reportage

"Nous intégrer à Paris? Même le boucher nous parle en arabe"

©BELGA

Après avoir suivi durant plusieurs mois des réfugiés en Flandre, en Wallonie et à Bruxelles, L’Echo s’est interrogé sur l’intégration dans nos pays voisins, en Allemagne et en France. Quatrième volet de notre série: les réfugiés en France.

Ils habitent une tour HLM comme il y en a tant en France, coincée entre deux ronds-points et une voie sans issue aménagée en parking. La tour porte un joli nom fleuri qui dénote dans le béton. Sa porte d’entrée en verre porte les stigmates d’un jet de pierre et ses deux ascenseurs poussifs ne sont guère mieux… Exactement l’image d’Épinal de la cité de banlieue où se côtoient Blacks, Blancs, Beurs comme disent pudiquement les Français. Sans GPS ni accompagnateur, difficile de trouver cette planque en plein cœur de Creil (Oise) où logent depuis près d’un an un couple de réfugiés syriens et leur petite fille de trois ans. Hasna* et Barak* n’ont, eux, en revanche, rien de l’image d’Épinal.

Leur couple est moderne comme des millions d’autres et leur fille, Maria, a tout de l’Européenne bien élevée. En jean et T-Shirt pour Barak, en robe pour Hasna, impossible de les distinguer de leurs voisins… À moins d’entamer la discussion et de soutenir leur regard. Leur sourire intimidé trahit très vite comme une gêne, celle d’être là, d’occuper un espace – un petit F2 à trois – où ils ne sont pas à leur place. En atterrissant le 10 mars 2015 à Paris, ces trentenaires ont tout laissé derrière eux pour se reconstruire en France. Ou du moins tenter de se reconstruire. Tant la tâche, sans commune mesure pourtant avec leur périple, relève du défi dans l’Hexagone.

"J’ai proposé d’être volontaire bénévole à la Croix-Rouge pour m’insérer et pratiquer mon français, mais ils ont refusé."

Visa D

La France? "C’est simplement le pays qui a bien voulu de nous", résume Barak dans un anglais mêlé de français. Passé par le Liban et l’Egypte, le couple cherche une porte de secours en Europe. Pendant cinq mois, il sollicite les ambassades et représentations internationales présentes au Caire. Seule la France les reçoit, leur fait remplir un vaste dossier, enquête sur eux, avant de finalement leur remettre leur sésame, un visa D, spécial long séjour remis aux demandeurs d’asile. Il faut dire que le couple, jeune et dynamique, est d’un haut niveau social et a donc tout pour séduire la France.

Barak n’oubliera jamais le jour de la remise de son visa: "C’était le jour de mon anniversaire, le 18 février 2015. Je n’avais que 150 euros sur les 400 nécessaires pour payer les droits et timbres… La dame au guichet s’absente quelques minutes et m’annonce que tous les frais sont pris en charge par l’ambassadeur! Imaginez ma joie!" Le couple n’oubliera pas non plus sa descente d’avion à Roissy où deux employées de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) les attendent pour faire tamponner leur passeport et les transférer dans le Centre d’accueil de demandeur d’asile (Cada) de Maison-Alfort en banlieue parisienne. Plusieurs dizaines de ces centres existent en France. Ils permettent de trier, traiter et orienter les demandeurs selon leurs profils et leurs papiers. Ils les dispatchent ensuite selon les places disponibles vers un foyer (studio, appartement, autre centre…).

"Lorsqu’on dit que nous sommes syriens, on lit la peur dans les regards. On n’est pas loin de la phobie en France."

Réforme du droit d’asile

En un temps record, moins de deux semaines, Hasna et Barak obtiennent leur premier logement, un studio loué par l’association Adoma à Creil (Oise), dans l’attente de leurs papiers. Adoma et une assistante sociale les accompagnent dans les démarches devant la Préfecture de Beauvais (dont ils dépendent) pour obtenir leur titre de réfugiés et leurs nouveaux papiers. Dans le même temps, le couple doit, de nouveau, raconter son histoire à l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) chargé de vérifier la véracité des faits (contrôle des papiers syriens, des accents, cohérence du parcours…). "En sept mois, nous avons obtenu une carte de séjour de dix ans, un nouveau livret de famille et un acte de naissance pour notre fille née au Caire quelques mois plus tôt", raconte Barak, papiers à la main. Ce délai est plutôt bref, remarque Eric Nicaise, directeur de l’unité territoriale de l’Oise de l’association Coallia en charge du couple.

Hasna* & Barak* (Daraya)

Le couple fuit en décembre 2012 Daraya, une petite ville dans la banlieue sud de Damas, longtemps fief des djihadistes. "La guerre était partout, les tirs continuels, les kidnappings fréquents et nous ne voulions pas subir ce sort-là", souligne Hasna.

Entrepreneurs, Barak et Hasna sont dans le viseur des intégristes. "J’importais en Syrie la marque d’habits féminins Morgan ou des marques sportives comme Go Sport et Puma… On travaillait dur mais on gagnait bien notre vie", précise Barak. "J’avais ma propre entreprise dans l’événementiel et je manageais près de deux cents personnes, souligne Hasna. Nous organisions tous types d’événements: mariages, expositions mais aussi la venue d’artistes célèbres en concert comme Bryan Adams ou le fils Iglesias".

Avant de partir, ils vendent tout (appartement, voiture…) et quittent leur famille. Sur la route de l’exode, ils s’arrêtent à Beyrouth (Liban), au Caire et à Alexandrie (Egypte) avant de rejoindre la France comme réfugiés. Parents d’une petite fille née au Caire, ils sont désormais soutenus par l’association Coallia qui les aide à se loger en attendant de mieux maîtriser le français et de trouver un emploi. Leur famille, bloquée sur place, n’a jamais pu voir leur petite fille, l’ambassade du Liban rejetant à chaque fois leur demande de visa.

"Depuis la réforme du droit d’asile l’an dernier, les demandes des réfugiés sont prioritaires et traitées beaucoup plus rapidement qu’avant", soit 18 ou 24 mois d’attente sans pouvoir travailler. Spécialisée dans l’insertion des migrants et réfugiés par le logement, Coallia a été fondée en 1962 par l’auteur du célèbre manifeste "Indignez-vous!", Stéphane Hessel. L’association, principal opérateur social de l’Oise avec un parc de 60 logements, sert d’intermédiaire et de garant aux bailleurs privés et sociaux réticents à louer leurs biens aux démunis. Et ça marche. "Notre dispositif ‘Réfugiés 500’ lancé en 2014 pour accueillir sur deux ans 500 réfugiés syriens nous a permis d’en recueillir plus de 1.000 aujourd’hui qui disposent d’un logement par notre intermédiaire en milieu diffus, c’est-à-dire au milieu d’une population et non pas en centre", précise Elisabeth Jeanneau, chef du service Insertion logement.

Peur d’un appel d’air

La France reste pourtant loin du compte. Elle a promis d’en accueillir 30.000 mais n’atteint pour le moment que le chiffre de 10.000… Et non sans mal. Beaucoup de mairies et de Français, victimes de la crise économique et sociale, refusent d’accueillir des réfugiés. Leur crainte? Être "envahis" par les réfugiés, comme Calais l’est par les migrants… À Paris, la préfecture et la mairie sont sur les dents. À la moindre concentration de population, la police intervient au petit matin pour les transférer temporairement dans des foyers en banlieue (souvent des hôtels loués ou réquisitionnés, et aussitôt désertés). Très vite exfiltré, un réfugié ne reste jamais longtemps dans la capitale, rendant impossible son suivi (L’Echo en a fait l’amère expérience).

La confusion migrants économiques-réfugiés est partout, même dans les médias. "Nous sommes souvent victimes d’amalgame, on nous met tous dans le même panier", confie Hasna. "Pire, renchérit son mari, on nous prend souvent pour des touristes européens, et lorsque nous disons que nous sommes syriens, on lit la méfiance, la peur dans les regards, on n’est pas loin de la phobie en France alors que nous sommes chrétiens!"

"Kouffars" en France

Les récents attentats n’ont fait qu’accroître les appréhensions de part et d’autre des communautés. "Les Européens nous regardent comme des Arabes, et les musulmans nous rejettent parce que nous sommes chrétiens", souligne Barak, récemment traité, dans la rue, de "kouffar" (mécréant en arabe). "Nous ne demandons qu’à nous intégrer et à parler français quotidiennement, insiste Hasna. Mais comment faire? Ici, beaucoup parlent arabe entre eux, même le boucher nous parle arabe!" Hasna ne cache pas son envie de trouver un emploi, et de quitter la cité pour une autre plus homogène.

Mais son niveau de français l’inquiète. À leur arrivée, comme tout étranger admis au séjour en France, tous deux ont signé un Contrat d’intégration républicaine (CIR) où ils s’engagent à suivre une formation civique (valeurs républicaines, droits et devoirs) et linguistique (250 heures de cours de français octroyées à chacun) et se sont inscrits à Pôle Emploi. Mais cela ne suffit pas. Isolés par la barrière de la langue, ils se sentent livrés à eux-mêmes. Mis à part Coallia et une assistante sociale de temps à autre, le couple n’a plus d’interlocuteur. "J’ai proposé d’être volontaire bénévole à la Croix-Rouge pour m’insérer et pratiquer mon français mais ils ont refusé, regrette Barak. Comment s’intégrer sans langue ni emploi?"

*: Par mesure de sécurité, nous avons modifié leurs prénoms.

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