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interview

La Stib roulant sur les chemins de fer? "Une très belle idée" selon son CEO

©Dieter Telemans

Brieuc de Meeûs est CEO de la Stib depuis fin 2012. Il regarde avec bienveillance la jeunesse réclamant des changements et accélérant le shift modal auquel la société de transport va devoir faire face à moyen terme. Il prépare l’entreprise à l’offre intégrée associant public et privé.

La campagne électorale est lancée et se concentre, à la faveur des manifestations collégiennes, sur les enjeux climatiques et environnementaux. Sur le terrain bruxellois, la mobilité occupe les débats qui se sont caractérisés ces derniers jours par des affrontements entre Ecolo et le MR sur l’opportunité de développer le métro. Dans les mêmes temps, les partis s’engagent dans une surenchère de propositions. Le cdH préconise la gratuité des transports publics, il fut suivi très vite par le PS qui veut privilégier les Bruxellois.

Que veulent les partis?

L’affaire est complexe. Le débat a été relancé par le cdH bruxellois, qui a demandé que l’on étudie les coûts et bénéfices de la gratuité à Bruxelles. Le cdH est pour? Oui, mais non, parce qu’il sait aussi que la gratuité a ses limites et qu’il estime que le chantier prioritaire est le renforcement de l’offre – bref, tout ceci est très cdH.

Du côté des chauds partisans de la gratuité, on retrouve le PTB, qui estime que cela a certes un coût, mais que ne pas favoriser les transports en commun coûterait encore plus cher. Il est rejoint, pas à pas, par le PS, qui fait de la gratuité un objectif à atteindre, pour les Bruxellois, mais progressivement, en démarrant par des groupes cibles, jeunes en tête.

Et puis il y a ceux qui estiment que parler de gratuité générale, cela revient à "raser gratis". Comme Ecolo, qui n’est cependant pas opposé à une gratuité ciblée, se justifiant par des critères sociaux et/ou environnementaux. Position assez peu éloignée de celle de DéFI, où l’on estime que si l’on a des centaines de millions à injecter dans la mobilité, autant que ce soit dans l’infrastructure – même si le parti n’est pas opposé à l’extension de certains tarifs préférentiels, notamment à destination des étudiants.

Les plus remontés se trouvent au PP et au MR, ce dernier parlant de "populisme" – les libéraux préfèrent que l’on explore la piste de la modulation des tarifs en fonction de l’heure.

Ecolo propose que la Stib roule sur le réseau utilisé par la SNCB dans Bruxelles. Brieuc de Meeûs, CEO de la Stib, préfère rester à l’écart du jeu électoral. L’Echo l’a rencontré pour faire le tour des réalisations présentes et prochaines de l’entreprise publique de transport mais également pour lui demander comment, lui, voit l’évolution de nos modes de déplacement dans la ville. "Nous sommes en plein shift modal", dit-il.

Quels sont les grands projets et investissements en cours à la Stib pour y faire face?
Nous en sommes au stade des réalisations pour beaucoup d’investissements. Nous avons acquis 251 bus hybrides. Ils vont remplacer une partie du parc et participeront à l’extension de l’offre. Nous avons repensé le réseau en fonction des besoins actuels et futurs, des nouvelles écoles, des nouveaux quartiers, des futurs centres commerciaux, etc. La première phase de cette adaptation démarre en septembre et doit s’étaler sur 5 ans. On doit prendre des bus 100% électriques en test et une fois qu’on aura choisi la technologie on pourra établir nos cahiers des charges pour nos prochains achats de bus qui, donc, seront électriques.

Et pour le tram?
Nous avons inauguré la nouvelle ligne 9 entre Simonis et Arbre Ballon à Jette. On a jamais vu une nouvelle ligne se remplir aussi vite. On avait prévu des trams de 30 mètres on doit déjà y mettre des trams de 40 mètres, c’est très impressionnant. Cette ligne sera prolongée vers la station Baudouin et le Heysel dans les deux ans. La Ligne 8 prolongée jusque Roodebeek rencontre également un beau succès, elle sera encore prolongée jusque Marcel Thiry puis vers Haren.

"Nous avons inauguré la nouvelle ligne 9 entre Simonis et Arbre Ballon à Jette. On a jamais vu une nouvelle ligne se remplir aussi vite."

Le gouvernement a décidé de lancer deux études. Une pour un prolongement du pont Van Praet vers Neder. Une autre pour relier la gare du Nord à Tour & Taxis, puis, par exemple, vers Belgica ou la place Bockstael. Cette ligne traversera le canal au niveau de la rue Picard. Ce sont des projets à 4 ou 5 ans. À plus long terme, il y a la boucle Ouest entre Simonis et Marconi (Forest). L’objectif est d’offrir deux boucles – est et ouest – au niveau de la grande ceinture de Bruxelles. On vient d’acheter des nouveaux trams qui sont en cours de fabrication. La maquette sera présentée lors les festivités des 150 ans du tram le 1er mai. Ils arriveront sur le réseau fin 2020.

Outre l’extension du métro au nord, quid du métro sud, est-il opportun de choisir le métro pour améliorer la desserte vers Uccle?
Le gouvernement a demandé des études pour aller au-delà de la station Albert, vers le sud d’Uccle. On peut imaginer plusieurs tracés, sous Alsemberg ou Brugmann par exemple. Mais je n’ai pas encore vu ces études sociologiques, démographiques, etc. Donc je ne peux pas me prononcer.

Où en est-on au niveau de l’automatisation du métro, un projet déjà ancien?
Aujourd’hui on roule avec un système de gestion de la cadence du métro qui date de 1976. Nous avons acquis un nouveau système que nous sommes en train de paramétrer. Il sera opérationnel dans le courant de l’année prochaine. Il nous permettra de rouler à des fréquences plus élevées. On augmentera d’abord sur la ligne 1-5 et puis sur la ligne 2-6 et puis enfin sur la ligne 3. On aura un système capable de gérer des fréquences d’une minute trente.

"À terme, on pourra se passer des conducteurs mais il faut des installations techniques, comme les portes palières."

C’est l’objectif?
Aujourd’hui, on est à 2 min 30 sur le tronçon commun et 5 minutes en bout des quatre lignes. On va d’abord diminuer à 4 pour avoir deux minutes dans le tronçon commun. Et si le besoin s’en fait sentir, on ira jusqu’à 3 minutes et 90 secondes sur le tronçon commun.

Est-il encore question de se passer des chauffeurs?
Ce système permet de rouler avec des rames automatiques. On a acheté 43 rames dont la moitié sera équipée de cabines ou non, nous verrons. À terme, on pourra se passer des conducteurs mais il faut des installations techniques, comme les portes palières (installées sur les quais, NDLR).

C’est vers cela que la Région veut aller?
Les décisions régionales vont dans ce sens-là mais pour des raisons techniques, cela se fera de manière progressive. On va d’ailleurs choisir quatre stations sur un même tronçon sur lequel on va mettre ces portes pour tester le système. Ce sera vers 2023-2024.

417
millions
"Quand je suis arrivé, on était à 360 millions de voyages annuels, nous en sommes à 417 millions. Nos investissements augmentent. On doit avoir un coup d’avance."

Tout ce que vous nous annoncez suffirat-il à satisfaire la demande?
Quand je suis arrivé, on était à 360 millions de voyages annuels, nous en sommes à 417 millions. Nos investissements augmentent. On doit avoir un coup d’avance. Il y a un vrai sentiment d’urgence à la Stib. Pour nous il y a un enjeu très important: la digitalisation. L’apparition des plateformes qu’on peut comparer à Amazon ou Booking va changer la donne. Elles vont mettre en vente plusieurs services de mobilité. Nous devons absolument monter dans ce train-là. Les tout grands vont développer ces systèmes pour en faire des business profitables, ce qui est très bien, mais en oubliant peut-être que le transport public a une mission universelle. Nous devons servir tout le monde quelle que soit sa condition. C’est donc une aventure dans laquelle nous nous sommes lancés.

La Stib va devoir élargir son offre à d’autres moyens de transport comme le vélo ou les trottinettes?
Oui, tout. Y compris les voitures partagées, idéalement dans une zone métropolitaine. On y travaille sans que cela se voie. Des villes comme Helsinki l’on fait. Ils vendent des packages à l’image du triple play en télécom. Un forfait vous donne droit à tant de minutes de vélo, de voiture, de tram ou autre . Vous payez et vous êtes partis avec différentes formules. On devra conclure des accords avec des gens qui seront dans le vélo et autres pour constituer une offre intégrée incluant transport public. On travaille beaucoup là dessus car cela s’accélère et que c’est un passage obligé. Par ailleurs, nous menons une étude sur les véhicules autonomes en collaboration avec la RATP pour voir comment tirer profit de cette technologie et éventuellement l’intégrer.

"La Stib a-t-elle vocation à rouler sur le réseau Infrabel/SNCB? Est-ce que c’est faisable? Je n’en sais rien mais pour moi, c’est une belle idée."

À votre avis, la Stib a-t-elle vocation à rouler sur le réseau Infrabel/SNCB comme le proposent certains?
En 2023, il y a libéralisation du rail et donc il y a des sillons qui vont être disponibles sur le réseau Infrabel à Bruxelles. La question est de savoir si la Stib pourrait exploiter du transport public sur ce réseau. Pour moi cette question n’est pas du tout saugrenue. Nous sommes un opérateur de transport public quel que soit le moyen finalement. On ne l’a pas techniquement étudié mais au niveau du concept, je trouve que l’idée est très élégante. Pourquoi pas? Maintenant je ne sais pas s’il y a la place, si on peut y assurer des fréquences satisfaisantes, il faut du nouveau matériel roulant, il faut des études. Est-ce que c’est faisable? Je n’en sais rien mais pour moi, c’est une belle idée.

Une autre idée émerge: la gratuité des transports publics bruxellois. Pour ou contre?
J’ai toujours dit que le transport public avait une valeur et que celle-ci doit être compensée par le paiement d’un prix. Il y a des solutions pour adapter les tarifs aux profils socio-économiques de la population bruxelloise. Je ne suis pas un adepte de la gratuité totale car je pense que tout à une valeur et que celle-ci doit être reconnue. Mais ce débat n’est pas le mien. Moi, j’exploite dans les conditions qu’on me fixe mais mon avis personnel est celui-là

Quelles sont les voies à explorer selon vous pour rendre la mobilité supportable en ville à plus long terme?
On a toutes les cartes en main. On connaît les problèmes, il faut diminuer la congestion de quelques pour cent pour enclencher une spirale positive. La Stib ira déjà alors beaucoup plus vite et sera encore plus attractive. À plus long terme je crois que la voiture individuelle disparaîtra mais on ne connaît pas la manière dont tout va s’agencer. Nous vivons une période d’accélération. La solution est en train de se révéler et il faut être sur la balle. La génération qui nous suit pousse, elle vit différemment la mobilité. Les briques se mettent en place pour construire la mobilité de demain. C’est très courageux de la part de ces jeunes qui manifestent. Ils prennent conscience du monde dans lequel ils sont. Je leur dis "chapeau", c’est très impressionnant et évidemment, cela secoue!

La Stib roulant sur les chemins de fer? Les avis opposés de Bellot et Weyts

"C'est irréaliste et équivaudrait à défendre la régionalisation du rail", répond le ministre de la Mobilité François Bellot (MR), qui pointe la spécificité du réseau ferroviaire à Bruxelles, qui s'assimile à une sorte de rond-point permettant aux trains d'irriguer la capitale en provenance des provinces et aux Bruxellois de se déplacer dans leur région via la trentaine de gare du réseau S.

Il permet aussi de traverser la ville pour aller de Liège à Gand ou Ostende par exemple. "Mettre des trams sur le réseau ferroviaire bruxellois reviendrait à mettre des voitures qui tournent en permanence dans le rond-point sans en sortir", illustre le ministre de la Mobilité. "Plus aucune voiture ne pourrait donc entrer, circuler et sortir du rond-point. Par conséquent, cela revient à séparer le réseau en trois : un bruxellois, un flamand, un wallon."

Politiquement, cela revient dès lors à défendre la régionalisation du rail, conclut-il. "Est-ce cela que l'on veut quand on voit toute la perte d'efficacité opérationnelle qu'a déjà créé la scission de la SNCB unitaire en trois sociétés?", s'interroge-t-il. 

Remettre en question le monopole de la SNCB

Le ministre flamand de la Mobilité Ben Weyts (N-VA) a quant à lui réagi positivement. Cette entreprise a raison de "remettre en question le monopole de l'entreprise ferroviaire", estime-t-il, plaidant pour une seule et unique entreprise flamande de transport public. 

"Je poursuis volontiers leur logique. Si nous recevons le contrôle des chemins de fer en Flandre, nous pourrons alors au moins coordonner l'offre de transport actuelle de bus et de trams à celles des trains. Le train doit en effet toujours être le pilier d'un réseau de transport public complet et efficace." Le ministre espère dès lors qu'une unique société de transport flamande pourra voir le jour. Avec une seule formule de billet et un abonnement pour le train, le tram et le bus, comme c'est par exemple le cas à Londres.

"Ajoutez à cela des vélos et des voitures partagés et même des taxis et vous obtenez alors une réponse efficace et innovante au défi climatique", lance-t-il. 

La SNCB ne tient pas à rentrer dans la discussion à ce stade. "Il revient aux quatre ministres de la Mobilité d'atterrir sur une position commune", a indiqué l'entreprise via sa porte-parole.

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