Les châteaux de la noblesse

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Depuis la fin du régime de la primogéniture, la noblesse foncière belge a vu ses grandes propriétés se morceler. Il reste toutefois quelques domaines de plus de 1.000 hectares, aux mains de grandes familles pour la plupart nobles ou anoblies.

En Belgique, le plus grand secret règne sur l’identité des principaux propriétaires terriens. Il n’existe aucun cadastre, aucun répertoire des principaux domaines privés. On ignore même le nombre précis de châteaux répartis à travers le territoire. Officieusement, un chiffre circule: il y en aurait quelque 3.000.

"J’en ai visité entre 1.000 et 1.200, mais il en reste beaucoup que je n’ai pas vus, souligne Philippe Farcy, journaliste et chroniqueur spécialisé dans la description des châteaux. Ce nombre de 3.000 châteaux n’a jamais été vérifié, mais reste vraisemblable."

Seule certitude: les terres agricoles et prairies occupent 1,7 million d’hectares tandis que les bois et forêts recouvrent 600.000 hectares. Ces derniers se trouvent pour l’essentiel en Wallonie: 554.000 hectares. Ce qui laisse 46.000 hectares de bois pour le nord du pays, dont un tiers détenu par le secteur public. Au sud du pays, les propriétaires privés possèdent 286.000 hectares, soit 52% de la forêt wallonne, le solde étant aux mains du public.

Une partie importante des grosses propriétés mixtes, associant cultures et forêts, appartiennent à des familles nobles ou anoblies. Elles appartiennent le plus souvent aux premières par tradition, les descendants des familles patriciennes ayant hérité de ce qu’il restait des vastes domaines de l’Ancien régime; elles appartiennent le plus souvent aux secondes parce que leurs représentants ont soit cherché à acquérir le même prestige que celui associé aux nobles de naissance, soit construit un portefeuille foncier en complément de leurs activités industrielles – on songe par exemple aux verriers et aux carriers, qui avaient besoin de bois pour alimenter leurs usines. Une minorité a investi dans la forêt pour son rendement, historiquement faible (3% quand les bois sont bien gérés) mais assuré de durer longtemps.

On sait par ailleurs qu’il existe un nombre limité de très grands domaines, d’une superficie égale ou supérieure à 500 hectares. Il y en aurait une cinquantaine. En consultant les publications consacrées à l’histoire des nobles, en interrogeant une série de témoins et en passant au crible les comptes des sociétés de production forestière, on peut en identifier quelques-uns.

"Ces propriétés ne rapportent pas d’argent. On se sacrifie corps et âme pour éviter que ce patrimoine ne parte à vau-l’eau."
édouard de fierlant

Les Boël dans le sillage du sénateur Mosselman

 La famille Boël vient en tête de liste. À la fin du XIXe siècle, Gustave Boël avait racheté par morceaux le gros du domaine du Chenoy aux descendants de François-Dominique Mosselman. Trois quarts de siècle plus tôt, ce riche homme d’affaires bruxellois (un aïeul du Roi Philippe) avait édifié une vaste propriété autour de Villers-la-Ville et Court-Saint-Etienne.

Les Boël ont fort bien mené leur barque, tant dans le monde des affaires qu’en matière foncière. Ils ont réussi à maintenir jusqu’à ce jour l’essentiel du domaine du Chenoy. Dans les années 1970, ils ont été sévèrement "ponctionnés" par les droits de succession à payer sur l’héritage de leurs terres suite à deux décès qui se sont produits à intervalle rapproché. Cet événement les a fait réfléchir au moyen d’éviter de voir leurs propriétés morcelées à chaque nouvel héritage. À l’initiative d’Yves Boël, ils ont alors fondé une société, dans laquelle ils ont placé leurs terres et forêts. La société anonyme du Domaine du Chenoy, en abrégé Domanoy, fut créée le 31 mars 1977. La formule permet d’éviter des droits de succession handicapants et facilite le maintien du domaine en un seul morceau: si l’un des membres du "club" souhaite se dégager, il lui suffit de vendre ses parts à un autre membre.

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Le domaine du sénateur Mosselman s’étendait sur environ 3.000 hectares. Les Boël n’ont pas tout racheté, ils ont aussi "perdu" un lot de 500 hectares suite aux héritages qui ont découlé du mariage entre Eva Boël et Félix Goblet d’Alviella, mais on estime qu’ils en détiennent toujours plus de 2.000. Ce qui fait d’eux un des plus grands, et peut-être le premier, propriétaires fonciers privés du royaume.

Les Janssen en société. Associés par mariage aux Boël, les Janssen ont également créé une société, Immobilière du Brabant (Imbra), dans laquelle ils ont logé leurs propriétés. C’est Ernest Solvay qui avait donné le coup d’envoi du domaine de La Hulpe en y acquérant 500 hectares à la fin du XIXe siècle. Il avait distribué ses terres à ses quatre enfants. Les 500 hectares se sont donc vu morcelés, mais les lots sont restés adjacents. Son petit-fils Ernest-John Solvay a donné à l’Etat le Château de La Hulpe et son parc (227 hectares), qui ont abouti, suite à la régionalisation, dans l’escarcelle de la Région wallonne. Les trois autres lots sont passés dans les mains de Daniel, Paul-Emmanuel et Eric Janssen, puis, dans le cas de ce dernier décédé il y a quatre ans, dans celle d’un de ses enfants. Il en va de 205 hectares.

Les Limburg Stirum en six lots à Bois-Saint-Jean

Si on considère globalement la branche établie dans les environs de Samrée, près de La Roche en Ardenne, la famille de Limburg Stirum appartient aussi au sommet de la hiérarchie des propriétaires forestiers. Cette famille, qui fait partie des plus anciennes de la noblesse, s’est scindée en plusieurs branches, dont deux méritent d’être citées dans ce cadre: la branche de Samrée et celle d’Huldenberg, dans le Brabant flamand. À Samrée, les Limburg Stirum possédaient le Bois Saint-Jean et environs, un ensemble estimé à quelque 2.000 hectares. Charles détenait encore l’ensemble en une pièce. Il a épousé Marie Kunigunde, princesse de Lopkowicz, et le couple eut huit enfants: au décès de Charles, le domaine a été réparti entre six d’entre eux, dont Bernard qui a hérité du château de Bois Saint-Jean. Il y a une dizaine d’années, il a vendu ce château ainsi que 400 hectares alentour à Gérard Lamarche, un des deux CEO du holding GBL (Albert Frère). Depuis, les six frères et sœurs se partagent les 1.600 hectares restants.

La branche déployée à Huldenberg possède beaucoup moins de terres, entre 300 et 400 hectares, mais s’est organisée d’une manière originale pour les gérer. Thierry de Limburg Stirum, l’aîné de la génération actuelle, et son épouse Katia Della Faille exploitent sur leur lot un bed & breakfast à l’enseigne Park 7. Bruno, frère de Thierry, exploite le camping d’Huldenberg sur sa propriété, tandis que Louis occupe le château.

L’héritage des jumeaux Goffinet

L’histoire de la famille de Fierlant ressemble à un mélange de celle des Boël et de celle des Limburg Stirum, branche d’Huldenberg. À l’origine, le domaine établi à Freux (Libramont) par les barons Auguste et Constant Goffinet, deux jumeaux fidèles serviteurs du roi Léopold II, faisait 3.000 hectares. Le baron Charles de Fierlant Dormer avait épousé leur sœur, la baronne Louise Goffinet, et avait aidé les jumeaux à développer leur domaine. En 1931, au décès du dernier des Goffinet, restés tous deux célibataires, leur neveu Jacques de Fierlant Dormer a hérité de l’ensemble. Aujourd’hui, on est deux générations plus loin et la propriété est divisée entre Edouard de Fierlant, sa sœur et ses oncles et tantes. "L’érosion a fait son œuvre", répond Edouard de Fierlant quand on lui demande ce qu’il reste des 3.000 hectares initiaux. Selon les sources, il y a entre 1.000 et 1.200 hectares actuellement, mais en plusieurs morceaux. Dans les parties qui leur sont échues, Edouard et sa sœur déploient plusieurs activités commerciales afin de financer l’entretien du site.

"Du temps des Goffinet, avant la Première Guerre mondiale, l’exploitation du domaine répondait à un modèle économique général, souligne Edouard de Fierlant. Aujourd’hui, nous y développons différentes sphères d’activité, telles que les nuits en gîte au château ou l’écoute du brame des cerfs, dans le but d’entretenir et de rénover le domaine et de conserver le patrimoine."

Logée dans une société, l’activité d’hébergement est assurée sous l’enseigne du Domaine du Château de Freux. Edouard et sa sœur ont également relancé la pisciculture, en la mettant au goût du jour. "'La Truite de Freux' est aujourd’hui la seule pisciculture bio de Wallonie", proclame fièrement Edouard. Et des travaux sont en cours dans le château, afin de porter sa capacité d’hébergement à 19 chambres. Précision importante: le château n’a fait l’objet d’aucun classement, ce qui signifie que ses propriétaires n’ont droit à aucune aide de la Région pour le rénover. "Ces propriétés ne rapportent pas d’argent, insiste Edouard de Fierlant. On se sacrifie corps et âme pour éviter que ce patrimoine ne parte à vau-l’eau. Un cliché a toujours la vie dure: qui dit superficie, dit richesse, pense-t-on. Or il ne s’agit que d’une richesse virtuelle, car on oublie toutes les charges que cela implique!"

"Tous ces châteaux sont des vecteurs de stabilité paysagère."
Philippe Farcy
journaliste et chroniqueur


Wellington et Frère, tous deux à mille hectares

Deux personnalités au profil très différent complètent notre top 5 des principaux propriétaires fonciers: le duc de Wellington et Albert Frère. Le premier "détient" 1.083 hectares de terres agricoles, de prairies et de bois entre Nivelles et le champ de bataille de 1815, le deuxième a placé 1.030 hectares de pâturages et de bois, dont 947 hectares de forêts, dans Domaine Frère-Bourgeois, un groupement forestier qu’il a fondé en décembre 2012.

Charles Wellesley, duc et marquis de Wellington, marquis du Douro, est le descendant du vainqueur de Napoléon. Celui-ci a reçu ces terres du Roi des Pays-Bas Guillaume d’Orange au lendemain de la bataille. Un cadeau un peu particulier, puisque les terres lui ont été octroyées sous le régime du majorat. "Le duc n’en est donc pas vraiment propriétaire, explique Eric Meuwissen, journaliste et historien, spécialiste de l’histoire des propriétés. Il est en somme usufruitier. Le jour où il n’aura plus de descendant mâle, ces terres retourneront à l’Etat belge… Le duc actuel a repris le majorat au décès de son père en 2014, juste avant le bicentenaire de la bataille. C’est le huitième duc à disposer du domaine. Quelque 80 fermiers travaillent encore sur ses terres."

Grand amateur de chasse, le baron Albert Frère a réuni dans son groupement forestier les bois et pâturages qui étaient dispersés jusque-là dans trois de ses sociétés: Financière de la Sambre (10 hectares), Agriger (70 ha) et Frère-Bourgeois (947 ha). Ces apports ont été valorisés alors à 12,3 millions d’euros. L’ensemble se trouve autour de Loverval et dans la botte du Hainaut.

Fernan Nunez à Dave

Une des plus vastes propriétés forestières d’un seul tenant s’élance au départ de la Meuse vers les hauteurs au-dessus du château de Dave et vers Nalinne. Il y a là un bloc de 800 hectares qui appartient à un noble espagnol, Carlos Guttierez de Los Rios, duc de Fernan Nunez. Par une suite de mariages, au fil des siècles le château et le domaine ont été transbahutés de la famille de Barbençon à celle de Ligne d’Arenberg, puis de Wignacourt et de Montellano, avant d’aboutir au XVIIIe siècle dans les mains d’un des grands d’Espagne, Fernan Nunez. Ils y sont donc restés à ce jour.

InBeviens

Parmi les grands actionnaires du brasseur AB InBev, figurent quelques beaux châteaux, le plus souvent flanqués de terres et forêts. Le domaine le plus connu est celui de Wespelaar, où la famille de Spoelberch occupe bien l’espace le long du canal Louvain-Malines, près de Haacht. Les 350 hectares de terres hérités des sœurs Willems ont fondu pour se réduire à 90. Trois des membres de la famille habitent aujourd’hui le domaine. Moins connues mais plus imposantes sont les propriétés du Comte Cornet de Ways Ruart, autre actionnaire d’AB InBev. Cette famille possède à la fois le château de Braine-le-Château, hérité par mariage des Robiano, le château de Ways et les bois alentour (Baisy-Thy et Bousval) ainsi qu’une troisième propriété à Lasne. Il en va de quelque 300 hectares de forêts, plus des terres agricoles. La famille du vicomte de Mévius, également actionnaire du premier brasseur mondial, occupe de son côté quatre châteaux dans le Namurois: à Falise, Rhisnes, Bossières (Château de Vichenet) et Mielmont.

Les déboires des Merode

Par le passé, les princes de Merode ont détenu plusieurs milliers d’hectares, répartis sur nombre de domaines et de châteaux en Belgique et en France. Ils ont revendu en 2004 un des derniers gros morceaux qu’il leur restait. La branche aînée, les Merode de Westerloo, a cédé cette année-là 1.476 hectares de terres et de bois à la Région flamande pour 23 millions d’euros. Il leur reste dans la région environ 400 hectares. La branche d’Everberg a vendu à Albert Frère une partie du domaine de Loverval. Quant à la branche de Rixensart, elle possède toujours le château de cette commune, qu’elle éprouve quelque difficulté à entretenir. Malgré qu’il soit classé patrimoine exceptionnel et qu’à ce titre, la Région wallonne soit prête à subsidier 95% du coût des travaux, la famille peine à financer les 5% restants. Le problème est que peu à peu, le château "glisse" vers l’étang, selon les mots d’Eric Meuwissen. En France, les Merode possèdent encore une demi-douzaine de châteaux, parmi lesquels celui, remarquable, d’Ancy-le-Franc, en Bourgogne.

Des Marnix aux carriers

Parmi les autres grands propriétaires fonciers appartenant à l’aristocratie, il faut citer également la famille de Crombrugghe, active dans la région de Deinze en Flandre, les Marnix de Sainte-Aldegonde, qui possèdent notamment le château de Bornem, les Casier, qui exploitent des terres agricoles du côté de Waregem, les Cornet d’Elzius, qu’on trouve au château de Scy (Ciney) ainsi qu’au château Saint-Lambert (Havelange), les van Zuylen, qui exploitent un domaine constitué au départ de la forêt d’Hodinfosse à Grand Halleux et qui ont fondé le premier groupement forestier belge en 2002, ou encore les Le Hardy de Beaulieu, qui occupent un château et un domaine jouxtant l’aéroport de Charleroi, et qui ont fait construire un golf au château de la Bawette, à Wavre. Dans les rangs des industriels anoblis et propriétaires, les carriers occupent une place importante: il s’agit de la famille Collinet du côté du groupe Carmeuse, et des familles Lhoist et Berghmans pour le groupe Lhoist.

Noblesse is business http://www.racine.be/fr/noblesse-business ©RACINE

La reine Mathilde

Parmi la dizaine de groupements forestiers contrôlés par des nobles, on en épinglera un qui retient l’attention parce qu’il appartient à la reine Mathilde ainsi qu’à ses deux sœurs et son frère. Le Groupement forestier du Losange affiche pour 3 millions d’euros de capitaux propres. Il réunit les terrains, bois et étangs qui entourent le château de Losange, propriété familiale des d’Udekem d’Accoz occupée par la mère de la Reine près de Bastogne.

Le retour des gentlemen farmers

Plusieurs nobles, enfin, ont récemment redécouvert les défis, les joies et les peines liés à l’exploitation des terres. Soit forcés, contraints par une conjoncture économique difficile, soit mus par un véritable attrait pour l’agronomie, ces "gentlemen farmers" du XXIe siècle ont décidé de retrousser leurs manches pour cultiver leurs champs et exploiter leurs forêts. Ces fermiers d’un nouveau type surgissent en nombre dans le Brabant wallon. Appartiennent ainsi au genre la famille Geriche d’Herwinnen, à Maransart (Céroux-Mousty), les de Dorlodot, à Vieusart, les Desclée de Maredsous et les Montpellier, dans la même localité, les Dumont de Chassart, à Marbais (Ferme de Cogne), les Jolly, à Ittre, la famille Lichtervelde, à Ittre également, ou encore la famille de Penaranda de Franchimont, qui exploite la ferme des Wahenge à Beauvechain. Une manière élégante de résoudre la quadrature du cercle: maintenir dans la famille le domaine hérité de ses ancêtres tout en y générant les moyens de l’entretenir.

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