"Les choses s'aggravent avec l'installation des militaires mexicains le long de la frontière"

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Philippe Hensmans, de la section belge francophone d'Amnesty International, est parti en mission à la frontière mexicaine. Il raconte l'horreur des conditions des migrants rêvant de l'eldorado américain.

Les menaces de Trump pour expulser "par millions" les immigrés clandestins. Les intimidations à l'égard du Mexique pour améliorer la surveillance de sa frontière. Des mois d'attente pour voir sa demande d'immigration analysée. Des conditions de vie sordides des jeunes migrants dans un centre de détention. Les exemples de la cruauté de la politique migratoire des États-Unis dirigés par Donald Trump sont nombreux. 

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Mais au-delà de cette énumération, il y a eu cette photo qui a fait le tour du monde: celle d'un père salvadorien mort noyé avec sa fille en voulant traverser à la nage le Rio Grande pour rejoindre les États-Unis.

Pour Philippe Hensmans, directeur de la section belge francophone d'Amnesty International, c'est l'une des conséquences du déploiement, par Mexico, de 15.000 hommes à sa frontière. Il faut rappeler que cette opération résultait d'une menace lancée par le président américain d'imposer des droits de douane sur tous les produits mexicains importés aux États-Unis si Mexico ne freinait pas la vague de migrants clandestins en provenance d'Amérique centrale.

Le mur n'est pas dissuasif pour quelqu'un qui a marché des milliers de kilomètres, traversé de nombreux pays.
Philippe Hensmans
Amnesty International

"C'est pire"

"Les choses s'aggravent avec l'installation des militaires mexicains le long de la frontière." Les migrants essaient par tous les moyens de passer, ils tentent donc leurs chances "là où il n'y a pas de gardes-frontières, dans les endroits les plus dangereux", remarque Philippe Hensmans. En traversant le Rio Grande, par exemple.

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La construction du mur a donc amené d'autres problèmes. "Le mur à lui seul ne peut de toute façon pas empêcher quelqu'un de passer! Il mesure 4-5 mètres de haut. Ce n'est pas dissuasif pour quelqu'un qui a marché des milliers de kilomètres, traversé de nombreux pays", rappelle le responsable d'Amnesty. D'autant que les migrants fuient des pays en situation très difficile, comme le Honduras, un des pays les plus violents du monde, avec un taux annuel de 43 homicides pour 100 000 habitants.

Mais que font ces migrants bloqués à la frontière? Ils attendent de pouvoir déposer leur demande d'asile aux États-Unis. Philippe Hensmans explique l’étrangeté du système: "une fois par jour, des responsables américains prennent 30 ou 40 personnes qui peuvent alors déposer leur demande d’asile. Sur plusieurs milliers de personnes qui attendent. Mais cette liste de noms est autogérée par les migrants, avec le lot de corruption et violence que ça entraîne."

Deux ans d'attente...

Les conditions de vie dans les camps sont déplorables: des milliers de personnes sont parquées sans sanitaires. "Il n’y  aucune réelle structure d’accueil, l’État mexicain ne se préoccupe pas de ça. Les centres existants sont généralement gérés par des congrégations religieuses."

Les demandeurs d’asile n’ont commis aucun délit et ne peuvent être emprisonnés!

Les "heureux élus" , ceux qui recevront leur sésame leur permettant de déposer une demande d’asile sur le sol états-unien, ne voient pas leur sort amélioré. En effet, le temps que leur demande soit traitée - ce qui prend souvent deux ans -, ils sont renvoyés au Mexique, dans des centres qui s’assimilent, explique le responsable d’Amnesty International, à des prisons. "D’ailleurs, le responsable que nous avons rencontré lors de notre mission parlait bien de ‘détenus’” et la description faite par un de ces "détenus" avait bien tout d’un régime carcéral: cellule, sorties interdites...  "Ce qui est contraire au droit international! Les demandeurs d’asile n’ont commis aucun délit et ne peuvent être emprisonnés!"

Philippe Hensmans, Amnesty International Belgique ©Dieter Telemans

Au vu de ces situations, on pourrait croire que les élus américains sont insensibles à la misère de ces personnes en attente d’un autre venir. Ce n’est pas vraiment le cas. Le Sénat, contrôlé par les républicains, a ainsi adopté mercredi à une large majorité (84 voix contre 8) un projet de loi prévoyant une aide humanitaire de 4,6 milliards de dollars. La veille, la Chambre des représentants, à majorité démocrate, avait approuvé une aide de 4,5 milliards de dollars pour financer des programmes d'hébergement, d'alimentation, de transport et d'assistance aux familles originaires d'Amérique centrale qui tentent d'obtenir l'asile, après les révélations sur les conditions de détention des enfants migrants dans les centres.

Les deux chambres doivent désormais trouver un compromis à envoyer à Donald Trump... qui s'est engagé à faire usage de son veto présidentiel contre l'approche du texte de la Chambre des représentants. Pourtant, le manque de financement est devenu encore plus urgent depuis que des avocats ont attiré l'attention la semaine dernière sur les conditions de détention de plus de 300 enfants migrants dans un centre surpeuplé au Texas.

Des "sous-humains"

Pour le responsable d’Amnesty, ces migrants américains sont considérés comme des "sous-humains". “Personne ne veut gérer ça. C’est juste un enjeu politique, juste pour la campagne... Trump s’en fout des migrants, il n’en a rien à taper!", soupire-t-il. Et de nous rappeler que ce blocage ne date pas de Trump. "Avec Obama, ce n’était pas non plus "portes ouvertes". Je vois là une machine de guerre idéologique qui provoque la mort de plusieurs centaines de personnes par an..."

Trump s’en fout des migrants, il n’en a rien à taper!

Rappelons néanmoins qu’avec "quelques centaines de morts par an",  les États-Unis restent loin derrière l’Europe. En 2018, 2.260 migrants sont décédés en Méditerranée... Bref, c'est pire chez nous...

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