interview

Foot populaire, foot marchand, je t'aime moi non plus

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À côté des clubs mythiques, des joueurs de légende, de la Fifa toute-puissante, de la pluie d’argent, le football a aussi été façonné par les classes populaires. Pas en parallèle, mais dans une singulière perméabilité au foot business.

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Comment concilier ce bonheur de pratiquer et regarder le foot avec le dépit du foot business? Mickaël Correia, journaliste indépendant, ne nous donne pas la réponse. Mais dans son ouvrage "Une histoire populaire du football", il s’attache à montrer comment foot populaire et foot marchand s’articulent entre eux. Ce ne sont pas les deux sphères imperméables qu’on serait tenté d’imaginer. Leur histoire est intrinsèquement liée et l’auteur en remonte le fil en 22 chapitres (il ne pouvait en être autrement), en passe de faire référence.

Quelle différence faites-vous entre l’histoire du football et l’histoire populaire du football?

"Populaire", cela s’entend dans deux sens:

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- Qui a trait au peuple, en opposition aux élites. La grande histoire du foot est aux mains des élites qui délivrent une histoire officielle, celle que tout le monde connaît: les grands clubs, les joueurs "légendaires" comme Pelé ou Di Stéfano, la Coupe du monde, etc. Pour moi, il manquait une autre histoire, celle du peuple. Comment il s’est approprié cette pratique et ce spectacle tout au long de l’histoire pour en faire soit un outil de résistance, soit un instrument d’émancipation.

- Qui touche le plus grand nombre. Pourquoi cet engouement incroyable? Ce qui amène à questionner ce qu’est une culture populaire. Quelle est cette dialectique permanente entre culture de masse, marchande et pratique populaire?

Il y a comme un mouvement de balancier, non, dans la mainmise sur le foot qui alterne entre classes populaires et élites?

Absolument. Avant le football réglementé, à l’époque du "proto football" c’était des centaines de villageois qui poussaient la balle vers un territoire ou un village désigné. Mais c’était mal vu par les observateurs qui trouvaient cela violent, vulgaire, indigne. Dans le courant du XIXe siècle, en Angleterre, les "public schools" codifient la pratique qui devient un indispensable de la pédagogie. L’aristocratie s’approprie ainsi le jeu pour éduquer les jeunes bourgeois à l’esprit d’initiative, de compétition et la discipline. Une fois ces étudiants devenus patrons, ils veulent inculquer ce jeu aux ouvriers pour améliorer leur condition physique, leur esprit de compétition et les détourner des velléités contestatrices. Mais cet outil de contrôle social va se retourner en instrument d’émancipation. Les ouvriers prennent plaisir au football et en plus ils ont besoin de refaire communauté. Le foot favorise la naissance de la culture ouvrière et la conscience de classe. Puis le sport se développant dans des proportions énormes, c’est la classe ouvrière qui demande rémunération pour sa pratique et entraîne ainsi sa professionnalisation. Professionnalisation galopante et qui fait qu’aujourd’hui le foot est plus que jamais aux mains des patrons d’industrie.

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Comment le foot peut-il être un instrument d’émancipation?

Cela vient du fait que c’est une pratique très simple: il faut juste un ballon, un coin de rue et être plusieurs. Donc très peu de moyens et 17 lois faciles à assimiler. Tout cela a participé à la diffusion et à la popularisation du football. Et la base, c’est qu’on peut y prendre du plaisir. Pour moi, c’est le premier pas vers l’émancipation. Puis, on peut voir un langage – corporel – à travers les styles de jeu. Ainsi, le jeu de passe retranscrit sur le terrain la vie des ouvriers, en opposition au jeu individualiste des aristocrates. Ces derniers avaient un football plutôt chevaleresque, valorisant l’exploit individuel, le passage en force, en gardant la balle pour soi. La passer à un coéquipier était d’ailleurs vu comme un aveu de faiblesse. Les joueurs ouvriers, habitués dans leur vie quotidienne à s’entraider, à user de solidarité vont créer le "passing game" où la passe et la construction collective du jeu sont reines. Et en 1883, pour la première fois, la Coupe d’Angleterre est gagnée par une équipe d’ouvriers. Ce qui met fin à l’hégémonie du football bourgeois et individualiste et signe la généralisation du jeu de passe.

"Le dribble brésilien vient de la technique de feinte des Brésiliens noirs pour esquiver la violence des blancs sur le terrain."
Mickaël Correia
Journaliste et auteur

L’art brésilien du dribble naît aussi d’une forme d’émancipation, expliquez-vous dans votre 12e chapitre.

Oui. Au début, au Brésil, le football est réservé à l’élite blanche du pays. Les Brésiliens noirs vont s’y adonner aussi et ils sont tellement bons qu’on va les incorporer dans les équipes. Mais comme le public et les arbitres sont racistes, les défenseurs blancs vont s’en donner à cœur joie sans jamais être sanctionnés. D’où le dribble comme technique de feinte pour esquiver la violence des blancs sur le terrain. Le dribble a une portée politique, décoloniale. C’est le dominé qui, pour exister, doit se soustraire à la violence du dominant. Le foot féminin est aussi une émancipation. Il met en scène, donne à voir une autre vision du corps féminin. Les joueuses courent, crachent, suent, sont musculeuses, etc. Ce qui brise certaines conventions, certains stéréotypes sur les femmes. D’ailleurs ça ne va pas du tout plaire aux institutions et aux médias, et les femmes vont devoir lutter pour jouer.

Comment les joueuses sont-elles parvenues à se faire une petite place aujourd’hui?

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Le foot féminin était populaire en France et en Grande-Bretagne dans les années 1920. Mais après-guerre, le mot d’ordre qu’on leur a adressé, c’était: "Vous devez repeupler le pays"… À partir des années 1970 il y a de grandes avancées et les fédérations, en Europe, ont reconnu le foot féminin. Mais le grand basculement, en Europe toujours, a eu lieu lors de la Coupe du monde féminine de 2011 où les télévisions ont retransmis les matchs et le public a commencé à s’enticher. Cela a fait du bien au public de voir des joueuses assez simples, proches d’eux, talentueuses et qui prenaient plaisir sur le terrain. Cela allait à l’encontre des équipes masculines parfois distantes ou embourbées dans des frasques. En France, la Fédération est en train de changer de discours sur le foot féminin. Un peu pour des raisons économiques car c’est un champ à explorer. Mais les campagnes de communication évoluent: il y a dix ans on en était encore à des calendriers où les joueuses posaient nues; ou à des visuels tout en rose vantant le football des princesses. Pour moi, la promotion du foot féminin est un gros enjeu. Alors qu’en France 5.000 clubs ont disparu, le foot féminin pourrait sauver ce foot de proximité, vivifier les petits clubs. Et il pourrait aussi faire évoluer l’état d’esprit, le faire sortir du bastion masculin.

Entre 4 à 5.000 clubs ont disparu en France en cinq saisons. C’est insensé. À quoi est-ce dû?

Souvent, ces petits clubs sont tenus à bout de bras par des bénévoles, or il y a une crise du bénévolat. À quoi s’ajoute – mais c’est propre à la France – la fin des contrats aidés qui a fait beaucoup de mal au milieu associatif. Il y a aussi le poids des logiques normatives imposées par les fédérations. Il y a énormément de normes qui vont de la feuille de match à la ligne de terrain mal tracée qui est sanctionnée d’une lourde amende… Il faut aussi avoir des arbitres qualifiés. Etc. Les petits clubs sont asphyxiés par cette avalanche de normes. Ce qui joue aussi, c’est la question démocratique: les clubs amateurs sont sous-représentés dans les instances de décisions. Et puis, s’il y a énormément d’argent dans le foot, il ne retombe pas sur le terrain.

"La mort des petits clubs, c’est la disparition des derniers espaces de sociabilité."
Mickaël Correia
Journaliste et auteur

À ne pas prendre soin des petits clubs, que risque-t-on?

On le voit déjà: c’est la violence qui s’installe dans ces petits clubs car il y a de la pression, de la tension dues au manque d’argent. Ce sont des jeunes amateurs qui vont violenter l’arbitre, des adultes qui s’écharpent alors que leurs enfants sont sur le terrain. Il y a quelque chose d’assez délétère. Lié à une volonté de compétition inculquée dès les 10 ans des enfants.

Et plus généralement, la mort des petits clubs, c’est la disparition des derniers espaces de sociabilité. Dans certaines régions, c’est le seul espace social où les gens se mélangent quelle que soit l’origine sociale, l’âge, le genre, immigré ou non… Et dans ces régions-là, rurales, le vote d’extrême droite augmente. Ce n’est pas la seule raison, bien sûr, mais c’est une pierre de moins à l’édifice social.

Dans les tribunes aussi il y a du politique. Celui du supporterisme?

Jusque dans les années 1940-1950, il n’y a pas de supporterisme organisé en tant que tel. Aller au match le samedi, c’était le loisir populaire. Et c’était un élément structurant. Mais avec l’avènement de la société de consommation, on commence à regarder le foot à la télévision et la fréquentation des stades baisse. En Grande-Bretagne, au sortir de la guerre, c’est la fin des grands quartiers ouvriers. Les jeunes qui n’ont donc plus de territoire vont instituer les tribunes, désertées par les familles, comme leurs nouveaux territoires et support identitaire. De là va émerger la culture hooligan qui explose dans les années 1970. Leur but, c’est d’abord de manger, chanter, aller aux tribunes ensemble. Mais pour les hooligans, le foot va devenir un prétexte à la violence. Ils font dès lors communauté à coup de poings et non plus à coup de supportering. La culture ultra, elle, est née en Italie. Aussi pour se réapproprier un territoire. Mais en Italie le contexte historique est différent: à partir de 1968 on a une grande révolte sociale. Et les jeunes vont importer dans les stades les pratiques de contestation politique: être en petits groupes avec banderoles et slogans. Il peut y avoir parfois un débordement violent, mais ce n’est pas une fin en soi. Là, ce qui prime, c’est la fidélité, c’est animer la tribune en rivalité avec les autres. Un peu comme un match en marge du match.

Ultra et hooliganisme sont des cultures de supportariat qu’on a cherché à amoindrir ces dernières années.

Les drames du Heysel (1985) et de Hillsborough (1989) sont des marqueurs. L’Angleterre lance une rénovation des stades. Dans ces nouveaux stades, il y a des places assises partout, alors que traditionnellement, dans les virages, il n’y avait pas de sièges. Or, pour les vrais supporters, un match, ça se vit debout, comme un concert pour les fans de musique. C’est donc la mort de ces grandes tribunes populaires, accentuée par l’augmentation faramineuse du prix du billet. Et la sécurisation empêche les supporters de mettre en place leurs pratiques (comme les fumigènes). Donc petit à petit les classes populaires vont déserter les stades au profit d’une gentrification. Alors que c’était la culture juvénile de la débrouille, les 18-23 ans, qui était au stade, aujourd’hui ce sont les 40-45 ans qui y vont en dépensant 150 euros par match. La financiarisation du football professionnel en a fait un secteur marchand comme un autre où l’on n’a plus besoin de supporters, mais de consommateurs.

Y a-t-il une résistance de certains supporters?

Oui. Depuis la marchandisation à outrance, on se rend compte que le supporter est un élément essentiel du champ du football. Ce sont surtout les ultras qui sont à la pointe de la lutte contre la marchandisation du foot. Aujourd’hui, ils sont un peu comme les syndicalistes du stade, engagés dans un rapport de force avec les dirigeants du club et contre la hausse des prix, la répression policière dans les stades, et défendant le droit d’apporter leur culture d’animation.

D’autres supporters vont essayer d’avoir droit au chapitre dans leur club avec un actionnariat propre et en siégeant dans le conseil d’administration. Certains vont même racheter entièrement leur club. Quand d’autres vont carrément créer leur propre club autogéré, comme le FC United, en réaction au rachat du Manchester par un milliardaire et à l’ambiance aseptisée du stade. L’expérimentation sociale contre le foot marchand, ça se passe chez les supporters.

Et malgré tous les défauts du foot business et les frustrations qu’il engendre, le football reste un spectacle et une pratique populaires. Pourquoi donc?

Il y a toujours cette fondamentale simplicité de la pratique et l’esprit d’équipe, de rivalité, de confrontation qu’elle entraîne.

Côté spectacle, le ressort c’est la dramaturgie. Il y a une incertitude qui sera toujours là. Le scénario s’écrit devant nous. Et en 90 minutes, on ressent une multitude d’émotions, un concentré des émotions de la vie: joie, rage, découragement, soulagement, exultation, etc. Pasolini écrivait que "la dernière forme du théâtre, c’est le football".

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