interview

"Arrêtons de dire que le bitcoin est une monnaie révolutionnaire"

©Emy Elleboog

Le bitcoin, toujours chahuté sur les marchés, est le "phénomène" de l'année 2017. Pour le professeur Roland Gillet, la spéculation actuelle rappelle un peu la folie des introductions en Bourse (IPO) de petites sociétés avant l’an 2000.

Roland Gillet, professeur de finance à la Sorbonne et à l’ULB (Solvay), a rejoint récemment la cellule stratégique de Charles Michel comme expert. Il évoque ici le retour de la croissance économique en Europe, les nouvelles règles pour le crédit hypothécaire en Belgique, mais aussi ce qui est devenu le "phénomène" de 2017: le bitcoin.

Le bitcoin, c’est la bulle spéculative par excellence?

Il est important de voir que derrière le bitcoin, il y a la "blockchain" (une sorte de grand-livre électronique où toutes les transactions peuvent être retracées, NDLR). Cette avancée technologique est significative et mérite assurément toute l’attention qui y est portée. Le nombre de bitcoins en circulation est lié à la capacité de "mineurs" à participer à la sécurité technologique de cette cryptomonnaie. Au début, la création de bitcoins était relativement aisée. Mais aujourd’hui, cette création devient de plus en plus difficile. Les mineurs sont des professionnels qui utilisent des batteries d’ordinateurs, installés principalement en Chine, pour résoudre des algorithmes mathématiques hautement complexes. Ils n’ont donc intérêt à créer des bitcoins que si le prix de ces derniers est élevé. Plus essentiel encore, a-t-on déjà vu une monnaie dont la valeur d’échange est dictée par un système technologique qui détermine dès le départ l’allocation de cette monnaie? Jamais! Ce qui fait la solidité d’une monnaie, c’est en grande partie le bilan de la banque centrale qui garantit cette monnaie. Dans le cas du bitcoin, une telle garantie n’existe pas. Ce n’est donc dès le départ pas une vraie monnaie.

240 milliards de dollars
Bitcoins
Dans le monde entier, il y a aujourd’hui l’équivalent de 240 milliards de dollars en bitcoins. A titre comparatif, les Belges ont quelque 260 milliards d’euros placés en livrets d’épargne.

Dans le monde entier, il y a aujourd’hui l’équivalent de 240 milliards de dollars en bitcoins. Cela peut paraître beaucoup, car c’est bien davantage par exemple que la capitalisation boursière de Boeing. Mais en réalité, c’est une goutte dans l’océan en termes de monnaies, ou de placement de précaution. Un exemple: les Belges ont quelque 260 milliards d’euros placés en livrets d’épargne, soit l’équivalent de plus de 300 milliards de dollars. En outre, en début d’année, quand le bitcoin valait 1.000 dollars, cela ne représentait que de l’ordre de 18 milliards de dollars. Soit trois fois rien pour une monnaie qui se traite à l’échelle mondiale. Arrêtons donc de parler de monnaie révolutionnaire. Enfin, au niveau du panier des ménages, qui voudrait acquérir une monnaie qui permet d’acheter le matin 4 kilos de viande, à midi, 2,5 kilos et le lendemain, 7 kilos? Cette volatilité n’a aucune pertinence pour son détenteur et son pouvoir d’achat au quotidien. Le bitcoin, c’est donc davantage un outil spéculatif, basé certes sur une technologie révolutionnaire mais qui comporte tous les risques associés à la spéculation.

Existe-t-il un risque systémique lié au bitcoin, si celui-ci subissait un krach?

Si demain, les marchés d’actions mondiaux chutaient de 10%, la perte dépasserait les 240 milliards de dollars (la capitalisation des bitcoins). Et on s’en remettrait fort heureusement. Le monde ne s’arrêtera donc pas davantage si le bitcoin subit un krach. Mais ce jour-là, il y aura malheureusement, comme à chaque fois, nombre de petits particuliers qui auront perdu leurs économies. En réalité, cette spéculation me rappelle un peu la folie des introductions en Bourse (IPO) de petites sociétés avant l’an 2000. Certaines grandes banques les vendaient comme de petits pains. Vu le peu de titres émis, ces opérations étaient sursouscrites dix ou douze fois. Tout ceci avant l’explosion de la bulle spéculative. Les rêves de lucre facile se transformaient alors en cauchemar pour beaucoup d’investisseurs en herbe.

Croissance de retour, mais…

Si on se tourne vers l’économie réelle, la bonne nouvelle en cette fin d’année, c’est que la croissance économique est de retour en Europe.

Oui, c’est assurément une bonne nouvelle, même s’il faut rester attentif aux principaux ingrédients de cette croissance retrouvée. On a dépensé chaque année pas moins de 3% du PIB dans nombre de nos économies, ce qui correspondait souvent à l’ampleur des déficits publics, sous forme d’une bonne part de dépenses publiques de type keynésien. Si on enlevait brutalement ce baxter, on serait souvent encore en légère récession. Si les pouvoirs publics dépensent 1,5% de manière keynésienne et que la croissance économique ne dépasse pas 1,5%, cela veut dire que le reste de l’activité ne contribue pas encore suffisamment pour prendre le relais. Cela montre que la machine a du mal à repartir d’elle-même, de manière endogène.

"Malgré les moyens budgétaires et monétaires déployés, le résultat est léger en termes de croissance économique."
Roland Gillet

Cela veut dire que la reprise reste encore fragile?

La reprise est là, et on peut s’en réjouir, mais elle est effectivement fragile. Il est donc temps qu’elle soit entretenue de manière endogène. D’autant que toutes les conditions semblent réunies. Les banquiers centraux ont tout fait pour relancer l’activité, bien au-delà de ce que l’on pouvait raisonnablement attendre d’eux. On ne peut plus leur demander d’en faire davantage. Mais le constat est là. Malgré les moyens budgétaires et monétaires déployés, le résultat est léger en termes de croissance. On peut vraiment s’étonner que l’activité ne reparte pas plus rapidement. Un bon indicateur en la matière est l’inflation qui reste basse dans la zone euro, notamment en raison des salaires. Cela explique d’ailleurs pourquoi les banquiers centraux restent prudents avant de retirer leur dispositif d’assouplissement monétaire. Ils préfèrent éviter de replonger en récession, quitte à alimenter la formation de bulles spéculatives sur certains actifs.

Le commissaire européen Pierre Moscovici parlait pourtant récemment d’un danger de surchauffe économique en Europe…

C’est toujours bon de doper le moral des acteurs économiques (rires). Même si je reste un peu sceptique. J’insiste sur un point: si on effectue des dépenses publiques avec des résultats qui apparaissent modérés sur la croissance, il est d’autant plus important que ces dépenses soient bien calibrées, impliquant des effets durables et non uniquement durant la durée des travaux. Évitons donc les cathédrales dans le désert. Bâtir une belle gare n’a vraiment de sens qu’au travers d’un investissement qui crée des retombées durables. Dans le contexte actuel, les dépenses d’investissement doivent absolument être porteuses d’une activité récurrente, générée sur le long terme.

Si je comprends bien, les dépenses publiques sont encore bel et bien nécessaires. Où en est le Pacte pour les investissements stratégiques de Charles Michel?

Les dépenses d’investissement sont essentielles pour préparer l’avenir de nos économies, mais, je le répète, elles doivent être ciblées. Pour ce qui est du plan d’investissement, cela avance. Des spécialistes/entrepreneurs sont réunis au sein d’un comité stratégique. Ce sont des personnalités reconnues pour leur expertise (on y retrouve Michel Delbaere, Marc Raisière, Michèle Sioen, Jean Stéphenne, Pieter Timmermans, Dominique Leroy, NDLR). Leur rôle est précisément de veiller à une allocation la plus efficiente possible des fonds à disposition.

"Bâtir une belle gare n’a vraiment de sens qu’au travers d’un investissement qui crée des retombées durables."
Roland Gillet

 

Rôle et contrôle des banques

Les banques font-elles aujourd’hui leur job en prêtant à l’économie?

Les banques restent importantes en Europe en matière de financement de l’économie réelle. On peut d’ailleurs se demander si on n’est pas en train de placer la barre trop haut en matière de régulation. Attention, ne nous méprenons pas: la régulation est nécessaire. Mais quand on constate qu’une grande part des énergies dans les banques est aujourd’hui consacrée au contrôle et à la "compliance", on peut se demander si le balancier ne s’est pas retourné au-delà du nécessaire. Bien au-delà des coûts supplémentaires que cela implique, cela peut finir par les fragiliser dans leurs activités de base, et finalement provoquer alors des effets négatifs, des externalités négatives, sur leurs clients.

La Belgique veut renforcer sa régulation en matière de crédit hypothécaire. Les banques seront contraintes de se constituer une réserve de fonds propres supplémentaires en fonction du risque de leur portefeuille de crédits. Cela va-t-il dans le bon sens?

Ces mesures ne sont pas propres à la Belgique. Les mesures voulues par la BNB et la BCE sont dictées par des motifs bien documentés. Il s’agit de protéger les emprunteurs, mais nullement de les éliminer. Des changements structurels sont intervenus au sein de la société. Par exemple, la durée de vie d’un ménage n’est plus que d’environ sept ans. Il faut donc tenir compte des séparations ou de la perte d’un emploi, autant de situations qui ont un impact sur les capacités de remboursement d’un prêt, souvent accordé sur 20 ans. Pour éviter le "subprime" et ses dégâts individuels et collectifs, il faut juste rester les pieds sur terre et inciter nombre de ménages à ne pas avoir les yeux plus gros que le ventre en matière d’immobilier, non à la signature du crédit, mais sur toute sa durée, longue et contraignante.

©Emy Elleboog

En outre, regardez ce qu’il se passe en Italie où les banques détiennent encore une masse de crédits de piètre qualité, notamment dans le domaine de l’immobilier résidentiel. L’Etat a été obligé de renflouer une nouvelle fois ses banques lors d’une procédure de "bail out". En principe, c’est un "bail in" qui aurait dû être d’application, soit un renflouement interne où ce sont les actionnaires et certains obligataires qui passent d’abord à la caisse. Mais en pratique, un tel "bail in" aurait posé de sérieux problèmes au système bancaire dans sa globalité et engendré des risques de panique de la population. L’Italie reste encore un pays fragile en raison de ses banques et de leurs crédits.

Qu’en est-il de l’Espagne, notamment du problème catalan?

On ne peut qu’espérer que l’on arrivera à une solution politique intelligente dans la crise catalane et que chacun des deux camps pourra sortir la tête haute du conflit. Mais peut-être pas avec les mêmes acteurs du côté catalan.

Ce qu’il faut éviter à tout prix, c’est davantage de morcellement en Europe. Ce serait vraiment dommage surtout quand on voit que la France a enfin retrouvé le moral grâce à Emmanuel Macron. C’est une vraie lueur d’espoir au niveau européen. Espérons à présent que l’Allemagne trouve à nouveau rapidement sa voie contributive au modèle européen.

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