La "Dyle Valley", cœur mondial de la biotechnologie

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Le "croissant fertile" des biotechs, mâtiné d’e-santé, relie Leuven à Louvain-la-Neuve et Gosselies. Son épicentre se trouve à Ottenburg/ Grez-Doiceau. Pourquoi ne pas y développer un "hub" au rayonnement international, rassemblant ce qui se fait de mieux dans le secteur en Belgique.

Le mythe du garage érigé en berceau de la Silicon Valley fait partie de l’histoire américaine. Chez nous, la légende dira peut-être un jour que la Dyle Valley est née dans… une ferme. Le secteur des technologies de la santé pourrait en tout cas trouver, dans les entités d’Ottenburg et Grez-Doiceau, un écrin de choix qui lui permettrait de se poser en moteur de la nouvelle économie du pays. Avec toutes les conséquences que cela implique en matière de création d’activités, et donc d’emplois.

Pour pousser plus avant leurs avantages, les entreprises, les laboratoires de recherche et les universités du nord et du sud du pays uniraient leurs forces. Pas de pré carré à conserver jalousement. L’endroit est d’ailleurs à cheval sur la frontière linguistique. La Dyle Valley serait le centre nerveux des biotechnologies de la santé et de tout ce qui gravite autour: un hôpital de pointe pour les études cliniques, un pôle universitaire dédié à la santé, des laboratoires de recherche, des sociétés de services, des espaces de rencontres.

Aujourd’hui déjà, universitaires et scientifiques ont bien compris tout l’intérêt d’unir leurs forces pour faire de la Belgique un acteur d’envergure mondiale. La création d’un pool interuniversitaire et d’un hôpital universitaire rassemblant les universités du pays permettrait aux entreprises de pointe de s’appuyer sur une infrastructure unique.

L’avantage est double: la recherche fondamentale peut être directement exploitée dans des start-up, et les chercheurs qui se sont tournés vers le monde de l’entreprise conservent des connexions avec les laboratoires universitaires. "Il faut un environnement multidimensionnel pour permettre aux biotechnologies de prospérer", résume Christian Homsy, le CEO de Celyad.

À l’instar de la Silicon Valley, une nébuleuse de sociétés technologiques étalées sur une soixantaine de kilomètres au sud de la baie de San Francisco, la Dyle Valley ne se limiterait évidemment pas à son épicentre. Elle s’appuierait sur le "croissant fertile" existant, qui relie Leuven à Gosselies en passant par Louvain-la-Neuve. Auquel viennent s’adjoindre les antennes liégeoise et gantoise.

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Tous ensemble

Surmonter les clivages interrégionaux est également primordial. Les atouts des trois Régions sont très différents, et donc complémentaires. La Flandre a pour elle un soutien capitalistique plus important, qui a favorisé une croissance plus rapide et plus forte des entreprises, ainsi que des instituts de réputation mondiale (le VIB, pour les biotechs, et l’Imec pour l’électronique). Bruxelles est très présente dans l’e-santé. Quant à la Wallonie, elle s’érige de plus en plus en pôle de référence biotechnologique, en particulier dans les thérapies cellulaires.

L’heure est donc venue de transcender les frontières. Cela n’a rien d’utopique. L’exemple de la Medicon Valley, à la frontière entre le Danemark et la Suède, est là pour le prouver. En moins de dix ans, le cluster s’est hissé au sein du top 3 européens de biotechnologies et de pharmacie.

La Dyle Valley permettrait de transformer un agglomérat d’entreprises, de laboratoires et de pôles universitaires wallons, bruxellois et flamands en un véritable écosystème, qui s’accompagnerait d’un changement de mentalité. "Il faut une culture de l’excellence et de la prise de risque, et ne pas vilipender les gens qui se plantent et relancent un projet d’entreprise", souligne Christian Homsy.

John Tchelingerian, le patron de Promethera Biosciences, abonde dans le même sens. Pour lui, le modèle américain a fait ses preuves. "La Silicon Valley a une particularité: le respect total des entrepreneurs par les financiers et le respect des fondateurs, ce qui favorise les transferts de technologies. Il faut donner le pouvoir aux entrepreneurs et des fonds d’investissement qui les respectent. C’est le secret des Etats-Unis."

"Il faut des fonds qui respectent les entrepreneurs. C’est le secret des Etats-Unis."
John Tchelingerian CEO de Promethera Biosciences


Des financiers connaisseurs

Le pôle central installé à Ottenburg et Grez-Doiceau attirerait immanquablement les fonds d’investissement, le talon d’Achille de l’Europe. De ce côté-ci de l’Atlantique, ils font presque figure de nains en comparaison avec leurs homologues américains.

Selon plusieurs de nos interlocuteurs, le problème pourrait être résolu si les fonds développaient davantage leur culture d’entreprise et se posaient en investisseurs leaders ("lead investors") dans des projets industriels. "Il faut structurer les fonds de venture capital. C’est la force de la Silicon Valley. Là-bas, il suffit de venir avec une idée pour recevoir des fonds", explique Alain Parthoens, CEO fondateur du fonds Vesalius Biocapital. Un réseau financier suffisamment dense est donc la clé. Et si les fonds américains brassent beaucoup d’argent, c’est selon lui parce que tous leurs gestionnaires sont des entrepreneurs et connaissent à fond le secteur dans lequel ils investissent. "Ici, les fonds sont essentiellement gérés par des financiers", regrette-t-il.

La Dyle Valley s’érigerait donc en creuset favorisant les contacts directs entre financiers — publics et privés -, chercheurs et entrepreneurs. "Il faut des espaces de créativité et des activités de services qui favorisent les rencontres et les échanges, qu’ils soient informels ou structurés", souligne Frédéric Druck, directeur de la communication et des relations internationales chez Biowin, le pôle de compétitivité wallon qui soutient les entreprises biotechnologiques.

Hugues Bultot, le patron de MaSTherCell, insiste de son côté sur l’importance de la communication. "Il n’y a pas besoin de construire des infrastructures qui ne sont pas demandées par les entreprises. L’important, c’est la création d’une communauté virtuelle. Et pour cela, il faut une vraie politique de communication pour créer une interaction entre les différents acteurs, renforcer la visibilité, et attirer ainsi l’attention des investisseurs."

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La Dyle Valley n’est pas qu’un nid à start-up. Y faire contribuer les gros acteurs — UCB, GSK, Janssen Pharmaceutica… – permet de créer appel d’air. Pour Christian Homsy, les grandes entreprises doivent être le vivier des talents que les petites sociétés ne peuvent former faute de temps et d’argent. "L’idéal serait que les grandes entreprises servent d’incubateurs pour les sociétés innovantes, à l’instar de ce que Novartis a fait à Boston par exemple. On pourrait aussi obliger les entreprises à consacrer quelques heures à des cours d’entrepreneuriat pour des étudiants en post-doctorat", ajoute John Tchelingerian.

Créer un pool interuniversitaire, avec un laboratoire multidisciplinaire et un hôpital uniques, faciliterait en outre les liens entre les entreprises et les chercheurs. "Toutes les disciplines (immunothérapie, oncologie…) sont interconnectées. Il faut que l’on en arrive à une masse critique en termes de recherche. Dans ce sens, la création d’un pool interuniversitaire est tout à fait pertinente", soutient Philippe Durieux, CEO de la Sopartec, la société chargée de valoriser les technologies développées à l’UCL.

Chaque université garde ses spécialisations. Même chose pour les hôpitaux, regroupés au sein d’une infrastructure unique. "Ce sont des centres de productivité scientifique majeurs, souligne Étienne Sokal, fondateur et directeur scientifique de Promethera. Il y a énormément d’innovations, mais toutes ne débouchent pas nécessairement sur une valorisation au sein d’une entreprise."

L’incontournable e-santé

L’avenir de la Dyle Valley passerait aussi par l’intégration d’un domaine de plus en plus présent dans le monde de la santé: l’informatique. La vitesse à laquelle se développent les applications à vocation médicale fait que l’on ne peut plus ignorer tout le bénéfice que l’on peut retirer de l’essor de l’e-santé.

Le terrain est encore en friche. "L’Europe est en train de rater le passage à l’e-santé. Aux Etats-Unis, on investit plus de 3 milliards de dollars dans ce secteur, et en Europe seulement 110 millions", souligne Alain Parthoens. La question est, selon lui, d’autant plus prégnante que le poids des soins de santé sur l’économie américaine (19 % du PIB) rend inéluctable l’adoption d’un nouveau modèle.

"À l’avenir, chaque patient aura ses données personnalisées et les organismes payeurs rembourseront patient par patient, en fonction de l’efficacité du traitement", dit le patron de Vesalius.

"Le jour où une Région poussera le secteur IT à travailler avec les sciences de la vie, il y aura beaucoup d’argent à faire."
Alain Parthoens CEO de Vesalius Biocapital

Il faut donc intégrer davantage les mondes de la pharmacie et des technologies de l’information. Pas évident: aucun des deux ne veut faire un pas vers l’autre, faute de le connaître. "Le jour où une Région sera prête à pousser le secteur IT à travailler avec les sciences de la vie, il y aura beaucoup d’argent à faire", soutient Alain Parthoens. La création d’un cursus spécialisé au cœur même de la Dyle Valley aurait donc, ici aussi, tout son sens.

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