interview

"Le succès des Diables, ça calme les ardeurs des partis séparatistes"

©Tim Dirven

Le Vice-président de la commission technique de l’Union belge a fait un vif passage en Belgique avant de retourner soutenir les Diables à Saint-Petersbourg. Juste le temps de venir rassurer leurs fans: pour Mehdi Bayat, la vague noir-jaune-rouge n'est pas prête de se retirer. Elle peut même créer quelques remous au niveau politique.

La vie joue parfois de drôles de tours. Tenez, Mehdi Bayat, par exemple. Sa famille a quitté l’Iran à la révolution, il a ensuite grandi en France avant de poser ses valises en Belgique il y a une quinzaine d’années. Il aurait pu supporter l’équipe iranienne ou encore les Bleus lors de cette Coupe du monde mais son cœur est désormais noir-jaune-rouge.

Vice-président de la commission technique de l’Union belge, il est, avec le Brugeois Bart Verhaeghe, l’un des architectes du succès de l’équipe belge lors de cette campagne de Russie. On l’a coincé, une heure, vendredi matin avant qu’il ne reprenne la direction de Saint-Pétersbourg pour assister à la "petite finale"" des Diables contre l’Angleterre.

"La clé, c’est ne pas prendre les joueurs de football pour des cons."

Et on l’a cuisiné. Il dit: "Le résultat qu’on voit aujourd’hui, c’est deux ans de travail, ni plus ni moins. C’est la mise en place d’une équipe autour des Diables Rouges, c’est le choix de Roberto Martinez comme sélectionneur, c’est la professionnalisation de la fédération. Donc, non, je ne suis pas étonné des résultats. C’est ce que je me suis répété quand on était mené 2-0 contre le Japon. Je me dis: ce n’est pas possible. On ne peut pas faire voler en éclats deux ans de travail comme ça contre le Japon. La suite, on la connaît. On a battu le Brésil. Et on a vu une équipe. Et c’est ce qu’on a toujours reproché à la Belgique: on avait des individualités mais pas d’équipe. Je suis très souvent avec les joueurs, je les sens, je leur parle, je vois leur état d’esprit. Je l’ai vu. Et tout cela m’a convaincu à un moment donné qu’on pouvait gagner cette Coupe du monde."

Il souffle: "Et ça a été une déception énorme." On souffle/souffre avec lui. Et on poursuit: "Maintenant, on est déçu. Mais on est fier du travail accompli, on est sorti la tête haute contre la France et, franchement, à partir du moment où tout le monde a cru qu’on pouvait devenir champion du monde, quelque chose a basculé dans ce pays. Et ce n’est que le début. La troisième place, il faut se battre pour marquer l’Histoire, ce serait le meilleur résultat que la Belgique ait jamais obtenu. On ne parlera plus de Mexico 86 mais de la génération 2018."

Les phrases clés

"Ce n’est que le début. On doit aller chercher cette troisième place et tout mettre en place pour revivre de tels moments magiques à l’Euro et à la prochaine Coupe du monde."

"Les Diables Rouges sont une marque puissante qu’on va continuer à développer."

Dans le jardin, un trampoline. Et un tricycle en plastique rouge. On lui demande qui est le moteur derrière l’équipe. Il répond ceci: "Il y a une histoire qui est révélatrice et qui fonde ce groupe. Quand j’ai mené la discussion sur les primes des joueurs, on m’avait dit que jamais on arriverait à faire baisser des primes contractuelles. Ça n’existe pas dans le football, m’avait-on dit. Mais on y est arrivé, il y avait des problèmes de communication avec les anciens dirigeants de la fédération, et on les a résolus en parlant avec tout le groupe. On prend souvent les joueurs de football pour des cons, les gens pensent: voilà des types surpayés pour taper dans un ballon. Nous, on a expliqué aux joueurs sans les prendre pour des cons quelle était la situation de la fédération et pourquoi l’ancien deal allait tous nous faire couler. Financièrement, c’était intenable pour la fédération qui devait reverser 60% du brut qui rentrait. Bref, l’élément le plus important là-dedans, outre l’aspect financier, c’est que je me suis retrouvé face à un groupe de joueurs unis qui m’ont dit: ‘On est d’accord pour avancer, mais il faut l’unanimité. On avance tous ensemble où on n’avance pas’. Et là, j’ai dit à Roberto Martinez: ‘Coach, je pense que vous avez une équipe’. Ces Diables, c’est un groupe soudé et qui se serre les coudes. Et ça se reflète sur le terrain."

Le cas Martinez

Roberto Martinez, nous y voilà. Un solide coup de poker que ce Catalan-là en guise de coach national: "On s’est moqué de nous quand on a choisi de faire une procédure de sélection ouverte avec un appel à candidature pour remplacer Marc Wilmots et pas les traditionnels recrutements qui se passent en coulisses, et au final, on a eu raison. Martinez a joué le jeu de la procédure, et son profil nous avait tapé dans l’œil, un jeune entraîneur, qui connaissait la Premier League et beaucoup de nos joueurs, on l’a rencontré, on l’a cuisiné et deux ans plus tard, je peux dire qu’il a assumé à la lettre tout ce qu’il nous avait dit lors de cette première rencontre sur sa philosophie et sa stratégie. C’est un système de fonctionnement mis en place autour du fait qu’en équipe nationale on ne dispose des joueurs que par bribes à certaines dates. Comment construire autour de cela? Quand les gens ont émis des doutes sur ses choix, ils n’avaient pas en tête que c’était le fruit de deux ans de processus avec un groupe, amener une équipe à maturité et lui faire prendre conscience qu’elle peut gagner une compétition. On savait où on allait et tout était transparent."

©Tim Dirven

Il ajoute: "Je pense que ce groupe-là avait besoin d’un entraîneur étranger, ni un Wallon ni un Flamand, une personnalité compétente. Il a resigné: on devait le faire resigner, on envoie un général à la guerre, on devait lui libérer la tête. Allez, si on ne l’avait pas resigné, imaginez les offres qu’il aurait eues après avoir battu le Brésil. On a donné un signal à tout le monde: le coach, il est encore là un certain temps. On a notre chef."

On lui dit que l’aventure est belle mais que l’heure de la retraite approche pour de nombreux piliers de l’équipe. Et si la campagne de Russie n’était qu’un feu de paille, finalement. Et que nous étions destinés à retourner dans les catacombes du classement Fifa? Il se redresse sur sa chaise. Et il dit: "On est à un moment exceptionnel pour le football belge. Maintenant, il faut que tout le monde fasse en sorte que ce qu’on a vécu, on puisse le revivre de manière récurrente. Primo, il faut protéger ce groupe qui a encore quelques années devant lui et qui peut encore progresser. Secundo, il faut introduire les nouvelles générations. Ça passe par de la formation et encore de la formation. Du travail à tous les étages. Nous, au sein du foot professionnel, on est en train de pousser la machine pour que la formation prenne encore plus d’importance. Et en parallèle, on travaille main dans la main avec le football amateur. On travaille aussi à pouvoir conserver nos très jeunes talents en Belgique mais l’élément fondamental, c’est le déclencheur que va encore constituer cette Coupe du monde. Imaginez le nombre de jeunes gamins qui vont se ruer vers les clubs de football. On doit tous profiter de cette situation pour faire progresser le football belge."

Le stade national

Et il met lui-même le sujet du stade national sur la table. "Si ce dossier avait été monté sur la vague qu’on connaît aujourd’hui, il est évident que personne ne s’y serait opposé. À titre personnel, je pense qu’il est important pour un pays d’avoir un grand stade. On a réussi à faire quelque chose d’exceptionnel que seule la Croatie – 4 millions d’habitants – surpasse. Je demande aux politiques de bien réfléchir et de prolonger et d’accompagner l’explosion du football belge qui va se produire. En Croatie, ils vont tout orienter sur le football. Je pense qu’en Belgique, on doit prendre cette direction, également. On vend nos bières et notre chocolat partout, à nous de vendre nos Diables. Se rend-on compte de la valeur que représente une marque comme Eden Hazard, Kevin De Bruyne ou Thibault Courtois? C’est inimaginable. Partout dans le monde, ces garçons sont connus. Je pense sincèrement qu’ils doivent être utilisés pour et par la Belgique. Les Diables Rouges sont une marque puissante qu’on va continuer à développer."

"L'élément fondamental, c’est le déclencheur que va encore constituer cette Coupe du monde. Imaginez le nombre de jeunes gamins qui vont se ruer vers les clubs de football."

Est-ce une fédération qui est riche? Il dit: "C’est une fédération qui a du potentiel. On vient d’une situation catastrophique, en perte complète il y a deux ans et là on redresse la barre, on va de nouveau être bénéficiaire (1,8 million de bénéfice sur le dernier exercice comptable, NDLR), on publiera nos comptes prochainement. Cette Coupe du monde va bien sûr nous aider mais on n’a pas encore fait l’état des lieux, mais tout sera très transparent. On n’a rien à cacher et j’ajoute que l’argent sera reversé dans le football, on n’est pas là pour s’enrichir. On va aider le football professionnel et le football amateur. On va encore développer le centre de formation de Tubize."

Unité du pays

Et puis, last but not least, l’impact du foot et de l’équipe nationale. Le football peut-il changer l’opinion politique des gens? "Oui. Franchement, avec le football d’une équipe nationale, vous créez une unité dans un pays. Je suis peut-être naïf et idéaliste mais franchement je n’ai pas vu le pays aussi soudé que depuis qu’il y a ces Diables Rouges."

"Je n’ai pas vu le pays aussi soudé que depuis qu’il y a ces Diables Rouges."

On lui dit: mais c’est juste la fête. Dans l’isoloir, le supporter des Diables peut voter N-VA. Il maintient: "Je suis persuadé que les Diables Rouges sont une des solutions pour calmer les ardeurs des partis séparatistes. Ça peut avoir un impact. Je suis Belge, Belge par choix, parce que j’aime la Belgique. J’aime la complexité de ce pays, regardez la qualité de vie dont on jouit. Quand tu vois les fêtes à Anvers, avec tous ces drapeaux belges, il n’y a pas un seul lion flamand. C’est du belge. Et ça s’embrassait. Il n’y a rien en Belgique qui fédère à ce point-là. Il n’y a plus de Wallons, de Flamands, d’immigrés, de gens de la deuxième génération, etc. Tout le monde est belge et tout le monde a le drapeau belge quelque part sur le corps. Quelle fierté, quelle cohésion."

Et il termine: "Je suis lucide et j’ai les pieds sur terre, ça ne va pas tout changer. Mais on a la chance d’avoir une belle vague, surfons dessus. Et faisons en sorte d’avoir des moments aussi magiques dans deux ans à l’Euro et dans quatre ans au Qatar."

Mais quand même, d’abord, cette troisième place samedi après-midi.

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