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Parmi les dix familles belges les plus riches, huit sont nobles

©BELGA

Onze pourcent des 500 familles les plus riches de Belgique sont nobles. Ces 54 familles détiennent 79,8 milliards d’euros, soit 56% de la fortune totale des 500. Les actionnaires d’AB InBev tirent le tableau vers le haut.

Quelle part les familles nobles détiennent-elles de la richesse des Belges? Quelle part de l’économie du pays représentent-elles et contrôlent-elles? Poser la question aux principaux représentants des nobles de Belgique ou aux économistes ne coûte certes rien, mais ne permet guère d’avancer. "Je vous souhaite bonne chance", répond le baron Henry d’Anethan, secrétaire général de l’Association de la noblesse du royaume de Belgique (ANRB). "Je ne pourrais pas vous répondre", dit le baron Dominique Moorkens, qui est à la fois entrepreneur, administrateur de l’ANRB et fondateur d’organismes favorisant l’entrepreneuriat, tout en reconnaissant que "la noblesse a un rôle moteur dans notre économie".

La question va jusqu’à surprendre l’écuyer Baudouin Velge, ex-chef économiste de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB): "Je suis toujours étonné par ce genre de question, car je pense que les gens nés nobles sont simplement comme les autres: à travers leur travail, ils cherchent avant tout à se débrouiller le mieux possible. Comme tout le monde."

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S’il est très difficile, voire impossible, de répondre à pareille question, car cela supposerait de sélectionner les différents membres des 1.200 familles nobles parmi la population globale du pays puis de tenter d’établir – comment? En piratant les données du fisc? – l’état de leurs ressources, il est possible, en revanche, d’utiliser l’un ou l’autre outil spécialisé, comme une sorte de cadastre des fortunes privées, pour autant qu’il existe. Il se fait qu’un journaliste du Nord du pays, Ludwig Verduyn, tient à jour l’état des moyens des 500 Belges les plus riches.

Sur la base d’une masse de données qu’il a accumulées au fil du temps, il a établi un classement de nos concitoyens les plus fortunés, qu’il publie sur son site "De Rijkste Belgen" ("Les Belges les plus riches"). Pour effectuer ses calculs, Ludwig Verduyn a recensé les différentes participations que ces personnes détiennent dans les entreprises. Il a traduit celles-ci en montants en euros, tantôt en se fiant au cours de Bourse quand il s’agit de sociétés cotées, tantôt en se fiant aux valorisations disponibles ou aux évaluations les plus objectives possible quand il s’agit d’entreprises non cotées. Leurs fortunes sont estimées en fonction de la valeur de leurs actions. Il s’agit, à chaque fois, d’une approche de marché, mais celle-ci a été déterminée sur des bases pertinentes, régulièrement mises à jour.

Noblesse is business - Teaser

Un cadastre des fortunes

©Mediafin

La liste des 500 Belges les plus riches constitue un superbe outil d’analyse, puisqu’elle a été constituée à travers toutes les strates de la population, pourvu que les citoyens sélectionnés soient fortunés. Elle ne prétend pas à l’exhaustivité absolue: il est possible que de riches concitoyens aient échappé aux mailles du filet, notamment s’ils ont créé leur fortune d’une tout autre manière qu’en créant ou acquérant des entreprises: en accumulant des œuvres d’art, par exemple, ou en collectionnant les terres et les propriétés sans les apporter dans une société. Il n’empêche: il s’agit d’un précieux outil pour "scanner" une part importante de la fortune des Belges. Il faudra simplement garder à l’esprit que les montants mentionnés sont, dans de nombreux cas, encore inférieurs à la réalité.

Quelle est la part, dans cette liste, qui revient aux nobles? Pour le savoir, nous avons confronté les 500 entrées de la liste avec le caractère noble, anobli ou non noble de chaque famille mentionnée.

Huit des dix les plus riches

Les résultats de l’exercice sont étonnants. Parmi les dix familles belges les plus riches, huit sont nobles et sept parmi celles-ci sont issues de l’anoblissement (anoblies après 1830). Ensemble, ces huit familles possèdent ou contrôlent des fortunes évaluées globalement à 68,68 milliards d’euros (calculs arrêtés au 31 décembre 2016). Elles détiennent dès lors 94,3% des fortunes additionnées du top 10 de la liste: 68,68 milliards sur 72,83 milliards. Les seuls riches non nobles de ce top 10 sont les actionnaires du groupe de dragage De Nul et Fernand Huts, l’entrepreneur du port d’Anvers (KatoenNatie).

 

79 mrds€
Les 54 familles nobles listées parmi les 500 les plus riches de Belgique ont la main sur une fortune totale de 79 milliards d’euros.

Les familles actionnaires du brasseur AB InBev jouent un rôle prépondérant dans ce premier bilan. À elles seules, elles pèsent 46,18 milliards d’euros. Elles forment un cas particulier par leur structure même. Elles sont issues de deux filières, héritières des deux branches de la fusion belge à l’origine du groupe Interbrew: les familles de Mévius et de Spoelberch du côté de Stella Artois (Louvain), et la famille Van Damme du côté de Piedbœuf (Jupille). Dans leur sillage, par suite d’une série de mariages, les de Mévius et de Spoelberch ont entraîné les familles de Pret Roose de Calesberg, van der Straten Ponthoz, Cornet de Ways Ruart, Baillet Latour… Dans le clan des Piedbœuf, la famille est restée monolithique à travers les différentes générations: Alexandre Van Damme et ses enfants sont aujourd’hui les uniques descendants d’Albert, puis de Jean Van Damme.

Le contrôle de la brasserie devenue la première au monde est partagé entre nobles et anoblis, sachant que les premiers ne descendent pas en droite ligne des fondateurs, mais d’aïeuls aristocrates ayant fait de très profitables mariages avec des bourgeoises. Le cocktail a historiquement trois ingrédients: bourgeois, noble et anobli.

Comme la plupart des grandes familles, les "Inbéviens" ne se contentent pas de gérer leurs parts dans la brasserie, mais essaiment dans les milieux d’affaires et se répandent dans d’autres secteurs de l’économie. Parmi les diverses activités pratiquées par les générations actuelles, Verlinvest forme sans doute le plus gros morceau. Ce holding créé et piloté par les familles de Mévius et de Spoelberch gère un portefeuille de participations pesant quelque 1,4 milliard d’euros. Si les participations concernent le plus souvent des entreprises opérant à l’étranger, le holding est bel et bien belge et a son siège à Bruxelles.

56% des avoirs du top 100

Ensemble, les 500 familles belges les plus riches totalisent pour 142,4 milliards d’euros. Parmi elles, 54 familles sont nobles (11%). Celles-ci contrôlent 79,85 milliards d’euros sur les 142,4 milliards. Les familles nobles ou anoblies détiennent donc 56% de la fortune totale des 500 plus riches.

Quel pouvoir la noblesse détient-elle sur l’économie belge? Découvrez-le dans le livre "Noblesse is business" de Serge Quoidbach, Michel Lauwers et Nicolas Keszei. Racine, 200 pages, 19,95 euros. Présentation du livre par les auteurs à la Foire du livre ce vendredi 18h au stand 305. ©RACINE

C’est colossal. Au sein de leur groupe, on dénombre 46 familles anoblies et huit nobles. En clair, une famille sur six environ est noble d’Ancien Régime (d’avant 1830), tandis que les autres sont ou ont été anoblies – certaines, comme les Boël, les Solvay ou les Janssen, l’ont été il y a un siècle, d’autres, comme Jef Colruyt ou les frères Moorkens, l’ont été tout récemment.

Proportionnellement à leur nombre, les nobles occupent donc une place cinq à six fois plus importante dans la fortune globale des Belges les plus riches. Les anoblis jouent un rôle très important dans cette pièce, sans toutefois qu’on puisse le quantifier avec précision car le groupe de familles le plus riche, celui des actionnaires d’AB InBev, est composite, mêlant nobles et anoblis.

Frère et Colruyt

Hors Inbéviens, la famille la plus fortunée est, sans véritable surprise, celle d’Albert Frère (GBL, CNP). Anobli baron en 1995, le "fils d’un marchand de clous" de la région de Charleroi est à la tête d’une fortune évaluée à 6,2 milliards d’euros. Il devance Jef Colruyt, l’héritier du groupe de distribution fondé par son grand-père Franz. Jef Colruyt est un nouveau venu dans le cénacle des gens titrés puisqu’il a été élevé au titre de baron par le roi Philippe en 2012. Tous deux ont obtenu concession de noblesse avec transmission héréditaire: leurs descendants sont donc nobles également. Suivent, de la quatrième à la sixième place dans l’ordre, les familles Emsens (groupes industriels Etex, SCR-Sibelco), Lhoist et Berghmans (groupe producteur de chaux Lhoist) et Janssen (Solvay, UCB). Tous anoblis.

Noblesse is Business

Le programme:

> Samedi 11 mars

Les nobles trustent le Bel20

> Mardi 14 mars

L’anoblissement de Maurice Lippens

> Mercredi 15 mars

Que des nobles chez MyMicroInvest

> Jeudi 16 mars

Les nobles ont-ils encore des châteaux?

> Vendredi 17 mars

Les nobles et leurs réseaux

> Samedi 18 mars

Entretien avec la princesse Esmeralda

 

Derrière les actionnaires du groupe De Nul, "roturiers" classés septième, survient la famille de Luc Bertrand. Nommé baron en 2005, Luc Bertrand fait partie des principaux actionnaires du holding Ackermans & van Haaren via le holding faîtier Belfimas, dont le contrôle final renvoie à une fondation aux Pays-Bas. Derrière Fernand Huts, neuvième et deuxième roturier de la liste, apparaît la famille Boël (ex-sidérurgie, Sofina), dixième avec un avoir évalué à 1,4 milliard d’euros. L’anoblissement des Boël remonte à 1930.

Couronner les réussites

En conclusion, les nobles, et parmi eux surtout les anoblis, contrôlent plus de la moitié des ressources des 500 plus riches du pays. Ils sont nettement mieux représentés au sommet de la liste que dans ses degrés inférieurs. Cela indique que le Roi, et, par-devers lui, le gouvernement, anoblit de nombreux hommes d’affaires et entrepreneurs et qu’il choisit, parmi eux, ceux qui affichent les réussites les plus spectaculaires en termes de ressources. Une politique de récompense des mérites, certes, mais fortement concentrée sur ceux ayant réussi à accumuler des richesses sous forme d’actions ou de contrôle des entreprises.

Si l’on consulte l’identité des entreprises contrôlées par les anoblis les plus riches, la majorité d’entre elles correspondent aux belles sociétés que compte le pays. Ainsi les dix familles anoblies les plus riches représentent-elles, dans l’ordre décroissant des fortunées: le holding GBL, le groupe de grande distribution Colruyt, le groupe de matériaux Etex, le carrier producteur de chaux Lhoist, le tandem formé par les sociétés biopharma UCB et chimique Solvay (toutes deux renvoyant à la famille Janssen), le holding Ackermans & van Haaren, le holding Sofina, l’autre carrier producteur de chaux Carmeuse, le groupe de tréfilerie Bekaert et le distributeur automobile D’Ieteren.

Et si l’on s’autorisait à comptabiliser également les sociétés contrôlées à la fois par des nobles et des anoblis, il faudrait ajouter AB InBev en tête de cette liste. Rien que du très beau monde, dont sept des vingt principales sociétés cotées sur Euronext Bruxelles.

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