analyse

Un noble sur six aux conseils d'administration du Bel 20

©Sofie Van Hoof

La noblesse est bien présente dans nos grandes entreprises, surtout par le fait des anoblissements. Le choix des heureux élus vise avant tout les administrateurs les plus puissants. Mais leur influence diminue.

S’il est une jauge qui mesure la puissance financière de la Belgique, c’est bien le Bel 20. Évaluer la présence de la noblesse dans ces entreprises peut donner un premier indice de son pouvoir sur le destin économique de notre pays. Nous étudierons plus précisément leur conseil d’administration. Les administrateurs légitiment en effet l’équipe dirigeante, contrôlent sa stratégie, décident de sa composition. Ils tracent les limites de ce qu’elle peut et ne peut pas faire.

Il apparaît rapidement que seules cinq entreprises sur les vingt n’ont aucun noble dans leur conseil d’administration (voir infographie): Proximus, Engie, Elia, Galapagos et Ontex. Parmi elles, les deux dernières sont de nouvelles recrues: elles ne sont arrivées dans le Bel 20 qu’en mars 2016.

©mfn

Parmi les quinze autres, la grande majorité donc, cinq noms se détachent, cinq entreprises qui ont dans leur conseil d’administration au moins trois nobles: AB InBev (3 nobles), Bekaert (7), GBL (6), Solvay (7) et UCB (5). Ces cinq entreprises ont aussi un autre élément en commun: un caractère familial bien ancré. Outre la présence dans les conseils d’administration, l’actionnariat de chacune d’entre elles est aussi en grosse partie réparti entre une ou plusieurs familles nobles. Dans le cas d’AB InBev, trois familles faîtières, via la InBev Stichting, détiennent plus de 20% des parts du groupe après la fusion récente avec SABMiller: les de Spoelberch, de Mévius et celle d’Alexandre Van Damme (noble mais dont le titre de chevalier est échu à son père Jean).

Même contrôle pour Solvay et UCB, où les structures Solvac et Financière de Tubize, respectivement les holdings regroupant les familles fondatrices de Solvay et d’UCB, détiennent 30% et 34% de leur entreprise. La holding Pargesa d’Albert Frère détient 50% de GBL. Et la stichting familiale AK Bekaert regroupe 36% des actions du groupe du même nom. Nous retrouvons d’ailleurs plusieurs membres communs dans les conseils d’administration des structures actionnariales et ceux des entreprises proprement dites. À noter cette seule exception: Colruyt, dont la famille détient plus de 50% des actions, fait bien partie de ce groupe d’entreprises, mais ne compte qu’un seul noble dans son conseil d’administration: Jef Colruyt lui-même, anobli en 2012.

Enfin, ceci: nous disions qu’Ontex n’a aucun noble dans son conseil d’administration; il en compte dans ses actionnaires puisque, avec 15% des actions en main, GBL a bel et bien son mot à dire.

6 anoblis
Le Palais a anobli ces dernières années 6 des 20 administrateurs les plus puissants de Belgique.

Venons-en au cœur de notre discussion: le nombre de nobles dans les conseils d’administration du Bel 20. Selon notre décompte, 40 postes sur 249 sont détenus par des nobles, ce qui fait une présence d’environ 16%. Attention, une personne peut occuper plusieurs postes d’administrateur. Par exemple, la comtesse Evelyn du Monceau siège à la fois au CA de Solvay et à celui d’UCB. Le nom du baron Bert De Graeve se retrouve chez UCB, mais aussi chez Bekaert et Telenet (dont il est président). Ils sont finalement 37 nobles à siéger dans les conseils d’administration. Nous retiendrons cependant la première salve de chiffres, donc une présence de 16% de nobles. Le nombre de mandats nous importe plus que le nombre de personnalités nobles lui-même, puisque c’est lui qui détermine l’influence globale qu’exercent les nobles relativement à l’ensemble des sièges contenus dans les conseils d’administration.

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Le programme:

> Samedi 11 mars

Les nobles trustent le Bel20

> Mardi 14 mars

L’anoblissement de Maurice Lippens

> Mercredi 15 mars

Que des nobles chez MyMicroInvest

> Jeudi 16 mars

Les nobles ont-ils encore des châteaux?

> Vendredi 17 mars

Les nobles et leurs réseaux

> Samedi 18 mars

Entretien avec la princesse Esmeralda

 

De ce qui précède, nous pouvons tirer cette conclusion intermédiaire: une présence de 16% dans les organes de contrôle des entreprises, c’est cinquante fois plus que leur proportion réelle dans la société. Notre royaume compte à peu près 30.000 personnes nobles. Nous pouvons donc en conclure que la noblesse a un accès privilégié au contrôle de nos grandes entreprises par rapport au commun des mortels.

La chaise musicale

Ce pouvoir est-il constant au fil du temps? Nous avons effectué le même exercice sur l’année 2010. Avec ce changement tout d’abord: tous les ans, en mars, la liste du Bel 20 est remise à jour. En 2010, la liste des entreprises n’était donc pas tout à fait la même. Plutôt que de comparer deux listes d’une même constitution, il nous paraît essentiel, pour que notre exercice soit valable, de recourir à la liste qui prévalait alors. La raison en est simple: notre but est d’évaluer la présence des nobles au sein des vingt entreprises les plus importantes et ce, à un moment donné, quel que soit le nom de ces entreprises.

©Mediafin

Et cette constatation: en 2010, les nobles possédaient plus de mandats d’administrateur, 58 au lieu de 40, mais le nombre total de mandats était également plus élevé, 263 au lieu de 249. En proportion, nous pouvons constater que, de 2010 à 2016, la présence relative des nobles au sein des conseils d’administration a diminué: elle était encore de 22% en 2010, contre 16% en 2016. La noblesse a donc perdu 6% de présence six ans plus tard. D’un mandat sur cinq à un mandat sur six. Ce n’est pas un glissement, mais une érosion.

Comment expliquer cette légère perte d’influence?

La cause la plus importante est à chercher du côté des départs de certains administrateurs au carnet bien rempli. Ces habitués des organes de contrôle multipliaient les postes dans les conseils d’administration. Le comte Georges Jacobs (administrateur en 2010 chez Belgacom, Delhaize), Baudouin Velge (anobli via son père, fait baron en 1993 – présent en 2010 chez Cofinimmo, Bekaert), le comte Arnoud de Pret (AB InBev, Delhaize, UCB, Umicore) ont, depuis, quitté leurs fonctions. Alexandre Van Damme est resté dans AB InBev mais est sorti d’UCB, Albert Frère s’est retiré de son holding GBL et de l’énergéticien GDF Suez, devenu Engie. Le baron Luc Vansteenkiste (anobli en 2005) a quitté le conseil d’administration du groupe Delhaize, et le comte Paul Buysse celui de Bekaert.

Certains nobles sont remplacés par d’autres, comme l’atteste l’arrivée de Rudi Thomaes chez Umicore. Ce dernier a été fait baron en 2013 pour services rendus à la tête de la Fédération des Entreprises de Belgique. Notons aussi l’anoblissement de Jacques Delen en 2016, qui offre à Ackermans & van Haaren un deuxième poste d’administrateur issu de la noblesse. Colruyt entre aussi dans la liste, on l’a dit, grâce à l’anoblissement de son patron, Jef Colruyt. Mais ces nouvelles recrues ne viennent pas contrebalancer la perte d’influence due au départ de plusieurs grands administrateurs issus de la noblesse. Le cas de Delhaize est à cet égard le plus exemplatif. Le conseil d’administration a perdu quatre nobles: Luc Vansteenkiste, Arnoud de Pret, Georges Jacobs et le comte Richard Goblet d’Alviella. Des départs progressifs qui, à l’exception de Luc Vansteenkiste, ne datent pas de la fusion avec Ahold. Cette dernière a cependant mis une croix sur le retour de Belges dans le conseil d’administration, sans parler de ceux issus de la noblesse.

L’ancien et le nouveau

Nous nous sommes donc penchés sur une autre source d’informations pour établir l’importance de la noblesse dans l’économie belge. Chaque année, L’Echo publie son classement des vingt administrateurs les plus puissants des sociétés belges. Le panel de sociétés est large: il s’agit de toutes les sociétés cotées à la Bourse de Bruxelles, aussi bien sur le marché continu d’Euronext que sur la plateforme Alternext qui reprend les PME cotées. En 2016, l’étude a passé 127 sociétés sous la loupe (voir infographie ci-dessus). Les administrateurs se voient attribuer des points selon leur rôle au sein du conseil et selon le segment de marché où l’entreprise concernée est cotée.

©RACINE

L’édition de 2016 nous montre que sept nobles sont repris dans le classement des vingt administrateurs les plus puissants de Belgique. Ils étaient huit en 2010, et neuf dans notre étude de 1999. Ces données nous montrent ici aussi que la noblesse occupe une place influente dans l’entrepreneuriat belge. Elle était jusqu’à 150 fois supérieure à sa représentation dans la société en 1999. Une plongée dans ces listes nuance néanmoins cette conclusion, elle l’oriente même dans un autre sens, plus surprenant. Parmi les sept administrateurs nobles de notre classement en 2016, six sont le fruit d’un anoblissement très récent. En tête du podium, Luc Bertrand possède cinq mandats, le maximum autorisé. Il a été fait baron en 2005. En deuxième position, Philippe Vlerick. Son titre de baron lui a été décerné en 2008. Le baron Bert De Graeve a été anobli en 2007. Même proximité chez Jef Colruyt (6e, baron en 2012), Hilde Laga (7e, baronne en 2015) et, plus anciennement, Philippe Bodson (16e, baron en 2000). Seule la comtesse Evelyn du Monceau, à la onzième place, est d’une noblesse plus ancienne (membre de la famille Janssen, elle a épousé le comte Diego du Monceau). Elle montera bien tôt en puissance puisqu’elle vient d’être nommée présidente du conseil d’administration d’UCB, en remplacement de Gerhard Mayr.

Noblesse is business - Teaser

En 2010, trois administrateurs étaient de noblesse ancienne, tout comme en 1999. Faisons l’exercice dans l’autre sens: combien d’administrateurs de 1999 auraient été nobles si l’on considérait les anoblissements concédés depuis lors? Ils seraient quatorze au lieu de neuf. De ces mouvements, et ce n’est pas une surprise, on peut conclure que la Commission d’avis sur les concessions de faveurs nobiliaires puise allègrement (est-ce un hasard?) parmi les hommes d’affaires les plus influents pour déterminer sa liste de candidat à la noblesse. C’est donc parce qu’ils sont puissants qu’ils viennent grossir le rang des nobles, et non pas parce qu’ils sont nobles qu’ils rejoignent et influencent les conseils d’administration.

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