interview

Esmeralda de Belgique | Mon nom est une personne

©Timothy Foster

Fille de roi ou reine des barricades? Membre de la famille royale, la princesse Esmeralda a toujours cultivé l’équilibre. Comment? En restant elle-même avant tout.

"Que puis-je vous servir?" — Juste un verre d’eau s’il vous plaît. —Seulement? Rien d’autre?" Un large sourire. "Si vous me le permettez, je vais me faire un café!"

C’est comme ça, lorsque vous rencontrez la princesse Esmeralda. Une élégance enrobée de simplicité. Comme un éclat de soleil dans un vitrail. Et la voilà qui s’efface et nous laisse seul dans son salon. Çà et là, des photos: l’une de son père s’étirant dans une chaise de jardin, bras tendus, comme s’il allait barrir, l’autre de sa grand-mère souriant à un petit Chinois. Des souvenirs de famille. Sauf que le père est Léopold III, la grand-mère la reine Elisabeth, et le Chinois Chou En-lai, le Premier ministre de Mao. L’Histoire en noir et blanc. Notre histoire. "Venez! Descendons dans la véranda. Enfin… Si ça ne vous dérange pas!" Re-sourire. Ladite véranda s’enfonce dans le jardin, paisible et touffu. On ne se croirait pas au cœur de Londres, à un jet de pierre de la gare de Saint-Pancras. Encore moins lorsqu’un ciel bleu vient encore troubler nos certitudes. D’où la première question qui me vient à l’esprit. "Qui êtes-vous, Madame?"

Un long silence, puis un rire. "Pas facile…, dit-elle en accrochant une mèche rebelle derrière l’oreille, comme pour mettre de l’ordre dans ses idées. Je crois que je suis quelqu’un d’engagé, c’est très important, de loyal – je vois que vous clignez des yeux, ça ne vous dérange pas ce soleil?... – quelqu’un qui peut être un peu différent de ce à quoi on s’attend parce que j’ai un parcours assez différent."

Tout est dit. Engagée, avec un parcours pour le moins atypique.

©Mediafin

Comment lancer sa vie quand on naît dans des circonstances hors normes? Troisième enfant de Léopold III et Lilian Baels, Esmeralda a vu le jour au château de Laeken en 1956, cinq ans après l’abdication de son père. La Question royale a laissé des traces. Lilian Baels n’a pas la faveur de la population. En 1960, le gouvernement veut écarter la famille du château de Laeken et met le château d’Argenteuil à disposition. Une mise à l’écart. "Au moment où c’était le plus difficile pour mes parents, j’étais trop petite, se souvient la princesse. Mon père a eu la chance d’avoir toutes ces expéditions et une vie passionnante, depuis son abdication en 1951 jusqu’à sa mort en 1983. Trente ans de vie qu’il a pu mener comme il la voulait. Je ne l’ai pas du tout connu amer. Il y a certainement eu une sorte d’ostracisme, mais je ne m’en suis pas rendu compte, parce que j’étais la dernière. Par contre, c’était beaucoup plus dur pour mon frère, ça l’a beaucoup plus affecté."

Comparés à Esmeralda, son frère et sa sœur sont nés sous des auspices plus obscurs. Né en 1942, Alexandre est son aîné de 14 ans. Il est conçu alors que la population belge, buvant le calice allemand jusqu’à la lie, ignorait encore tout du remariage secret de son roi avec Lilian Baels. La puînée Marie-Christine voit le jour en février 1951, entre le retour agité de la famille royale en Belgique et l’abdication de Léopold III.

Journaliste, simple soldat

Esmeralda n’a donc pas le même passé, elle n’aura pas le même avenir. À vingt-deux ans, elle ferme la porte de son enfance, à Argenteuil, et se lance à Paris dans le journalisme. Elle exerce ce métier durant seize ans. "Si j’étais restée en Belgique, au sein de ma famille, je n’aurais pas suivi la trajectoire que j’ai suivie." Le tout avec la bénédiction de son père pour qui c’est là le plus beau métier du monde. "Pourtant, il a beaucoup souffert de la presse." Effacer son nom, son histoire, est d’ailleurs sa plus grande urgence. Sa signature est Esmeralda de Rethy, du nom factice donné à sa mère et hérité d’Albert Ier, son grand-père, lorsque, lui aussi, voulait voyager incognito. "Je voulais faire mon métier de journaliste, je ne voulais pas qu’on dise: elle est arrivée là grâce à son nom. Assez naïvement peut-être."

"Si j’étais restée en Belgique, au sein de ma famille, je n’aurais pas suivi la trajectoire que j’ai suivie."

Un mariage et deux enfants plus tard, les choses changent. Après le nom, la journaliste s’efface, à son tour, pendant quelques années. "Pendant très longtemps, comme j’ai eu des enfants tard, j’ai voulu me consacrer à eux." Entre-temps, en 2002, sa maman, Lilian Baels, décède. Le gouvernement réclame "son" château d’Argenteuil. "On nous a dit, à mon frère et à moi, qu’il y avait urgence parce que l’État en avait absolument besoin pour organiser des rencontres, etc. Quand on a vu qu’il le mettait en vente tout de suite après, c’était un choc!" Le choc est de courte durée: le nouveau propriétaire est l’homme d’affaires Jean-Marie Delwart, qui y installe sa fondation consacrée à l’observation du comportement des espèces animales. "Mes parents étaient tous deux passionnés par les sciences, j’ai vu passer des gens extraordinaires, j’ai plein de souvenirs. J’étais très heureuse que Jean-Marie Delwart reprenne le château, parce que c’est un scientifique enthousiaste et intéressant."

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Esmeralda a deux enfants: Alexandra et Leopoldo. Mais une troisième progéniture apparaît: l’engagement. La princesse reprend sa plume, et cette fois, sans ce retrait qui tenaille les journalistes. Un engagement porte un nom, celui de son auteur. Et ce nom est désormais celui d’Esmeralda de Belgique. "Cela m’a parfois ouvert des portes – elle lève les yeux au ciel – parce qu’il y a encore des gens qui sont sensibles à ce genre de chose." Quoi? Y a-t-il là quelque chose de suranné? Elle rit. "Ça l’est un peu, il faut le reconnaître! On est au XXIe siècle quand même."

Dans la bibliothèque du pape

Voilà Esmeralda qui multiplie les contacts, les voyages… et utilise ce nom qu’elle avait si soigneusement mis de côté. Elle y rencontre des personnalités de premier plan avec qui elle évoque ses combats: le climat, les femmes, les droits des minorités. Son livre "Terre!" paraît en 2010. La princesse y donne la parole à des personnalités comme Mikhaïl Gorbatchev, Mario Vargas Llosa, le chef Ferran Adria,… qu’elle rencontre personnellement. Tous montrent cette urgence à protéger la planète. Puis il y a "Femmes prix Nobel de la paix", publié en 2014, livre pour lequel Esmeralda a eu de longs entretiens avec des femmes au destin exceptionnel, comme celui de la militante birmane Aung Sang Suu Kyi ou de la présidente du Liberia, Ellen Johnson Sirleaf.

"D’une façon égoïste, je voulais rencontrer le pape et voir si le personnage était tel qu’il apparaissait."

L’année passée, elle sollicite et reçoit la possibilité de rencontrer le pape François, au Vatican, pour lui parler d’environnement et du droit des peuples indigènes. Elle s’y rend en juin avec son mari, le pharmacologiste britannique d’origine hondurienne Salvador Moncada, et y rencontre le souverain pontife, en privé, dans sa bibliothèque. "D’une façon égoïste, je voulais le rencontrer et voir si le personnage était tel qu’il apparaissait. Et d’autre part, comme je sais qu’il va certainement faire un voyage en Amérique latine, je voulais qu’il puisse se prononcer spécifiquement pour les populations indigènes. J’espère qu’il va le faire." Injustement écarté du prix Nobel de médecine en 1998, Salvador Moncada fait depuis partie de l’Académie pontificale des sciences, une commission qui rassemble des scientifiques de renom, dont Stephen Hawking ou anciennement Christian de Duve, chargés d’informer le pape sur les grands sujets de ce monde.

Noblesse is business http://www.racine.be/fr/noblesse-business ©RACINE

"Aujourd’hui, mon temps est divisé entre les activités que j’ai au travers des différentes fondations ou associations, et mon nouveau livre." La trame du livre? Des portraits de femmes engagées qui, cette fois, n’ont pas reçu la reconnaissance d’un prix Nobel. Du Congo, d’Equateur, du Bangladesh,… elles n’en sont pas moins de véritables héroïnes qui travaillent dans l’ombre, sur le terrain. "On le voit aux Etats-Unis, les droits des femmes sont les premiers droits, comme celui de l’avortement, qui sont remis en cause. Ce droit a aussi été remis en cause en Pologne. Heureusement, il y a eu ce grand mouvement de femmes, et la tentative a été repoussée. Ça a été discuté en Espagne. Il y a encore, en Europe des pays, comme en Irlande, où l’avortement pose un problème. En Amérique centrale, des pays comme le Salvador où il n’est absolument pas autorisé, même quand la vie de la femme est en danger, même à la suite de viol."

Esmeralda nous conduit à son bureau. C’est là qu’elle écrit, interviewe ses interlocutrices, via Skype ou Facetime, lorsqu’elle ne fait pas le déplacement dans les pays concernés. Ici aussi, l’espace est parfumé d’histoire. Au mur, comme un symbole de son combat, la célèbre photographie du Che, le regard suspendu, Guerillero Heroico. "C’est Alberto Korda lui-même qui me l’a donnée. Vous savez qu’il n’a rien touché pour cette photo, alors qu’elle a fait le tour du monde?" Une photo qui pourrait inspirer la princesse pour une autre raison. Présente non loin du Che, mais hors cadre, se trouvait une personnalité qui a donné un autre nom célèbre au combat des femmes: Simone de Beauvoir.

"On a tous un combat à porter"

C’est la journaliste, l’écrivaine, qui parle ici. Défendant ses positions, se renseignant aux meilleures sources. "Je lis bien sûr beaucoup de journaux. Mais je suis surtout en contact avec beaucoup d’associations de femmes, locales ou internationales." Sur Twitter depuis 2014, elle alimente régulièrement son flux. En février, elle n’a pas hésité à publier une photo d’elle-même affublée d’un masque de lierre pour soutenir le climat. Mais que pense la @princesse 2.0.?

Vous êtes engagée, défendez l’environnement, le droit de la femme. Êtes-vous entendue dans votre combat?

Je l’espère. Je crois qu’on a tous un combat à porter. En plus des journalistes, les citoyens ont aussi un grand devoir en ce moment. Lors de l’accord de Paris sur le climat, la société civile a fait bouger les choses, elle a poussé les politiques à prendre des engagements. Mais un accord n’est pas suffisant, il faut continuer. La situation est explosive. D’un côté, la problématique du climat qui entraîne déjà des sécheresses, des typhons, des inondations, etc, qui exacerbe les conflits et augmente le flux des réfugiés. De l’autre, un accroissement gigantesque et inacceptable moralement des inégalités de richesse dans le monde.

Dans votre carrière de journaliste, vous avez interviewé des grands patrons, vous avez écrit un livre sur Christian Dior. Les entreprises jouent-elles leur rôle sociétal?

On a vraiment besoin des chefs d’entreprise. Heureusement, on en trouve qui ont une dimension sociale, qui se rendent compte qu’il faut incorporer les femmes (toutes les études prouvent que c’est un plus de l’économie), et qui ont aussi un sens de l’urgence pour le climat. Il y en a de plus en plus, il faut quand même le souligner. Il n’y a pas seulement que le plus célèbre d’entre eux, le patron d’Unilever, Paul Polman, qui a été l’un des premiers à s’y intéresser.

On le voit avec des sociétés comme Starbucks, Airbnb, etc qui s’étaient manifestées contre le décret de Trump sur l’immigration…

Oui, tout à coup, il y a vraiment eu une levée de boucliers. Ils se rendent compte qu’ils ont tellement besoin d’étrangers. Allez voir l’organigramme des sociétés dans la Silicon Valley, c’est incroyable, ce sont tous des Indiens, des Chinois, etc. C’est la même chose dans le domaine scientifique. Tous les papiers en provenance des Etats-Unis, la majorité des signataires sont des étrangers. Leurs prix Nobel sont presque tous des émigrants. C’est la richesse des Etats-Unis. Je pense que les chefs d’entreprise en sont conscients.

Comment voyez-vous la Belgique aujourd’hui?.. La question vous fait sourire apparemment.

Non, pas vraiment, je suis très attachée à la Belgique, j’y retourne souvent, trois fois par mois environ. Il y a des choses très positives. La Belgique est de plus en plus créative, notamment en culture. La politique… (rires), évidemment c’est toujours difficile. C’est amusant de voir comment les Anglais nous regardent. Très souvent, ils ne comprennent pas ce qui se passe. C’est assez compliqué il faut le dire.

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