analyse

Comment les data sont devenues incontournables pour gagner

©Photo News

Drones, brassières de sport de haute technologie et laptop trainers pourraient propulser les Diables Rouges vers leur premier titre mondial. Le sélectionneur national Roberto Martinez est un disciple de la révolution numérique des data, qui est en train de bouleverser le top du football mondial.

Ces derniers jours, les riverains du centre d’entraînement des Diables Rouges à Tubize ont été surpris de voir un drone survoler le terrain. Ce drone ne sert pas à garantir la sécurité des stars mondiales comme Eden Hazard, Kevin De Bruyne ou Dries Mertens, mais pour filmer leurs déplacements et leur position sur le terrain pendant les entraînements tactiques.

Les images enregistrées par les drones et les caméras fixes autour du terrain sont envoyées, enregistrées et étudiées par les trois analystes de data et de vidéo des Diables Rouges. Leurs principales conclusions sont ensuite utilisées par le staff technique pour ramener dans le droit chemin les joueurs qui ne respectent pas les directives tactiques.

Le lendemain du match de préparation contre le Portugal et l’Égypte, l’ensemble du noyau de joueurs a été rassemblé pour une analyse des données, afin d’identifier les points à améliorer pour la Coupe du monde.

Le lendemain du match de préparation contre le Portugal et l’Égypte, l’ensemble du noyau de joueurs a été rassemblé pour une analyse des données, afin d’identifier les points à améliorer pour la Coupe du monde. "Auparavant, nous n’avions pas recours à ces techniques", explique le gardien de but Thibaut Courtois. Une nouvelle pique adressée à l’ancien sélectionneur Marc Wilmots, avec qui Courtois s’est trouvé en profond désaccord à cause d’erreurs tactiques lors du précédent championnat d’Europe en France.

Wilmots versus Martinez, c’est bien plus qu’un simple clash de personnalités entre le "fils de fermier" et le "every inch a gentleman" pratiquant la langue de bois. Le Wallon et le Catalan personnifient également deux visions totalement différentes du football: le show traditionnel d’une part, dominé par le pur instinct, et d’autre part un univers où les statistiques, les feuilles de calcul et la science prennent le relais.

À l’instar des "quants" des institutions financières, des équipes d’analystes armés d’ordinateurs coulent dans des modèles mathématiques toutes les statistiques footballistiques possibles et imaginables.

À l’instar des "quants" des institutions financières, des équipes d’analystes armés d’ordinateurs coulent dans des modèles mathématiques toutes les statistiques footballistiques possibles et imaginables, les sprints, goals et tirs, en passant par les tackles et les passes réussies ou interceptées. Les algorithmes sont devenus le nouveau Graal du football de haut niveau. L’enjeu: identifier certains schémas dans la masse de données historiques, les analyser et les utiliser de manière prédictive pour remporter les matchs.

Les Néerlandais à la pointe

Grâce à cette avalanche de données, les Pays-Bas – non sélectionnés – pourront malgré tout participer d’une certaine manière à la Coupe du monde. En Russie, les Diables Rouges collaboreront avec le bureau néerlandais de statistiques sportives, SciSports. Créée par deux jeunes Néerlandais fans de foot, Giels Brouwer et Anatolyi Babic, l’entreprise, qui compte une quarantaine de collaborateurs, est une étoile montante dans le secteur en plein essor du consulting sportif.

©Photo News

Elle fournit des services à une dizaine de clubs néerlandais, au FC Malines en Belgique, et à un club londonien de Premier League, dont SciSports ne peut dévoiler le nom en raison d’une clause de confidentialité. La Belgique est la première équipe nationale à faire appel aux Néerlandais. En Russie, trois analystes de SciSports établiront des rapports détaillés reprenant les faiblesses et les points forts des adversaires.

Dans ces analyses, on retrouvera notamment les situations de danger créées par les adversaires, comment ils encaissent et marquent des buts, leur efficacité dans les duels aériens, leur positionnement dans les phases de coups de pied arrêtés, avec quel pied l’attaquant prend le ballon, comment évolue le milieu de terrain central, qui doit être surveillé pour les passes décisives, les assists et les goals, ainsi que le schéma tactique. SciSports a analysé 100 millions de passes de tous les joueurs de la Coupe du Monde.

La caverne d’Alibaba de Brouwer et Babic est l’indice SciSkill. Il s’agit d’un modèle mathématique qui se base sur une bibliothèque – mise à jour chaque semaine – de statistiques relatives aux prestations de 350.000 footballeurs lors de 2.000 matches de 200 compétitions. Les deux jeunes starters ont eu l’idée de créer leur entreprise en jouant au très populaire jeu vidéo Fifa Football Manager, où les joueurs peuvent composer leur équipe idéale sur base de nombreuses données pertinentes.

SciSports fait partie des dizaines de sociétés de data qui poussent comme des champignons et vendent leurs algorithmes.

SciSports fait partie des dizaines de sociétés de data qui poussent comme des champignons et vendent leurs algorithmes. Même l’analyste de données le plus doué sait qu’il ne pourra jamais avoir raison à 100%. L’art de l’analyse de données consiste à être moins mauvais que les autres. "Don’t trust your eye" est devenu le nouveau mantra de l’entraîneur moderne en ligne et de son entourage d’analystes de données.

À l’instar du baseball et du basketball

Ce n’est pas un hasard si l’industrie des data du football utilise les mêmes algorithmes que l’industrie des jeux et des paris. Ted Knutson, de la célèbre société de données sportives Statsbomb – qui met en place des modèles informatiques pour des clubs de Premier League pour déterminer les salaires et les prix de transfert des joueurs – est passé par le secteur des paris.

Le nouveau propriétaire à Bruxelles de l’équipe de l’Union, Tony Bloom, qui est aussi l’homme fort du club de Premier League Brighton, a fait fortune avec le bureau de conseil StarLizard pour les sociétés de paris.

Le nouveau propriétaire à Bruxelles de l’équipe de l’Union, Tony Bloom, qui est aussi l’homme fort du club de Premier League Brighton, a fait fortune avec le bureau de conseil StarLizard pour les sociétés de paris. 23 des 26 joueurs de l’Union ont entendu ce mois-ci qu’ils pouvaient "disposer". L’entourage de Bloom va composer une toute nouvelle équipe avec l’aide de ses modèles mathématiques.

Roberto Martinez croit résolument à la révolution des data. On peut le constater par l’importance qu’il accorde à "The Numbers Game" de Chris Anderson, un professeur de l’université américaine Cornell, qui a échangé son poste de professeur contre celui de consultant en football. Son livre, publié en 2013, est considéré comme l’un des ouvrages de référence sur l’émergence des ordinateurs dans le football moderne.

Roberto Martinez, alors coach du club de Wigan en Premier League, avait d’après Anderson, 95% de chances d’être dégradé. Mais grâce à l’utilisation des vidéos et des data, Martinez a réussi à maintenir le club en première division pendant deux ans. Et si le club a finalement été relégué en seconde division en 2013, il a gagné la même année la prestigieuse Coupe d’Angleterre. Cela a valu à Martinez un beau transfert à Everton.

Le top du football européen est pourtant à la traîne en matière de données, comparé aux autres sports.

Le top du football européen est pourtant à la traîne en matière de données, comparé aux autres sports. L’amour des data et des statistiques dans le football nous vient des Etats-Unis, où le basketball et le baseball ont plusieurs années d’avance. Ce n’est pas un hasard si Roberto Martinez a embrassé la technologie des data lorsqu’il travaillait dans la Premier League anglaise. Ces dernières années, on a vu débarquer de nombreux investisseurs américains qui ont exporté ces idées de leur pays d’origine vers leurs nouveaux clubs.

Les laptop trainers

Aujourd’hui, l’école allemande apparaît comme la plus innovante en Europe, voire même dans le monde. L’Allemagne a travaillé pendant la Coupe du monde au Brésil avec le géant du logiciel SAP. Le sélectionneur national Jogi Low et son équipe sont convaincus que SAP a joué un rôle crucial dans leur victoire, parce que les analyses de vidéos et de data ont permis d’améliorer la circulation du ballon, ce qui fut à l’origine de leur victoire.

Le football allemand voit aujourd’hui l’émergence d’une nouvelle génération de laptop trainers qui révolutionnent l’ancien football conservateur en engrangeant des victoires.

Le football allemand voit aujourd’hui l’émergence d’une nouvelle génération de laptop trainers qui révolutionnent l’ancien football conservateur en engrangeant des victoires. Leur porte-drapeau est Thomas Tuchel (ex-Borussia Dortmund) qui a été engagé par le PSG à Paris. Le Real Madrid semble, lui, intéressé par Julian Nagelsmann du club d’Hoffenheim pour succéder à Zinédine Zidane. Le propriétaire d’Hoffenheim est par ailleurs le milliardaire Dietmar Hopp, un des fondateurs de SAP.

Les data sont aussi plus largement utilisées dans le football grâce à la démocratisation de la technologie. Le drone utilisé par les Diables Rouges coûte 1.200 euros, une caméra coûte 800 euros.

Sous leur maillot, Hazard & Co portent une brassière de sport noire équipée d’un tracker GPS et d’un cardiofréquencemètre. Les Brésiliens vont encore plus loin, avec des capteurs de vitesse et d’intensité lors des sprints, de position sur le terrain en 3D et de mouvements dans les quatre directions. L’équipe brésilienne portera le tracker avec microprocesseur pendant la Coupe du monde. Résultat: toutes les données seront envoyées en temps réel vers les ordinateurs des analystes brésiliens.

©AFP

La Coupe du monde en Russie est la première compétition où la Fifa autorise ce système pendant les matchs. La Belgique ne l’utilisera que pendant l’entraînement, et pas pendant les matchs. Le coach brésilien Tité s’est clairement déclaré comme étant un grand fan de la nouvelle génération de laptop trainers européens comme Tuchel et Nagelsmann.

La révolution numérique bouscule également l’accompagnement médical des sportifs de haut niveau. La KULeuven contrôle la santé de chaque Diable Rouge sur base des données que l’Union belge de football reçoit des clubs – "toutes les équipes ne s’entraînent pas avec la même intensité" – et les efforts fournis par les joueurs lors des entraînements à Tubize. Les data sont obtenues par les analyses de sang et d’urine.

Le logiciel calcule pour chaque joueur l’intensité de l’entraînement suivant: nombre de sprints, de changements de direction, nombre de fois où il doit ralentir et le repos à prendre après l’entraînement physique. Philippe Rosier, Health & Performance Manager de l’Union belge de football: "Regardez les images de la Coupe du monde de 1990. On dirait que le match est retransmis au ralenti. L’intensité augmente chaque année de 3%."

D’ici quelques années, tous les stades seront équipés de caméras fixes, qui capteront les mouvements de chaque joueur, les traduiront en temps réel en statistiques, et les enverront immédiatement aux personnes intéressées.

D’ici quelques années, tous les stades seront équipés de caméras fixes, qui capteront les mouvements de chaque joueur, les traduiront en temps réel en statistiques, et les enverront immédiatement aux personnes intéressées: clubs, agents, médias, chaînes de télévision et fans.

Mais la transformation des joueurs de football en quasi-robots programmés à partir des ordinateurs n’est pas pour demain. L’analyse de données ne pourra jamais totalement remplacer les coachs et les recruteurs, parce que la technologie n’est pas assez fine pour traduire dans les statistiques ce qui est insaisissable dans le football. Pour l’instant, les prodiges comme Leo Messi et Cristiano Ronaldo dribblent encore tous les algorithmes.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content