reportage

Henri van der Noot d'Assche, le marquis chauffagiste

©Anthony Dehez

Certains nobles sont administrateurs ou chefs d’entreprise. D’autres ont des activités professionnelles moins visibles, mais non moins captivantes ou originales.

La vie professionnelle du marquis Henri van der Noot d’Assche est tout sauf un long fleuve tranquille. Aujourd’hui, avec le recul, le marquis, quinquagénaire mûri par l’expérience, considère ne pas avoir été aidé par son titre, au contraire. "Cela peut être un frein, assure-t-il. Si vous naissez dans une famille qui est aisée depuis plusieurs générations, vous grandissez dans une aisance matérielle telle que vous n’avez pas besoin de vous battre. Vous sortez de là trop gentil, voire naïf. Vous êtes issu d’un univers quelque peu idéal et idéalisé qui ne correspond pas du tout au monde d’aujourd’hui."

L’aîné de la dernière branche des marquis d’Assche convient toutefois qu’appartenir à la noblesse peut conférer aussi des avantages. "Socialement, je peux serrer la main de n’importe qui. Cela fait partie de mon éducation", dit-il. Tout en se défendant d’être mondain, il relève aussi une forme de solidarité à l’œuvre entre aristocrates. "Ce que je trouve merveilleux, c’est que lorsqu’on se revoit, parfois après de nombreuses années, les rapports entre nous sont naturels, comme si l’on venait de se quitter. On se connaît et on se connaît pour toujours. C’est une des grandes qualités de ce milieu. Et dès lors qu’on en fait partie, on y bénéficie d’une certaine forme de solidarité: en cas de coup dur, tout le monde se serre les coudes. On appartient à quelque chose de commun." à son estime, la noblesse se montre aussi beaucoup plus ouverte qu’avant. "Mais tout cela se délite, ajoute-t-il. Cela finira par disparaître dans la population."

"J’ai connu plusieurs périodes fantastiques, où il suffisait d’être actif pour que ça marche."
henri d’assche


Le marquis a entamé sa carrière professionnelle au milieu des années 80, après avoir fait son service militaire à la caserne de Peutie et suivi les cours de l’Institut supérieur de peinture Van Der Kelen où il a appris à construire des décors de théâtre en trompe-l’œil, faux bois ou faux marbre. Sorti de l’école, il a réalisé quelques décors en trompe-l’œil pour des clients particuliers. Clin d’œil facétieux du destin, il a effectué une restauration dans la cage d’escalier de l’immeuble abritant le Conseil d’Etat au cœur de Bruxelles. Jusqu’en 1948, ce bâtiment de prestige appartenait à sa famille et était connu sous le nom de Palais d’Assche… Puis, comme il avait des amis dans le secteur immobilier, qui semblaient s’amuser en achetant, rénovant puis revendant des immeubles à Bruxelles, il leur a emboîté le pas. "C’était une époque fantastique dans la capitale. On circulait très librement, tout le monde nous fichait la paix. J’ai signé des compromis de vente pour des maisons que je revendais avant même de passer à la rédaction de l’acte d’achat! C’était à la fois très amusant et très rentable."

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Improvisé spécialiste de la rénovation d’immeuble, Henri van der Noot a pratiqué cette activité durant quelques années, avant de percevoir un changement à l’œuvre dans le métier. "Les prix ont fort grimpé et les procédures se sont compliquées." Se fiant à son flair et au hasard des rencontres, il a fait la connaissance d’un Italien qui importait du Japon des perles de culture. L’homme lui a proposé de s’associer. "J’ai travaillé avec lui durant trois ans. C’était un produit magnifique, qu’il fallait vendre dans un marché très fermé, tenu par les Japonais. Grâce à mon partenaire, j’ai pu accéder à des marchandises d’une qualité extraordinaire. J’ai fait le tour des joailliers de Bruxelles: ils se sont montrés très surpris par la qualité et le prix des perles que je leur proposais." L’affaire a démarré sur les chapeaux de roue. "J’ai connu au cours de ma carrière plusieurs périodes fantastiques comme celle-là, où il suffisait d’être actif pour que cela marche."

Les marchés de cocagne semblent toutefois n’avoir qu’un temps. Trois ans après l’entrée du marquis dans ce secteur, des concurrents ont débarqué en provenance de Chine. "Ils ont détruit le marché en cassant les prix. C’était fini. J’ai quitté l’avion à temps."

Plonge initiatique

Poussé par une forte envie d’aller voir ailleurs, il a mis le cap sur Nice, sur la Côte d’Azur. Au départ, il comptait s’y relancer dans l’immobilier en s’appuyant sur les connaissances du secteur acquises en Belgique. Mais cette fois, la sauce n’a pas pris. Continuant de se laisser guider par le hasard des rencontres, il a légèrement dévié de son cap niçois pour rallier la principauté de Monaco. La raison? Un de ses amis y avait investi dans un bar-restaurant. Il s’est mis en tête de le rejoindre pour l’épauler.

©Anthony Dehez

"Cela aura été la meilleure affaire de ma vie! s’exclame-t-il. J’y ai investi un peu d’argent et cela a été le jackpot. C’était très amusant car les promoteurs de l’affaire connaissaient leur métier. Et Monaco est tout petit: quand vous disposez des contacts qu’il faut, tout y est facile. Au départ, j’étais un investisseur passif dans le projet, puis après six mois de relative inaction, j’ai décidé de m’impliquer concrètement dans le boulot. Compte tenu de mes qualifications, pour le moins limitées dans ce créneau, j’ai commencé par faire la plonge en cuisine. Je suis passé ensuite à la mise en place, au gril, à la rôtissoire, puis, pour découvrir autre chose, j’ai travaillé en salle. Je me suis aussi occupé de l’informatique du restaurant. Une expérience formidable: j’ai eu l’occasion de voir fonctionner chacun des rouages de l’horlogerie et, ce faisant, de découvrir ce qui était rentable et ce qui ne l’était pas. J’ai fait le tour de la boutique, puis j’ai eu envie d’aller lancer ailleurs un projet du même genre."

Sa première idée était de revenir à Bruxelles pour reprendre une brasserie à Ixelles. L’établissement qu’on lui proposait semblait sain et bien situé. Seul souci, les coûts du personnel paraissaient fort élevés. Suffisamment, en tout cas, pour le faire reculer. Sa deuxième idée fut de traverser l’Atlantique pour se rendre à New York, où un autre de ses amis tenait un restaurant tout aussi prometteur que l’était le monégasque. Il dut néanmoins renoncer au dernier moment à s’associer avec l’ami new-yorkais en raison d’une autre rencontre, sentimentale celle-là. Il avait entre-temps fait la connaissance d’une Française qui allait devenir sa première épouse. Or celle-ci ne voulait plus rester dans la ville à la pomme. Après son mariage, le couple est rentré en Belgique, où le marquis s’est retrouvé professionnellement à la case départ…

"Quand on est noble, on est de quelque part."
Henri d’Assche

Face au dumping social

Il s’est souvenu que lors de ses premières opérations de rénovation, il avait été frappé par les tristes performances de la plupart des bâtiments en termes d’utilisation de l’énergie. La ventilation et l’aération des immeubles sont les postes qui dépensent le plus d’énergie; or ils sont souvent gérés en dépit du bon sens. Comment créer des habitations saines pour ceux qui les occupent? s’est-il interrogé. Il a décidé d’apprendre les techniques de chauffage et ventilation. À l’approche de ses 40 ans, il a repris le chemin de l’école, direction les Arts & Métiers.

©Anthony Dehez

Il a décroché un graduat, aussitôt transformé en baccalauréat par suite de l’application de la réforme de Bologne: une réforme qui lui a causé bien des soucis. À peine nommé technicien en ventilation, chauffage et climatisation, il a dû faire des pieds et des mains pour obtenir ses accès à la profession et être enfin en mesure d’exercer sa nouvelle activité. Un peu plus tard, il a trouvé un nouvel obstacle sur sa route quand la profession de chauffagiste s’est vue régionalisée: il a dû repasser un examen pour être autorisé… à continuer de faire ce qu’il faisait avant! "C’était kafkaïen. Le but de ces modifications de diplômes était d’améliorer la qualité du service rendu au client par le chauffagiste, note-t-il. Le résultat a été nul: nombre de techniciens se sont qualifiés pour le faire, puis ont été dégoûtés par le poids des paperasseries à remplir. Du coup, beaucoup d’entre eux ont arrêté d’assurer la maintenance des installations chez les clients et demandé aux importateurs de s’en occuper." 

Après ces ennuis "administratifs", le marquis a butté contre une nouvelle difficulté: la concurrence de la main-d’œuvre à bas coûts en provenance des pays de l’est. Il avait créé une petite entreprise et engagé des ouvriers. Il a dû faire marche arrière et se séparer de la totalité de son staff. "Un ouvrier belge coûte deux fois plus cher qu’un espagnol et dix fois plus cher qu’un bulgare." Pour maintenir son business, il s’est vu obligé de réduire ses frais généraux et de recourir, en sous-traitance, à des ouvriers d’Europe de l’Est. C’était ça ou mettre la clé sous la porte. Le dumping social est une réalité dure et concrète, qu’il a heurtée de front et contre laquelle il ne voit pas de solution. Les bons ouvriers belges sont en voie de disparition, regrette-t-il. "Hélas, les valeurs qui sous-tendaient ces professions s’évanouissent."

Il lui arrive de se remettre en question, de se demander si la cause qu’il a embrassée depuis une quinzaine d’années – le combat pour garantir un air sain aux personnes à l’intérieur des bâtiments — en vaut la peine. La complexité administrative qui règne en Belgique suscite le découragement. Dans la foulée, il s’interroge sur son identité, son nom, ses racines"Qu’est-ce que cela implique de faire partie d’une famille noble qui a une histoire remontant à plusieurs centaines d’années? relève-t-il. Quelle est la réalité de ces attaches? Et quelle influence cela peut-il avoir sur ma manière de penser?" Puis, après un temps de réflexion, il ajoute: "Si l’on devait réduire la chose à son minimum, je dirais qu’un noble est une personne attachée à une terre. Quand on est noble, on est de quelque part."

©Anthony Dehez

 

[Notre dossier "Noblesse is business" >

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