime en 2011, lorsque débute la révolution syrienne. Mohamed figure parmi les manifestants; il est alors menacé et battu.
  • Fin 2011, il quitte sa ville et va se réfugier dans un petit village et fournit de l’aide aux ressortissants issus d’une ville assiégée par le gouvernement et qui souhaitent gagner la frontière turque.
  • En 2012, ses amis et lui sont dénoncés aux autorités par une taupe. Mohamed échappe de justesse à la police en se défenestrant. Il chute dans un ravin et se blesse sérieusement.
  • Après des mois passés entre la Turquie et la Syrie, Mohamed embarque pour l’Europe, où il débarque en octobre 2014.
  • La Belgique lui accorde le statut de réfugié en février 2015.

Ce premier contact administratif anversois, Mohamed le raconte avec un sourire au coin des lèvres. C’est de l’histoire ancienne; le temps patine les déconvenues. Et puis, la chute est plus heureuse. Allez savoir comment, mais il finit par brosser son histoire à l’employée, tout en invoquant l’excuse médicale: avec deux hanches amochées et un dos mis à rude épreuve, poireauter debout n’est pas chaudement recommandé. Elle le prend alors sous son aile, l’accompagne dans ses démarches et remplit toute la paperasse. Le tour est joué.

N’empêche. La prose administrative, quand on ne connaît pas la langue, c’est plutôt indigeste. Dans le studio qu’il occupe à Borgerhout, trône une mallette d’ordinateur portable. À l’intérieur, rien que des documents officiels. Et il y en a un paquet, entre la reconnaissance de son statut de réfugié, décroché en février 2015, l’attestation médicale prouvant qu’il est incapable d’effectuer un travail manuel, son dossier médical lié à sa double intervention chirurgicale, les courriers de la mutuelle ou du CPAS. Quand il s’agit de savoir qui est quoi, Mohamed s’emmêle les pinceaux. Et s’arme de patience. "Quand je cherche quelque chose, je suis parfois obligé de tous les étaler sur mon lit."

Heureusement, il peut compter sur l’aide d’un de ses amis d’enfance, qui l’a précédé en Flandre, et maîtrise nettement mieux la langue de Vondel. C’est lui qui l’a aidé, notamment, à dénicher son appartement – un parcours du combattant. Et est à l’origine de la volonté de Mohamed de rejoindre la Belgique, et non un autre pays européen, après avoir fui pour de bon la Syrie.

La Wallonie, pas bonne presse

La Belgique, et la Flandre en particulier. Est-ce le hasard qui l’y a fait atterrir, et pas à Bruxelles ou en Wallonie? Du tout. "Mon ami d’enfance habite en Flandre, parle flamand et a des amis flamands, explique Mohamed. J’ai vu cela comme une porte d’entrée. Grâce à lui, je connais quelques personnes. Je craignais de ne pas rencontrer de Belges si j’optais pour la Wallonie." Les impressions et la subjectivité s’en mêlent, aussi. "Pour moi, il y avait plus de mouvement, d’activité et de travail en Flandre."

Puis, il faut bien dire que la Wallonie n’avait pas bonne presse, au sein du centre d’accueil pour demandeurs d’asile de Manderfeld, à un jet de pierre de la frontière allemande, qui a hébergé le jeune homme de novembre 2014 à avril 2015. "Personne ne m’a conseillé de m’installer en Wallonie; tous les gens que j’ai rencontrés me disaient que c’était mieux en Flandre." Le fait qu’une de ses connaissances ait connu quelques difficultés avec le CPAS de Liège n’a pas aidé. Et Bruxelles? "Il y a trop d’Arabes. Moi aussi, j’en suis un, hein. Mais si je veux apprendre la langue et avoir une chance de m’intégrer, je me suis dit qu’il serait pas mal d’être un peu éloigné." La Flandre, donc. Mohamed a tenté sa chance du côté de Vilvorde, avant d’opter pour Anvers.

"C’est dur, je ne suis pas habitué à ne rien faire, ou presque."

Apprendre la langue, Mohamed y tient. Sa ténacité fait rosir de plaisir l’assistante sociale qui le suit de près, et a été touchée par son histoire. Il y est plus ou moins obligé, notez bien – tout comme il n’était pas question de zapper le parcours d’intégration. Les cours de néerlandais sont obligatoires et réglés par le CPAS – lui ne doit débourser que dix euros par module et payer ses livres. Mohamed se débat entre les niveaux trois et quatre d’un programme qui en compte huit – il a bouclé les modules 2.1 et 2.2 à l’écrit et s’attaque à présent à la version orale. "Ce n’est pas évident. J’ai deux jours de cours par semaine, mais entre les séances, j’ai tendance à oublier. Parce que je ne pratique pas assez. Mais je n’ai pas souvent l’occasion de parler néerlandais avec des gens non plus!"

La maîtrise du néerlandais, Mohamed la voit comme la clef qui va déboucher son horizon. Lui permettre de suivre une formation, via le VDAB. Travailler en même temps, peut-être. Parce qu’il tourne un peu comme un lion en cage. "Cela fait presque deux ans que je suis en Belgique et je ne travaille pas. C’est dur; je ne suis pas habitué à ne rien faire, ou presque." Il s’est déjà fixé un prochain défi administratif: décrocher la nationalité belge.

Chapitre 2: l'intégration sociale

©Pauline Beugnies

Il n’y a rien à faire. Le climat belge n’est pas toujours bon pour le moral. Encore plus quand on est réfugié syrien dans une ville où l’on ne connaît pas grand monde et qui parle une langue que l’on baragouine à peine. Nous sommes le jeudi 11 août et il pleut sur Anvers. Mohamed a le cafard. "Cet été, c’est un peu la déprime. L’été passé n’était-il pas un peu plus riant?" Ce n’est pas non plus comme s’il pouvait s’échapper, tracer sa route vers le sud. "Il me faut un visa si je veux voyager. De toute façon, je n’en ai pas les moyens." Ni compter sur sa famille. Ses parents et ses deux sœurs sont en Syrie. Le manque est là. "Ma grande sœur a trois enfants. Je ne les ai jamais vus qu’en photo." Perspective positive: il est question que son autre sœur débarque en Allemagne, rejoindre son mari qui y est réfugié. Peut-être la verra-t-il l’année prochaine.

"Je ressemble à un étranger. Et je crains que mes longs cheveux et ma barbe ne prêtent à confusion."

La solitude. Les sentiments vis-à-vis des personnes restées au pays. C’est le thème d’un petit film réalisé par son ami d’enfance, que le destin a lui aussi porté en Flandre. Comme Mohamed avait le temps et l’habitude de filmer, il s’est naturellement retrouvé derrière la caméra.

Heureusement qu’il est là, cet ami de toujours. Pour Mohamed, il a en quelque sorte joué le rôle de "porte d’entrée" sur la Flandre. Parce qu’ils se connaissent depuis des lustres. Parce qu’il parle néerlandais, lui – étant arrivé en Belgique bien plus tôt que Mohamed. Il l’a aidé dans ses démarches administratives. Lui a apporté des vêtements lorsque Mohamed résidait dans son centre d’accueil, au fin fond du pays – à l’heure d’embarquer sur le bateau de pêche devant le conduire en Europe, Mohamed n’a rien emporté, hormis son téléphone. Lui a rendu visite à l’hôpital, où Mohamed a passé près de cinq mois. Parce qu’il lui a présenté quelques amis – des Flamands, c’est important pour Mohamed, qui veut se créer un ancrage social.

©Pauline Beugnies

Rencontrer des gens? C’est laborieux, reconnaît Mohamed. Qui ne ressent pas "d’ondes racistes, ni une atmosphère de haine" envers les étrangers. N’empêche, la langue constitue une solide barrière. De même que son physique, tout de même, un peu. "Ce n’est pas généralisé, mais je perçois parfois une sorte de méfiance." Depuis les attentats de Paris, il lui arrive de plus sentir le regard des gens. D’être tenu à l’œil, voire d’être suivi par la police. "Impossible de le nier: je ressemble à un étranger. Et je crains que mes longs cheveux et ma barbe ne prêtent à confusion, que l’on m’assimile à ce que je ne suis pas. Des Belges qui portent la barbe, il y en a pourtant un paquet, et cela ne pose pas de problème. C’est frustrant. Je comprends que les gens aient peur des attaques terroristes. Mais moi, qui ai fui la guerre, j’ai aussi peur. De deux choses: d’être touché dans un attentat. Et que s’il arrive à nouveau quelque chose de tragique, on me regarde encore plus de travers."

"Les Syriens? Des terroristes!"

Dans ce contexte, se trouver un toit relève de la gageure – "et encore, je crois que ce serait plus difficile maintenant", glisse Mohamed, qui a mis trois mois à en dénicher un. Pressé dans le dos: une fois son statut de réfugié reconnu, il avait deux mois pour trouver un logement – heureusement, le centre d’accueil s’est montré compréhensif et l’a hébergé un mois de plus. Pas évident, pour trois raisons au moins. La langue: l’anglais de Mohamed est – qu’il nous excuse – relativement exécrable. Quant au néerlandais, il le dompte au fur et à mesure, mais à l’époque, début 2015, il n’était pas à la hauteur. Ils se sont donc partagés la tâche, lui et son ami. Un qui surfe et présélectionne sur la base des images. L’autre qui trie en fonction des descriptions et appelle les propriétaires.

Ce qui nous mène aux deux autres obstacles. "Dès qu’ils comprennent que le loyer sera payé via le CPAS, beaucoup de propriétaires font marche arrière." D’autres butent sur la nationalité. "À Vilvorde, alors que tout se passait bien, un propriétaire s’est soudain raidi. Il ne voulait pas de Syriens. Parce que ce sont tous des terroristes." Mohamed finit par tenir une piste, à Anvers. Comme le propriétaire était à l’étranger, il a signé le contrat – traduit pour lui par son ami – sans avoir jamais vu les lieux et sur la seule foi d’une description orale. "Heureusement, la première fois que je l’ai vu, je l’ai trouvé bien." Soulagement.

"Ici, c'est une nouvelle chance. Pas question de la laisser passer."

S’intégrer. C’est, au final, tout ce que demande Mohamed. Parler néerlandais. Dès qu’il en maîtrise les bases, suivre une formation. Travailler – l’inactivité le ronge. "En Syrie, j’ai perdu le futur que je me construisais. Ici, je repars de zéro. Et suis prêt à y consacrer du temps et de l’énergie. C’est une nouvelle chance; pas question de la laisser passer." Son avenir, le voit-il belge ou syrien? "Si la Syrie se rétablit… Tout le monde veut, à un moment, retourner vers son pays d’origine. Mais qui sait? Peut-être que, dans dix ans, je serai marié, avec des enfants. Et eux seront nés ici. C’est difficile à dire."

Chapitre 3: l'intégration économique

©Pauline Beugnies

À la base, Mohamed, ce qui le bottait, c’était de passer du temps sur des bateaux, d’être capable de les réparer – et de voyager, accessoirement. Bref, de devenir ingénieur mécanicien dans la marine. Il s’y préparait depuis trois ans déjà, à la fin de son cycle secondaire. L’idée, c’était de poursuivre à l’université.

Ce rêve ne sera pas. Parce que la Syrie a sombré. Et que Mohamed l’a fuie, sans rien d’autre dans ses bagages qu’un téléphone portable – pas de certificat scolaire, donc. "Quelque part, en quittant la Syrie, j’ai perdu le futur que je me construisais là-bas." De toute façon, diplôme ou pas, Mohamed ne pourrait plus gambader sur un bateau. Son médecin ne rigole pas avec ça et son certificat médical est formel: pas de travail manuel. Mohamed ne peut rien porter de lourd. Rien, vraiment. Et ça se comprend.

Alors qu’il est recherché et encerclé par la police syrienne, Mohamed n’a pas trop le choix. S’il veut fuir – et il le veut: "Si tu te fais arrêter, tu souhaiteras ta propre mort, mais elle ne viendra pas", résume-t-il –, il doit sauter. Nous sommes en mars 2012 et le jeune homme s’élance par la fenêtre pour dégringoler dans un ravin. Ses hanches ne s’en relèveront pas. En 2013, alors qu’il enchaîne les petits boulots en Turquie, la question de l’opération se pose. Pour s’évaporer aussitôt: comment pourrait-il bien dénicher 90.000 dollars alors qu’il vit au royaume de la débrouille?

"Quelque part, en quittant la Syrie, j'ai perdu le futur que je me construisais là-bas."

La "délivrance chirurgicale" n’interviendra qu’en Belgique, à Vilvorde. Juillet 2015: prothèse droite; août 2015: prothèse gauche. Son médecin, qui se montrait plutôt pessimiste, est ravi des résultats. Mais il ne faut pas se leurrer; Mohamed s’est crapahuté trois ans durant avec deux hanches hors service. Le dos a dû compenser et la colonne – ses disques, ses vertèbres – a dégusté. Au risque de se répéter: Mohamed ne peut effectuer aucun travail physique. Autant vous dire que ses chances de travailler de-ci de-là, en tant qu’allocataire social, via le mécanisme de "l’article 60", sont quasi nulles.

Tous ses espoirs reposent sur les formations qu’offre le VDAB – l’équivalent flamand d’Actiris ou du Forem. Pour cela, il doit d’abord peaufiner son néerlandais et venir à bout de quelques niveaux de son programme d’apprentissage du Nederlands. Cela devrait être chose faite d’ici le printemps prochain, sauf s’il bute sur un examen.

Renvoi d’ascenseur

Il y a deux possibilités. On le sent, la première botte plus Mohamed. Trois ans de formation, pour devenir assistant social. Une sorte de renvoi d’ascenseur. "Je pourrais notamment me rendre utile dans l’accueil des réfugiés." Subsiste un doute administratif: il n’est pas encore certain qu’il puisse se lancer dans cette filière sans avoir le moindre diplôme à présenter. Une question qui ne se pose guère pour la seconde piste: un an et demi de management – ça, c’est le "plan B". Dans les deux cas, notre Anversois d’adoption aimerait pouvoir travailler en parallèle. Dans la mesure de ses capacités physiques, bien entendu. À l’accueil d’un CPAS, par exemple. "Cela va faire deux ans que je suis en Belgique et je ne travaille pas. C’est dur, pour moi; je n’ai pas l’habitude. En Syrie, en plus de mes études, je travaillais pour le Croissant rouge. Je n’étais à la maison que pour dormir." C’est sûr. Belgique et Syrie ne vivent pas au même rythme. "Ici, les gens sortent le matin pour aller travailler et rentrent chez eux le soir. En Syrie, il y a une vraie vie nocturne." Le matin, par contre, c’est plus calme. "Le marché ou les magasins ouvrent rarement avant 13h. Mais ils ne ferment pas leurs portes le soir."

"Je pourrais notamment me rendre utile dans l’accueil des réfugiés".

En attendant, Mohamed tourne un peu en rond dans son statut d’allocataire aux prises avec la langue de Vondel. Et peine à joindre les deux bouts. C’est que le budget est plus que serré. Tous les mois tombe son revenu d’intégration: 867 euros. Desquels le CPAS d’Anvers déduit une série de dépenses: 470 euros pour le loyer de son studio à Borgerhout; 25 euros qui financent l’avance de près de 1.100 euros qu’il a perçue afin de s’offrir un ameublement de base; 50 euros en guise de remboursement au CPAS de Manderfeld qui a payé la garantie locative pour ce même studio – c’est là que se situe le centre d’accueil pour demandeurs d’asile qui l’a hébergé jusqu’en avril 2015. Son compte en banque ne voit donc débarquer que 322 euros mensuels, desquels il faut encore retrancher environ 50 euros de charges (eau, gaz et électricité, vous connaissez la musique). Résultat? Mohamed est quasiment à sec dès le 10 de chaque mois. "Et comme je ne peux pas effectuer de petits boulots…"

Ayez des loisirs, avec même pas 300 euros en poche. Fan de photo et de vidéo, Mohamed s’était mis en tête de suivre un petit cours pour se perfectionner. Il a vite déchanté. L’inscription avoisinait les 400 euros. Et il faut amener son propre appareil. Ce sera pour une prochaine fois.

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