reportage

"Les gens sont coincés ici, mais ils essaient toujours de franchir la frontière"

©AFP

Au moins 5.000 migrants et réfugiés sont coincés en Serbie. Certains tentent de franchir la frontière hongroise, faite de grillages et de barbelés, surveillée par près de 8.000 hommes. Les témoignages de brutalités policières affluent.

Dans le centre associatif de Miksaliste, en plein cœur de Belgrade, les migrants se pressent pour collecter quelques produits d’hygiène et de la nourriture. Des adolescents consultent leur page Facebook en chargeant leur téléphone portable; de jeunes mamans d’Irak, du Pakistan ou de Syrie vont chercher des habits neufs pour leurs enfants. Miskaliste, c’est une petite bulle d’oxygène sur la route migratoire.

"Les policiers ont enlevé les muselières à trois de leurs chiens (…) et ils nous ont attaqués."
Haroun
Migrant de 16 ans

Autour d’une table, de jeunes Afghans discutent avec véhémence. Ils regardent, encore éberlués, les photos qu’ils ont prises après leur dernière tentative de franchissement de la frontière hongroise. Des photos où des hommes, hagards et ensanglantés, gisent sur le sol.

Haroun, un garçon de 16 ans, évoque ce souvenir récent en agitant ses bras: "Nous étions un groupe de 20 personnes à franchir la frontière. C’était il y a plus de deux semaines. Un passeur avait coupé le grillage. Lorsque les policiers nous ont attrapés, ils nous ont ramenés vers la barrière, ont ouvert une porte et nous ont poussés vers la Serbie après nous avoir insultés. Les policiers ont enlevé les muselières à trois de leurs chiens qu’ils venaient de bien exciter. Les chiens sont passés en Serbie par la porte qu’un policier avait laissée ouverte et nous ont attaqués. Nous sommes trois à avoir été mordus."

Haroun montre son bras, constellé de croûtes noires qui sont autant de souvenirs des crocs du molosse. Sur son torse, une longue entaille cicatrisée confirme la violence de l’attaque. "Ils ont aussi pris des téléphones et les ont écrasés par terre", ajoute Haroun. Ce jeune homme avoue "ne plus savoir quoi faire". Il a quitté l’Afghanistan il y a huit mois et espère gagner l’Italie. Cela fait plus de deux mois qu’il est coincé en Serbie.

De plus en plus de violences

L’histoire d’Haroun n’est pas exceptionnelle. Dans ce centre de Miksaliste, ils sont nombreux à évoquer la violence des policiers hongrois. Les coups de pieds, les coups de matraque, le spray au poivre. En juin, un réfugié syrien avait trouvé la mort en traversant la frontière via la rivière Tisza. Des témoins affirment qu’il y avait été poussé par la police hongroise.

5.000
Selon le commissaire serbe pour les réfugiés et les migrations, 5.000 personnes sont aujourd’hui bloquées dans son pays. Le chiffre réel est sans doute bien supérieur.

L’ONG Médecins du monde, qui fournit une aide médicale et psychologique aux migrants dans le centre de Miksaliste, mais aussi à la frontière serbo-hongroise, confirme cette tendance. Selon Regina Escudero, coordinatrice médicale de l’ONG en Serbie, "c’est devenu très commun de voir des gens qui ont été blessés, ou frappés. La majorité subit des violences policières mais aussi des violences de passeurs."

Sa collègue Bojana Bojanic, docteure chez Médecins du monde, témoigne: "Souvent les blessures sont superficielles, mais nous avons constaté des blessures plus graves, des morsures de chiens, des os cassés." L’ONG plaide pour l’ouverture de voies sûres et légales de migration. Pour Bojana Bojanic, les origines de ces violences sont à trouver dans de récentes lois hongroises.

8 kms où tout est permis

La dernière loi concernant la frontière a particulièrement été remarquée et critiquée. Elle a instauré une zone de quasi non-droit dans une bande de 8 kilomètres de profondeur à l’intérieur du territoire hongrois. Depuis le 5 juillet dernier, tout migrant intercepté dans cette bande peut être "repoussé" illico derrière la barrière. Ce renvoi vers la Serbie se fait sans notification officielle, sans prise en considération d’une demande d’asile, sans possibilité de contester la décision de refoulement. C’est depuis l’adoption de ce texte que les allégations de violences policières montent en flèche.

Les autorités serbes critiquent dans l’ombre cette règle des "8 kilomètres" car elle fait peser sur leur pays l’accueil des migrants et réfugiés que la Hongrie repousse: "Depuis le 5 juillet, on a l’impression que toute la Hongrie fait 8 kilomètres de large. On nous renvoie parfois des migrants depuis Budapest", dénonce un haut-fonctionnaire serbe préférant rester anonyme.

Le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) critique aussi: "Selon nous, cette disposition n’est pas légale, explique Babar Baloch, porte-parole du HCR pour l’Europe centrale. Le droit international stipule qu’une personne doit avoir la possibilité d’accéder à une procédure d’asile et être protégée contre le refoulement."

Les autorités hongroises jurent leurs grands dieux qu’ils ne refoulent pas vraiment de demandeur d’asile vers la Serbie. En ce sens, ils font preuve d’une certaine créativité administrative dont témoigne le colonel Zsolt Gulyas, chef adjoint de la police dans le district hongrois de Csongrad. "Nous ne ramenons pas les migrants irréguliers sur le territoire serbe, dit-il. Nous les ramenons derrière la barrière. Et derrière la barrière il y a encore 2,5 mètres situés sur le territoire hongrois. Ils peuvent se rendre à un poste frontière ou une zone de transit pour demander l’asile." Pour le colonel Gulyas, les migrants n’ont donc pas été "refoulés en Serbie", puisqu’ils l’ont été sur une bande de terre hongroise qui ne leur offre pourtant aucune autre possibilité que… d’aller en Serbie.

Aujourd’hui, la frontière hongroise ressemble à une forteresse assiégée. Environ 8.000 officiers de police et militaires font le guet derrière la barrière de 175 kilomètres de long. Le franchissement "illégal" de la frontière est punissable d’une peine de prison de trois ans, tout comme la détérioration de ladite barrière.

5.000 personnes bloquées

Deux zones de transit ont été créées par les autorités hongroises à la frontière avec la Serbie pour le dépôt des demandes d’asile. Quinze personnes sont autorisées à entrer quotidiennement dans chacune de ces zones, leur permettant d’accéder à une procédure expéditive d’admissibilité de la demande. Sur les 30 "élus" quotidiens, seuls deux sont des hommes seuls. Les autres sont soit des mineurs soit des familles.

Ces politiques restrictives ont un impact direct sur le pays voisin: le nombre de migrants coincés en Serbie ne cesse d’augmenter. Selon le commissaire serbe pour les réfugiés et les migrations, 5.000 personnes sont aujourd’hui bloquées dans son pays. Le chiffre réel est sans doute bien supérieur.

Pour bon nombre de migrants, il n’existe aucune autre possibilité d’accéder à l’Union européenne que de franchir illégalement la frontière. Quitte à tenter le coup 5 fois, 10 fois, 15 fois. "Les gens sont coincés ici, mais ils essaient toujours de franchir la frontière, via des passeurs et des trafiquants d’êtres humains, prévient Mirjana Ivanovic Milenkovski, représentante du HCR en Serbie. On ne peut pas fermer la route à ceux qui fuient la guerre, les persécutions, la violence. Ils trouveront toujours un moyen de passer."

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