Des centaines de millions investis par les mutuelles: dans quels fonds?

Jean-Pierre Labille, secrétaire général de Solidaris ©Thierry du Bois

Les trois grands organismes assureurs placent leur cagnotte en évitant le capital à risque ou les secteurs qu’ils jugent non éthiques. Comme la pharma.

Touche pas au grisbi. Il y a pas mal de fantasmes qui circulent au sujet des flux financiers gérés par les mutuelles. Pour tenter de s’y retrouver dans ce dédale, il faut commencer par séparer les masses d’argent gérées pour l’assurance obligatoire de celles relevant de l’assurance complémentaire. Les mutuelles sont agréées et surveillées par l’Office de contrôle des mutuelles – l’organe de tutelle – qui définit les règles prudentielles et de gestion des flux financiers, mais la FSMA a également son mot à dire pour tout ce qui est du registre assurance complémentaire, puisque, là, les mutuelles opèrent comme des assureurs "classiques" qui sont, eux, soumis aux règles de la FSMA et de la Banque Nationale.

Le core-business des mutuelles, c’est bien évidemment l’assurance obligatoire maladie invalidité. Là, le principe est relativement simple: les fonds perçus de l’autorité publique doivent être libérés le plus rapidement possible vers les prestataires de soins et patients, un peu sur un modèle analogue aux syndicats pour le paiement des indemnités de chômage. Chez Solidaris, par exemple, "c’est à peu près 10 milliards de flux annuels", explique son directeur financier. Ce qui représente entre 80 et 85% de l’activité de la mutuelle. "C’est de l’argent qui transite et on est contrôlés sur la rapidité de paiement. Cette rapidité est un des facteurs clés pour toucher nos frais d’administration sur la partie variable. Il n’y a aucun placement là-dessus", précise le directeur financier de la mutualité socialiste. Pareil chez les chrétiens ou aux mutualités libres: interdiction formelle de placer de l’argent de l’assurance obligatoire.

Vient ensuite – et c’est ici que les Romains s’empoignèrent – le deuxième pilier, à savoir celui des assurances complémentaires. Comme évoqué, les mutuelles sont soumises ici aux mêmes règles que les compagnies d’assurances classiques, entre autres en termes de solvabilité. Un reporting trimestriel doit être fait à l’Office de contrôle et, en deuxième ligne, à la BNB et à la FSMA. "Solidaris a, par exemple, les mêmes obligations en la matière qu’un assureur comme AG ou Axa", explique Jean-Pascal Labille.

Ce volet assurance complémentaire est encore fractionné entre une assurance complémentaire obligatoire (remboursement du ticket modérateur, transport en ambulance,…) et une non obligatoire (hospitalisation,…). Depuis 2010, des règles ont été édictées pour le deuxième pilier; sur le volet "solidarité", il est interdit de thésauriser et de créer des réserves. Seul un fonds de roulement peut être constitué. Et la loi oblige à gérer ce fonds en "bon père de famille": maintenir un niveau de liquidités suffisant. Concrètement, il s’agit de garder, en fonds de roulement, des fonds équivalent à 6 mois de dépenses annuelles.

"Nous avons établi des règles éthiques très strictes pour nos investissements."
Jean-Pascal Labille
secrétaire général de solidaris

Véhicule spécial

Pour les assurances facultatives, un véhicule juridique spécial a été créé: la société mutuelliste d’assurance, afin de répondre à toutes les recommandations de la BNB (2012) lors des placements. Avec ses 2 millions d’affiliés, Solidaris encaisse 240 millions en cotisations à l’échelle nationale. Les fonds de roulements sont de 100 millions d’euros en assurance complémentaire, explique son directeur financier.

En Wallonie, la SMA (véhicule financier) est dotée de 120 millions d’euros. Son ratio de solvabilité est de 135%. Et c’est là que des placements/investissements sont effectués. "Une politique d’investissement a été définie, détaille Jean-Pascal Labille, et elle a été approuvée par le CA. Dans quelle limite, les fonds sont-ils placés et quels risques peuvent-ils être pris? Des règles très strictes ont été établies et des critères éthiques ont été définis."

Ainsi, quand des fonds sont placés en gestion discrétionnaire dans une banque, les lignes sont très claires, assure-t-on à la mutualité socialiste. Interdiction contractuelle pour les banquiers d’investir dans des fonds en lien avec le secteur de l’armement ou du tabac. Mais il est également interdit d’investir dans le secteur des maisons de repos lucratives. "Ce sont des placements intéressants, mais qui contreviennent à notre philosophie, souligne le directeur financier de Solidaris. On exclut aussi tous les placements dans le secteur de l’industrie pharmaceutique." Ce dernier point est sujet à débat, car certains trouvent qu’en s’empêchant d’investir dans les pharmas, Solidaris freine la recherche… À noter, encore, au niveau des règles d’investissement, que le secteur de l’alcool n’est, lui, pas interdit.

Solidaris travaille pour ses investissements avec deux gestionnaires de fonds: la banque Nagelmackers et ING. Nagelmackers est historiquement la banque du mouvement socialiste; la FGTB travaille également avec elle, même si, aujourd’hui, les actionnaires de Nagelmackers sont chinois.

Aux Mutualités libres, le directeur général, Xavier Brenez, rappelle, lui aussi, que tous les mouvements sont extrêmement encadrés: "On a très peu de marge de manœuvre. Nous nous limitons aux placements avec capital garanti, il s’agit essentiellement de placements à terme, des obligations d’État." Pour certains fonds, une partie de capital à risque de maximum 25% est admise. Mais combien y a-t-il dans la cagnotte des Mutualités libres? "Nous disposons actuellement de 220 millions d’euros de fonds au niveau central, dont 50% de fonds qui viennent des mutualités dont on assure la gestion et 50% de fonds liés à l’activité centrale qui sont, en réalité, des réserves constituées", indique le directeur général. Très concrètement, sur les 220 millions, la moitié est en obligations d’État, 20% en obligation corporate, 26% en liquidités et 3,5% en actions. Les 220 millions des Mutualités libres sont à la fois gérés en interne par un asset manager et par des banquiers en gestion discrétionnaire: ING, Fortis-Paribas et KBC.

Trois partenaires financiers

Du côté des Mutualités chrétiennes, le secrétaire général, Jean Hermesse, évalue les réserves de la société mutualistes (SMA) à 118 millions d’euros, dont 54 millions d’euros en provision. "C’est un comité de placement qui accompagne et supervise tous nos investissements, explique-t-il. Comme dans toutes les grandes entreprises."

Et de préciser: "Nous travaillons avec trois partenaires financiers, Belfius, Candrian et DeGroof, et uniquement dans des produits de type obligations bancaires et souveraines, très défensifs donc pas dans le secteur pharmaceutique, ni des maisons de repos. Des balises strictes, en termes de sécurité, ont été placées." Pas question, par exemple, de placer en actions ou de se lancer dans du capital à risque. "On ne s’engage dans aucune aventure risquée, le rating est très important, ce qui veut dire qu’au final, notre portefeuille est essentiellement constitué d’obligations d’État".

le club med et la mutualité chrétienne

Le bon air suisse a toujours inspiré les mutualités chrétiennes. Depuis la fin des années 1950, la Mutualité y est, en effet, présente via des centres de vacances pour ses affiliés. "Nous ne sommes pas propriétaires de centres de vacances, c’est Intersoc qui gère ça", s’empresse d’indiquer Jean Hermesse (MC). C’est tout de même plus nuancé que cela… Intersoc est l’ASBL membre du mouvement social-chrétien qui est devenue, en réalité, un poids lourd de l’organisation du voyage. "Des millions de personnes ont déjà pu profiter de nos offres", peut-on d’ailleurs lire sur son site où l’on vante des voyages jusqu’en Roumanie.

Quel est l’état du parc immobilier de cette ASBL? Le directeur Samuel Drion détaille: "Deux établissements hôteliers nous appartiennent à Valmeinier dans le Valais en Suisse. L’un d’entre eux n’est actuellement pas exploité." Intersoc, en revanche, exploite des hôtels qui appartiennent bien à la Mutualité chretienne. "Toujours en Suisse, à Leysin, il y a l’hôtel Reine Fabiola qui compte 350 lits et à Saint-Moritz, il y a un hôtel de 370 lits qui appartient à la Mutualité et que nous gérons avec le Club Med." Enfin, Intersoc gère, à l’année, trois hôtels – encore en Suisse (Vinal, Anzères et Wengen) de 450, 80 et 425 lits pour le compte d’un autre propriétaire. Interrogé, Samuel Drion n’a pas pu donner d’estimation globale du parc hôtelier détenu et/ou géré par les Mutualités et Intersoc. De son côté, Jean Hermesse assure qu’"il n’y a aucun flux financier entre Intersoc et les services mutualistes". "Tout le monde peut aller dans ces hôtels, mais on en fait la publicité dans notre réseau", termine-t-il.

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