L'anoblissement chaotique de Maurice Lippens

©Sofie Van Hoof

Les anoblissements ne sont pas tous réglés comme du papier à musique. Pour preuve celui du comte Maurice Lippens qu’on a cru, à tort, lié au destin de la Société Générale.

Maurice Lippens est noble de naissance. Rien à dire là-dessus. Son titre, par contre, il ne l’a pas trouvé dans son berceau. La famille Lippens a été anoblie en 1921 et a reçu le titre de comte en 1936. Un titre porté par l’aîné de la famille et qui se transmet de façon héréditaire par ordre de primogéniture mâle. Les autres membres de la famille, s’ils n’ont pas été anoblis entre-temps, sont écuyers, le titre nobiliaire le plus bas.

Léon Lippens, le père de Maurice, était comte. Il a eu quatre enfants. Deux filles, Marie et Élisabeth, nées respectivement en 1937 et en 1939. Un fils, ensuite, Léopold, né en 1941, puis Maurice, né deux ans plus tard. La transmission du titre de comte par ordre de primogéniture mâle a donc bénéficié à Léopold, l’actuel bourgmestre de Knokke, frère de Maurice.

Noblesse is business - Teaser

Ce dernier devra attendre 1998, et la fin du raid de Fortis, qu’il préside, sur la Générale de Banque, pour recevoir le précieux titre des mains du roi Albert II. Certains y ont vu une récompense, comme ce put être le cas pour d’autres (lire l’encadré). Certes, Lippens a eu cette phrase maladroite: le rachat de la Générale de Banque, avait-il déclaré, est "un cadeau d’anniversaire pour le Roi". Une phrase que le Premier ministre, Jean-Luc Dehaene, aura toutes les peines du monde à expliquer. La vérité est en effet tout autre.

 

Si Maurice Lippens a refusé de faire la lumière sur les détails de son anoblissement, d’autres langues, bien informées, se sont déliées. En 1993, cinq ans avant les faits, Robert Senelle, un constitutionnaliste flamand, ancien chef de cabinet du Premier ministre Achille Van Acker, a approché Maurice Lippens pour lui dire que la Commission d’avis, à l’unanimité des membres francophones et néerlandophones, pensait à lui pour le titre de comte.

"Je suis ridicule et Lippens a raison."
Le roi Baudouin

Au passage, une bonne âme a expliqué à Maurice Lippens que lorsque Jacques van Ypersele de Strihou, le tout-puissant chef de cabinet du Roi, le lui annoncera, il doit faire semblant de ne pas être au courant. "C’est comme cela que ça se fait; on préfère vous voir avant et vous le dire parce que le Roi n’aime pas qu’on lui dise non", lui souffle-t-on encore. Contre toute attente, lorsque Maurice Lippens rencontre le chef de cabinet, ce dernier lui annonce qu’il a une bonne nouvelle pour lui. "On pense à vous pour le titre de baron", lui glisse Jacques van Ypersele de Strihou. D’accord, mais baron, ce n’est pas comte et c’est un grade en dessous du comte Léopold, frère de Maurice.

Le capitalisme belge en déroute, on anoblit

Beaucoup dans les milieux de la noblesse parlent encore de l’anoblissement d’Albert Frère en 1994, suggéré au Palais pour titiller son patriotisme alors que la BBL vacillait sous les attaques d’ING. Et les mots ne sont pas tendres. Albert II a amèrement regretté son geste, selon de nombreuses sources. La noblesse également.

Frère n’a pas été la seule cible du Palais et de la Commission d’avis sur les concessions de faveurs nobiliaires. Une dizaine de personnalités proches des turbulences que traverse alors le capitalisme belge bénéficieront de leur œil bienveillant. Daniel Cardon de Lichtbuer joue un rôle primordial à la BBL, en fera gonfler manu militari la rentabilité et sera le premier à évoquer la création d’une Grande Banque belge. Déjà écuyer, il sera élevé au rang de baron en 1998.

Bras droit de Maurice Lippens chez Fortis, Valère Croes pilote tel un timonier l’absorption de la Générale de Banque. Il sera fait baron en 1998. Marc-Yves Blanpain suivra en 2000. Il était membre du comité de direction de la Générale de Banque et instigateur de l’ombre dans les discussions avec Fortis. François Narmon, proche d’Albert Frère et patron du Crédit Communal, sera fait chevalier en 2000, année où Philippe Bodson, patron de Tractebel, sera nommé baron.

Côté politique, le CVP Paul De Keersmaeker joue aussi un rôle dans le dossier Tractebel. Il sera intronisé baron en 1998. Fons Verplaetse, gouverneur de la Banque nationale de Belgique au moment des faits, deviendra vicomte en 1999, un titre bien plus élevé que celui qu’aura son successeur Guy Quaden, fait baron en 2008.

D’après nos informations, Maurice Lippens a eu l’occasion de voir la liste des candidats sélectionnés par la Commission d’avis et soumise au Roi. Il s’y trouvait en tête, comme comte. Et voilà qu’on lui offre une baronnie! Maurice Lippens demande à réfléchir. À cet instant, le chef de cabinet lui glisse un autre conseil: le soutien à une œuvre caritative est toujours bien vu. Un baron averti… Le reste de la procédure est écrit.

Au Palais, certains se souviennent encore d’avoir vu passer une lettre pour le Roi. De sa plus belle plume, Maurice Lippens écrit qu’il sait que la Commission d’avis, à l’unanimité, l’a proposé au titre de comte mais que, pour une raison qui lui échappe, on lui a proposé le titre de baron. Il précise qu’il ne veut pas mettre le Roi en porte-à-faux, mais que sa famille compte trois comtes et que, dans ce cas de figure, il ne pense pas qu’accepter un titre inférieur soit une bonne idée.

©Jef Boes

À la lecture de la lettre envoyée par Maurice Lippens, les murs ont tremblé et l’on raconte que le chef de cabinet de Baudouin en a pris pour son grade. "Je suis ridicule et Lippens a raison", tance le Roi, selon un témoin de la scène. Si l’affaire n’a pas fait grand bruit à l’époque, elle a entraîné une démission, celle du professeur baron Philippe de Woot de Trixhe, membre de la Commission d’avis. Furieux du tour de passe-passe qui venait de se jouer dans les couloirs du Palais, il a préféré donner son renon et quitter la Commission.

Un petit tour en moto

Ce n’est donc que cinq ans plus tard, en 1998, que l’heure de Maurice Lippens sonne à nouveau et qu’il est élevé au rang de comte par le roi Albert II. Au lendemain de la création de "la grande banque belge" Fortis, née de la fusion de la Générale de Banque et de la CGER. Un donné pour un rendu? L’ancien homme fort de Fortis s’oppose à cette lecture.

©RACINE

Maurice Lippens, qui a accepté de répondre sur ce point, précise que la fusion date des mois d’avril-mai. Et c’est en février qu’il a été avisé de la décision de la Commission d’avis de l’élever au rang de comte. À ce moment, il l’assure, la fusion n’était pas encore bouclée et, ajoute-t-il, avec la néerlandaise ABN Amro en embuscade, tout aurait encore pu capoter.

Au-delà de l’avis de la Commission, il faut encore savoir comment la nomination s’est décidée cette fois. À l’époque, le roi Albert II allait souvent faire de la moto un peu partout en Europe avec François de Radiguès de Chennevière (élevé au titre de comte pour lui-même et pour tous ses descendants en 2009). C’est en entrant dans une pizzeria que les deux amis motards ont eu une conversation portant sur Maurice Lippens. Le roi Albert II a expliqué combien il appréciait l’homme et combien cet incident arrivé sous le règne de Baudouin était dommageable.

Le Roi a alors expliqué à son ami qu’il allait arranger les choses. Voilà comment Maurice Lippens a été fait comte, par la grâce d’Albert II, usant de son droit motu proprio, soit la faculté de faire nommer des gens indépendamment de la liste dressée par la Commission d’avis.

[Notre dossier "Noblesse is business" >

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