Vivement le RER!

©Tim Dirven

Une centaine d’heures! C’est le temps perdu l’an dernier par les navetteurs sur le chemin du travail. Une douzaine de jours de travail, simplement coincé derrière son volant dans les embouteillages.

S’il faut une petite demi-heure pour relier Wavre à Bruxelles par temps clair et trafic fluide, il faudra près de 90 minutes pour parcourir le même trajet à l’heure de pointe du matin. Chaque matin, la litanie des radioguidages égrène les points noirs autour de la capitale et sur les principaux axes routiers. Cette liste, qui s’allonge d’année en année, est largement confirmée par la grande enquête que L’Echo a lancée il y a un mois avec Le Coach Mobilité, en collaboration avec Be-Mobile.

En chiffres
  • 359 minutes: C’est le plus long trajet demandé sur le Coach mobilité, de Courtrai à Arlon.
  • 104 minutes: Le temps le plus long passé dans les embouteillages par un participant au Coach Mobilité sur un trajet aller-retour entre Gand et Schaerbeek.

Au total, ce sont plus de 7 millions de tronçons routiers qui sont analysés en temps réel par le spécialiste gantois de gestion des données du trafic. Sur cette base, quelque 22.000 participants ont pu calculer leur temps de parcours réel en voiture entre leur domicile et leur lieu de travail et retour. Des résultats souvent édifiants! Mais qui n’offrent généralement pas d’alternatives plus performantes. En moyenne, les moyens de transport alternatifs qui combinent la marche, le vélo, le bus et le train notamment sont plus lents d’une petite demi-heure. Quels sont les grands enseignements du Coach Mobilité de L’Echo?

Bruxelles et le Brabant wallon au cœur du problème

C’est la première évidence: Bruxelles est la ville la plus difficile à atteindre en voiture depuis la Wallonie. En moyenne, pour les trajets les plus demandés par les internautes qui ont répondu à notre enquête, le temps de trajet vers et à partir de la capitale est plus long de 180% que le temps optimal (voir l’encadré Méthodologie). Mais au-delà de la Région bruxelloise, c’est la plus grande partie du Brabant wallon qui souffre également de l’engorgement de la capitale. Pour rejoindre et quitter Wavre aux heures de bureau par exemple, il faut compter en moyenne 160% du temps idéal. Un peu plus au sud, à La Louvière, on flirte avec les 150% de temps additionnels. En fait, tous les axes routiers vers la capitale souffrent de ces ralentissements quotidiens: que ce soit venant et vers Namur, Mons, Charleroi et Liège. Encore faut-il relativiser, les navetteurs wallons qui se rendent à Bruxelles s’en sortent relativement bien. Pour rejoindre Bruxelles ou Anvers depuis la Flandre en voiture, il faut compter près du double du temps de trajet idéal.

En moyenne, les personnes qui ont répondu à notre enquête ont passé 98,6 heures dans les files l’an dernier, ce qui revient à une douzaine de jours de travail. Notre navetteur moyen reste plus d’une heure et demie sur les routes chaque jour sur le chemin du travail. Ce qui fait que sur l’année, il reste 280 heures derrière son volant, soit l’équivalent de 35 jours de travail.

"Les enquêtes sur le sujet font généralement état de 7 jours de travail perdus dans les embouteillages, constate Cathy Macharis, professeur de logistique et de mobilité à la VUB. La différence tient sans doute à la spécificité de votre lectorat, assez fréquemment bénéficiaire d’une voiture de société." De là à penser que la voiture de société est une partie du problème de l’engorgement du trafic, il n’y a qu’un pas… "Mais cela ne fait que confirmer la tendance: la Belgique présente des résultats de mobilité bien pire que les autres pays européens."

→ À découvrir: Notre dossier 'Mobilité' >

Se passer totalement de sa voiture est une perte de temps

Pourquoi diable les navetteurs continuent-ils à s’engluer dans le trafic quasi quotidiennement? Par souci de facilité et de souplesse certainement. Les déplacements domicile-lieu de travail se font rarement en direct et passent bien souvent par l’école des enfants ou un supermarché. Par "égoïsme" aussi, de manière à éviter la promiscuité inhérente aux transports en commun. "En train, vous ne pouvez pas régler la température que vous souhaitez, reconnaît Thierry Van Elslander, spécialiste de l’économie des transports de l’Université des transports. Et puis les gens n’aiment pas changer de moyens de transport."

Méthodologie
22.000 participants

Les résultats de l’enquête Le Coach Mobilité de l’Echo ont été calculés sur la base des données de trafic compilées par la société de gestion des données Be-Mobile. Elles s’appuient sur un monitoring constant de 7 millions de segments routiers en Belgique. Le calcul tient compte de 180 jours ouvrables: tous les jours de semaine à l’exception des périodes de vacances et des jours fériés.

Le temps de parcours optimal correspond au temps de trajet sans arrêt et sans ralentissement. Le trajet alternatif est calculé sans tenir compte des retards des transports en commun et avec un temps réaliste pour rejoindre la gare la plus proche. Pour les trajets en vélo, une vitesse moyenne de 12 km/h a été retenue.

Près de 22.000 personnes ont répondu à l’enquête de manière spontanée et volontaire. Sans offrir de résultats scientifiques, elle permet de dessiner des tendances confirmées par d’autres études.

Effectivement, c’est sans doute l’argument le plus marquant. Pour effectuer le même trajet domicile-lieu de travail sans utiliser sa voiture, le navetteur sera amené à combiner plusieurs moyens de transport (marche, vélo, bus, trains…), avec une perte de temps parfois considérable. "Le transport en commun est compétitif en temps par rapport à la voiture à partir d’une certaine distance, de l’ordre d’une centaine de kilomètres. En général, la plupart des trajets en Belgique sont juste inférieurs, constate Bart Jourquin, professeur de mobilité et de transports à l’UCLouvain. Mais plus il y a de rupture de charge, plus on perd de temps. Mais bon nombre de navetteurs effectuent en voiture le trajet qui sépare leur domicile de la gare et gagnent ainsi un temps considérable par rapport à l’ensemble du trajet en voiture." Preuve en est, avance-t-il, les parkings bondés aux abords des gares.

Sur le papier en tout cas, les résultats ne plaident pas en faveur de l’alternative. Celle-ci est généralement plus lente de près de 80% par rapport au temps réel de la voiture. Pour un aller-retour vers Mons, il faut compter le double du temps réel en voiture, une fois et demie pour atteindre Liège, 60% de plus pour rejoindre Charleroi. Et quel que soit le trajet demandé, l’alternatif n’est que très rarement gagnant. "Cela dit, il faut voir le transport comme s’inscrivant dans une chaîne d’activité, poursuit Bart Jourquin. En transports en commun, ce temps n’est pas perdu parce qu’il permet de faire autre chose. Ce qui n’est pas le cas en voiture." Et de plaider pour l’instauration d’une classe "silencieuse", qui faciliterait le temps de travail dans les trains plutôt que d’une première classe désuète.

Les prémices du RER laissent entrevoir une solution

Une lueur d’espoir cependant dans l’enfer des navetteurs. Le transport alternatif n’accuse pas un retard sur la voiture partout. Ainsi de Wavre à Bruxelles, le temps de parcours aller-retour est plus rapide que le temps réel de la voiture (88%). Entre Namur et Bruxelles, le score monte même à 79%. Entre Mons et Bruxelles, le gain est réel aussi (93%). D’une manière générale, pour rejoindre Bruxelles et retour, le temps de trajet en transports alternatifs n’est plus lent "que" de 4% par rapport au temps réel de la voiture. Cela tient essentiellement au fait que le réseau ferroviaire belge est bâti en étoile qui mène à Bruxelles.

Plus encourageant encore, l’enquête du Coach Mobilité montre un gain de temps réel par rapport à la voiture sur les axes où les fréquences de trains ont été augmentées, préfigurant le RER. C’est marquant sur l’axe vers Wavre, Louvain-la-Neuve, Namur, mais plus encore vers le nord-ouest du Brabant wallon, (Nivelles, Enghien…). La constatation est plus marquée encore en Flandre ou le déploiement du RER est plus avancé. De même, alors que la circulation intrabruxelloise est de loin la pire (on y enregistre souvent des temps de parcours de deux à trois fois supérieurs à la normal), c’est aussi là que le transport en commun est le plus compétitif.

Mieux vaut travailler à Tournai qu’à Liège

Par rapport à certaines de leurs consœurs flamandes, les villes wallonnes n’ont pas tant à se plaindre en termes de facilité d’accès. Par rapport à Anvers, l’autre gros point noir belge du trafic routier, Gand, Hasselt ou Louvain, les principales villes wallonnes feraient presque figure de villes ouvertes. Outre Wavre qui, on l’a dit, supporte indirectement une partie de l’engorgement des portes de Bruxelles comme l’ensemble des deux Brabants, les navetteurs vers les autres villes wallonnes ne doivent jamais endurer plus de 50% du temps de retard sur le temps optimal: 43% à Liège, 35% à Charleroi, Namur et Mons. Mais 27% seulement pour atteindre Tournai. À noter que La Louvière se distingue aussi par son engorgement comme Seraing. "Comme toutes les régions les plus urbanisées et surtout les plus industrialisées", fait encore remarquer Bart Jourquin. Et plus on se rapproche de ces zones, plus le risque de perdre du temps par rapport au temps de référence est élevé.

Si elles sont relativement faciles à atteindre en voiture, les villes wallonnes souffrent par contre de leur accès en transports alternatifs. Comme l’ensemble des villes de province belges. Une conséquence directe du réseau ferroviaire en étoile dont on a déjà parlé par ailleurs. Pour les trajets les plus demandés par les répondants à notre enquête, à peine 1% enregistre un résultat plus rapide que celui de la voiture en transport alternatif. Et ce n’est qu’à Liège, sur un axe ferroviaire important vers l’est et à Namur, à la croisée de la dorsale wallonne et de l’axe Bruxelles-Luxembourg. On perd ainsi moins de temps sur un trajet Tournai-Liège que de Bastogne à Liège… La couronne… d’épines revient à Mons dont le temps de parcours moyen pour la rejoindre est deux fois supérieur à celui de la voiture.

Les villes wallonnes sont mal reliées entre elles, conséquence directe du réseau ferroviaire en étoile centré sur Bruxelles.

Le jeudi, restez chez vous.

Dernier enseignement de notre enquête, le jeudi est généralement le jour le plus noir pour circuler en voiture vers son lieu de travail. C’est donc le meilleur jour pour rester chez soi et télétravailler. De même, l’an dernier, le mois d’octobre a été le plus chargé.

Nous avions également interrogé nos lecteurs sur leur perception d’un péage routier comme solution éventuelle à la congestion du trafic. Seule un peu moins de la moitié des répondants sont prêts à s’acquitter d’une telle taxe. Comme quoi, on peut s’insurger contre les problèmes de trafic et l’absence d’alternatives, mais ne pas être ouvert à n’importe quelle solution. Ou pas à n’importe quel prix.

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