Les bouchons peuvent-ils nuire à votre santé?

©ID Photo Agency / Joris Herregods

Vous pétez un câble? C'est normal! La répétition des embouteillages lors des trajets domicile-travail peut générer une pathologie de fatigue chronique. Une situation qui n’est pas anodine pour la santé, mais aussi pour la productivité dans votre travail.

Rappelez-vous de "Chute libre". Michael Douglas – gueule de bulldog, coiffure en brosse, lunettes crénelées – petit fonctionnaire coincé dans un embouteillage monstre. Voyant le long ruban de capots immobilisés, il craque, éteint le moteur, abandonne sa voiture, et, batte de base-ball à la main, s’en va passer sa rage sur le monde entier. Avouez que, vous aussi, ça vous démange parfois. Vous faites peut-être partie des près de 400.000 navetteurs qui circulent laborieusement dans les rues bruxelloises durant les heures de pointe. Ou vous êtes quotidiennement coincé au poste frontière de Sterpenich, ou sur l’échangeur de Loncin. Eh bien sachez, Mesdames et Messieurs les conducteurs, qu’il est normal que vous bouffiez votre volant. Sachez aussi qu’à la longue, cette situation est mauvaise pour votre santé.

Régine Sponar, doctorante en psychologie, recevait ce jeudi une patiente en état d’épuisement. "Ce qui semble évident, c’est qu’elle souffre d’un épuisement émotionnel lié à l’arrivée d’un nouveau directeur. Mais elle n’a jamais pensé qu’une autre raison de son état était liée à ses déplacements." La patiente en question effectue tous les jours un déplacement de Waterloo à Uccle. Quarante-cinq minutes sans compter le petit arrêt pour déposer ses enfants à l’école. Arrivée en forêt de Soignes, elle gare sa voiture et continue à vélo jusqu’à son lieu de travail.

87% des patients qui sont en état de fatigue chronique utilisent tous les jours leur voiture pour leur déplacement vers leur lieu de travail.

"Le transport, les gens n’y pensent jamais, continue notre psychologue. Si vous le faites une fois, pas de problème. Mais si c’est tous les jours, vous créez un stress continu, et ce stress, il va chercher un endroit où se loger: ça peut être soit la nuque (puis les lombaires), la tension artérielle qui augmente, l’estomac, la fameuse boule au ventre (il n’est pas rare de voir des employés filer aux toilettes en arrivant), ou encore les maux de tête."

Huit indicateurs de stress

Pour objectiver l’état de ses patients, Régine Sponar a développé un logiciel, appelé "Preventing Burnout Test". Le test est si performant qu’il a été vendu à la société Bright Link, active dans le bien-être des employés pour les entreprises. Il contient 8 indicateurs, qui se déclinent sous forme de questions. L’un de ces indicateurs est le transport utilisé. "L’avantage par rapport à la parole du patient, c’est qu’on peut voir s’il est dans le déni." Les conclusions permettent de classer ensuite l’état du patient dans 4 types de fatigue: la fatigue physique, celle cognitive simple, la cognitive liée aux utilisations ICT, et enfin la fatigue émotionnelle. "Ma patiente aujourd’hui est dans la catégorie ‘fatigue émotionnelle’ due à l’arrivée de son nouveau directeur. Mais comme elle doit chercher de plus en plus longtemps avant de trouver une place de parking dans la forêt de Soignes, on voit apparaître une fatigue du type ‘physique’, un stress qui va se loger dans le dos ou le cœur." Après 3 minutes de recherche infructueuse de parking, la tension artérielle commence à augmenter, parole de cardiologues.

"Chaque jour, je mets 2 heures en voiture pour aller travailler", M.C. Marghem

Une évolution dont, outre l’effet sur sa santé, l’impact sur le travail n’est pas anodin.

Dans un article publié dans la revue Acta Psychologica, le professeur Dimitri Van der Linden de l’université de Rotterdam décrit cet effet sur la performance dans une tâche donnée. "Après des activités mentalement exigeantes, explique-t-il, les tâches complexes qui demandent un contrôle délibéré sont généralement difficiles à exécuter." Il prend pour témoin une célèbre étude menée en 1943 sur des pilotes de la RAF, les "Cambridge cockpit studies". En simulation de vol, les sujets soumis à deux heures de concentration intense, commençaient à faire des erreurs fatales. Les pilotes "étaient toujours capables de réaliser correctement des actions individuelles, mais c’était l’organisation générale de ces actions qui semblait en souffrir". Selon les auteurs de l’étude à l’époque, "la dérive générale penche vers un contrôle central moins serré et moins efficace". "La fatigue mentale crée un déficit de performance sur la flexibilité dans la manière de gérer les tâches et sur la planification de ces tâches", explique Réginee Sponar.

La productivité en otage

Les chiffres sont éclairants: 87% des patients qui sont en état de fatigue chronique utilisent tous les jours leur voiture pour leur déplacement vers leur lieu de travail. 73% se disent stressés d’arriver en retard et 50% pointent les embouteillages comme origine de leur stress.

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Une conclusion qui devrait faire réfléchir les patrons d’entreprise. En 2013, le consultant américain Telework Research Network a mené une vaste enquête sur le télétravail. Le site de vente en ligne Best Buy a constaté une augmentation de productivité de 35% auprès de ses employés travaillant à domicile. British Telecom estime le gain à 20%. Le call center d’American Express a géré 26% d’appels supplémentaires et a généré 43% de chiffre d’affaires en plus que leurs collègues restés au bureau. Dans les raisons invoquées pour rester à la maison, l’abandon des déplacements entre domicile et lieu de travail arrive en première position: entre 63% et 71% des interrogés. Le transport n’explique pas à lui seul ces gains de productivité. "Lorsque vous vous levez le matin pour aller au travail, explique notre psychologue, vous devez mettre les vêtements corrects, vous coiffer, avoir les bonnes chaussures bien assorties. Vous vous mettez déjà en tension. Ce n’est pas le cas lorsque vous restez travailler chez vous."

Pour l’heure, la patiente de Régine Sponar suit une forme de traitement physique: elle effectue des exercices de stretching, "pour empêcher coûte que coûte que le stress ne pénètre dans son corps". Une meilleure moins destructrice que la batte de base-ball.

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