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Yes! Je serai drietalig à 18 ans

©vadot

Un véritable trilinguisme à l’échelon national, c’est possible? Oui. À condition de faire sauter quelques verrous communautaires, budgétaires et éducationnels.

À Charleroi, un chauffeur de bus de la ligne 37 salue un couple de voyageurs étrangers dans un anglais joli et précis. Au même moment, à Turnhout, un clarkiste originaire de Rochefort s’exécute auprès de son client dans un néerlandais impeccable. À Tongres, le manager d’une PME s’apprête à conclure un énième contrat de vente avec Paris dans un français presque que parfait. À La Calamine, une enseignante dispense... et cetera, et cetera.

Dossier "12 idées pour s'en sortir"

L'Echo a planché sur 12 propositions ambitieuses et constructives pour sortir le pays de ses difficultés.

 

→ Notre dossier complet à lire ici

Notre utopie réaliste commence ici, chez nous, dans ce plat pays tridimensionnel qui est le nôtre. Avec un multilinguisme à la belge certes, mais un multilinguisme quand même. Équilibré, sans conteste, sans complexe, pour l’enseignement général autant que technique ou professionnel. À l’instar de ce qui prévaut déjà aujourd’hui dans les pays scandinaves et en Hollande par exemple (bilinguisme au minimum) ou, plus poussé encore, chez nos voisins luxembourgeois dont le système scolaire actuel produit annuellement des quadrilingues.

Le Luxembourg et la Catalogne

En réalité, la majorité des experts que nous avons rencontrés pour tenter de modéliser l’école belge trilingue idéale nous invitent à puiser notre inspiration dans deux modèles d’enseignement étrangers, celui du Luxembourg et celui dit "de Barcelone". C’est notamment l’avis du philosophe et économiste Philippe Van Parijs (UCL) qui, depuis plusieurs années, planche sur cette question. Il est entre autres l’initiateur du "Plan Marnix" dont l’objectif est de promouvoir le multilinguisme, dès le plus jeune âge, chez les petits Bruxellois ("Le véritable trilinguisme n’est réaliste que pour Bruxelles", soutient-il). Selon lui, "Luxembourg et Barcelone sont deux villes de l’Union européenne qui partagent avec Bruxelles la conjonction de deux caractéristiques: un statut bilingue (et même trilingue pour Luxembourg) et une proportion importante d’élèves issus de l’immigration n’ayant aucune des langues officielles comme langue maternelle. Le degré auquel les systèmes scolaires catalan et luxembourgeois parviennent à rendre leurs élèves bilingues dans les langues officielles est bien supérieur à ce qui est aujourd’hui réalisé globalement dans la capitale belge." D’où l’intérêt de voir comment ceux-ci s’organisent, sans pour autant tomber dans l’illusion d’une transposition systématique.

"Il ne faut jamais séparer les enfants selon leur langue maternelle. Bien au contraire, mélangeons-les."
Laurence Mettewie professeur de langues à l’UNamur

Principe fondamental des modèles scolaires luxembourgeois et catalan que nous appliquerons à notre école belge trilingue idéale: la non-séparation des enfants en fonction de leur langue maternelle est effective dès la première année de scolarisation. Qu’il soit francophone, néerlandophone, germanophone ou d’expression étrangère, le jeune Belge suit le même trajet d’apprentissage des langues, en l’occurrence le néerlandais, le français et l’anglais. Seule petite nuance, un cours d’allemand est impérativement maintenu dans le cursus du jeune Belge de langue allemande. "Il ne faut jamais séparer les enfants selon leur langue maternelle, indique Laurence Mettewie, professeur de langues à l’UNamur et auteur de nombreux ouvrages sur le multilinguisme dans le contexte communautaire belge. Bien au contraire, mélangeons-les. C’est bénéfique pour tout le monde. Pour un arabophone ou un turcophone qui est déjà habitué à fonctionner dans d’autres langues que sa langue maternelle, en apprendre une de plus n’est pas insurmontable. À condition bien sûr que ‘l’imput’ dans ces trois nouvelles langues soit suffisamment solide."

École maternelle de 2,5 à 6 ans

Apprentissage des deux langues mimétisme (activités ludiques)

Ainsi, dès la première maternelle, notre "bambin national" reçoit le néerlandais et le français comme langues d’instruction. L’apprentissage par mimétisme est privilégié, les activités ludiques (dessins animés, chansons, …) visant à éduquer son oreille aux deux langues sont développées. L’enseignant est un référent, un "passeur" chargé de veiller avant tout à ce que l’enfant découvre, s’amuse. Point d’anglais à ce stade, l’école maternelle est obligatoire pour tous dès l’âge de 4 ans.

Le début du primaire (1er année + première moitié de la 2e) est exclusivement consacré à l’apprentissage de la lecture et de l’écriture du néerlandais. "Les enfants ont généralement plus de facilités à apprendre le néerlandais car c’est une langue transparente: il y a une logique entre la prononciation et l’écrit, expose Laurence Mettewie. Le français est beaucoup moins phonographique. Introduisez ensuite des sons du français en fin de première primaire, et ils feront rapidement le transfert vers cette deuxième langue."

École primaire 6 à 12 ans

1ère année et 1/2 de la 2ème année: apprentissage lecture-écriture du néerlandais

2/2 de la 2ème année et 3ème année: apprentissage lecture-écriture du français

4-5-6ème année: 50% fr 50% nl + activités ludiques en anglais

La seconde moitié de la deuxième année ainsi que la troisième primaire sont ainsi dédiées à l’apprentissage de la lecture et de l’écriture du français, avec un suivi des compétences déjà acquises en néerlandais.

Durant les trois dernières années du primaire, les cours sont administrés à doses linguistiques égales, soit pour moitié en néerlandais et pour moitié en français. L’anglais est introduit pour les activités ludiques et pour le cours de gymnastique uniquement. À ce stade, cette troisième langue est exclusivement pratiquée oralement. Elle n’est enseignée comme matière qu’à partir de la première année du secondaire pour devenir, à partir de la quatrième, la langue véhiculaire de l’enseignement, c’est-à-dire celle utilisée entre les professeurs et leurs élèves au quotidien (récréation, explication d’une matière incomprise, bulletins, etc). "Si vous voulez faire des trilingues chez nous, il faut impérativement que nos jeunes étudient d’abord dans une autre langue nationale — en particulier le néerlandais pour les francophones — avant de se tourner vers une langue internationale comme l’anglais, résume Philippe Van Parijs. Sans quoi, ils ne seront ‘que’ bilingues au terme de leurs études."

École secondaire 12 à 18 ans

1ère, 2ème-3ème année: Matières données: 75% en néerlandais, 25% en français + anglais en matière

4ème, 5ème-6ème année: Matières données  25% en néerlandais, 75% en français + anglais en langue véhiculaire

 

Ainsi, l’enseignement bilingue – plus une langue internationale donc — se poursuit en humanités. Durant les trois premières années, le cursus se donne à 75% en néerlandais et à 25% en français. Cette asymétrie s’inverse (25% en néerlandais — 75% en français) pour les quatrième, cinquième années et la rhéto. Enfin, un cours de littérature mondiale est introduit dans le cursus des rhétoriciens.

L’année d’immersion obligatoire

Pièce majeure de notre école belge trilingue idéale, une année d’immersion dans une autre communauté linguistique que celle dont est issu le jeune est obligatoire. "Pour acquérir une langue, au-delà de son apprentissage, il faut avoir une obligation de survie, soutient Bernard Devlamminck, ancien directeur de l’Institut libre Marie Haps et ex-chef de cabinet (2004-2009) Enseignement supérieur de Marie-Dominique Simonet (cdH). Mon opinion est donc que les enfants doivent vivre sur place à un moment donné de leur apprentissage, tout en s’assurant qu’ils se mélangent entre eux." À accomplir impérativement entre la sixième primaire et la troisième secondaire, le choix du moment pour réaliser cette immersion d’un an (internat ou famille d’accueil) est laissé à l’appréciation des parents. "Juridiquement, imposer une année d’immersion à tous les élèves est possible, nous confirme-t-on dans les rangs du cabinet de la ministre Schyns (cdH). Mais pour que cela soit techniquement réalisable du côté de la Fédération Wallonie-Bruxelles, la Communauté flamande doit adopter un décret qui accueille les élèves. Sans quoi nos élèves ne pourront pas s’inscrire du côté flamand." Un budget spécifique est alloué au financement de cette année d’immersion obligatoire pour tous. Au terme de celle-ci, le jeune peut, s’il le souhaite, choisir de poursuivre son cursus dans cette autre communauté linguistique.

"Last but not least", chaque élève est tenu, en fin de sixième secondaire, de passer et de réussir un test utilitaire dans les trois langues afin de décrocher son "passeport pour le monde du travail/l’enseignement supérieur".

"Juridiquement, imposer une année d’immersion à tous les élèves est possible"
cabinet de la ministre de l’enseignement Marie-Martine Schyns

Professeurs mieux rémunérés

Tous les enseignants doivent faire preuve de leur trilinguisme avant d’être autorisés à enseigner dans les écoles du pays. "Je pense qu’il faut effectivement aller jusque-là, vu les nombreuses difficultés que nous rencontrons à attirer des professeurs d’une communauté linguistique vers une autre et vu le manque cruel de ‘native speakers’, confie Marianne Coessens, directrice-Présidente de la Haute école de Bruxelles (HEB). L’un de nos grands projets est d’ailleurs d’envisager à terme que nos instituteurs et régents puissent faire la moitié de leur cursus en Région bruxelloise néerlandophone, et l’autre moitié en Région bruxelloise francophone. Profitons du débat actuel autour de la réforme de la formation initiale des enseignants pour (re) mettre cela sur la table du gouvernement."

À souligner que, dans la perspective d’un trilinguisme exigé chez tous les enseignants belges, ceux-ci devraient être mieux rémunérés. "Sans cela, vous ne parviendrez jamais à les garder en Belgique, ou ils opteront tout bonnement pour une autre profession", prévient Laurence Mettewie.

Outre le cadre scolaire, tous nos interlocuteurs — les professeurs de langues en tête — insistent sur la nécessité absolue pour notre jeune Belge de saisir les occasions de pratiquer les langues étrangères dans sa vie au quotidien. "C’est une question de motivation, déclare Philippe Van Parijs. Pour la susciter chez chacun de nous, il faut se tourner vers des initiatives autres que scolaires comme celle lancée par BX Brussels." (lire encadré ci-dessous). Ainsi, point d’orgue de notre modèle "utopico-réaliste", l’émergence de lieux de vie multilingues (clubs sportifs, académies de musique…) est priorisée par les politiques. Des rapprochements significatifs sont établis entre l’Adeps et son pendant flamand, le Bloso. Les parents s’engagent à adopter une attitude proactive dans l’emploi des langues au sein de la sphère privée. Enfin, le doublage des films en télévision et sur tout support audiovisuel est aboli en Belgique, le sous-titrage est quant à lui généralisé sur l’ensemble du pays.

Trilingue comme Kompany

Inauguré à Woluwé-Saint-Lambert en 2013, BX Brussels est le club de football fondé par Vincent Kompany. Depuis ses débuts, l’illustre établissement sportif bruxellois se profile comme un lieu multilingue. "Notre rêve est que tous nos jeunes quittent notre club à 18 ans en étant capables de s’exprimer en français, en néerlandais et en anglais", expose Cathy Van Remoortere, social manager du club. Les coaches, bénévoles, sont recrutés sur base de leurs compétences footballistiques, socio-pédagogiques et linguistiques. "Toutefois, il est évident que nous n’excluons personne sous prétexte qu’il n’est pas trilingue, insiste Cathy Van Remoortere. Nous demandons que le coach ait une attitude d’ouverture à l’égard de la pratique des langues étrangères sur le terrain." BX Brussels offre ainsi des cours de langues aux entraîneurs qui souhaiteraient s’améliorer dans le domaine. À terme, le club espère pouvoir les organiser en son sein. Actuellement deux personnes, dont l’une est détachée par "Het huis van het Nederlands", travaillent sur le projet linguistique du club. Elles sont notamment chargées de recruter de futurs coachs multilingues dans les écoles supérieures. Enfin, la communication de BX Brussels est entièrement bilingue. "Vincent Kompany et son club sont un magnifique modèle de trilinguisme, se réjouit le philosophe Philippe Van Parijs. Il suffit parfois d’une seule vidéo montrant le champion en train de ‘switcher’ d’une langue à l’autre pour que le jeune se dise: ‘moi aussi, je veux parler trois langues comme Kompany’." 

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