interview

La sortie du nucléaire en danger

Chris Peeters, CEO d'Elia: "L’indépendance énergétique coûte également beaucoup d’argent. On peut s’imaginer importateur. On peut aussi s’imaginer exportateur. ©Tim Dirven

"Il faut des solutions concrètes à la sortie du nucléaire pour cet été" nous explique Chris Peeters, CEO d'Elia.

Le vrai défi, c’est de regarder au niveau européen comment survivre à une semaine d’hiver très froide avec peu de vent et peu de soleil.

Chris Peeters, à la tête d’Elia depuis juillet 2015, nous accorde sa première interview. Et d’emblée, il avertit: il faut décider, d’ici l’été prochain, par quoi on va remplacer le nucléaire, faute de quoi, la prolongation sera la seule option.

Pourquoi avoir attendu aussi longtemps avant de vous exprimer?

Nous avons pris le temps de définir une nouvelle vision, parce qu’il y a beaucoup de changements dans le secteur énergétique. Et Elia, qui a un groupe de stakeholders très divers, a voulu avoir leur support sur la stratégie suivie.

Quels sont les principaux défis pour Elia dans la révolution énergétique en cours?
Etre à la fois un facteur stabilisant, en assurant à tout moment l’équilibre du réseau, et à la fois facilitateur de cette transition, en offrant un accès équitable au système à tous les acteurs de marché, y compris les nouveaux entrants comme les agrégateurs ou les petits producteurs.

Avec la chute du prix du photovoltaïque, l’énergie solaire va-t-elle devenir dominante?
Dominante, je ne dirais pas. Le solaire produit beaucoup en journée, mais pas le soir, au moment de la pointe de consommation: d’autres technologies vont toujours venir en complément. Mais vu la vitesse à laquelle les coûts du solaire sont en train de diminuer, il est clair qu’il va jouer un rôle très important.

"Si nous tardons, nous allons nous retrouver dans une situation de fait accompli: il faudra prolonger Doel 4 et Tihange 3."

Les risques de délestage se sont-ils vraiment éloignés aujourd’hui?
Oui, les besoins en flexibilité sont actuellement couverts grâce à un certain nombre de centrales au gaz qui sont toujours sur le marché. Et les nouvelles interconnexions avec les pays voisins vont encore adoucir le problème pour les hivers qui viennent.

Electrabel signale que l'arrêt de Tihange 1 pourrait être plus long que prévu. Selon Electrabel, le réacteur ne redémarrera pas avant le 30 novembre. L’AFCN, plus prudent, dit: "Aucune échéance ne peut être fixée."

Ce réacteur est à l’arrêt depuis le 7 septembre.

Mais ensuite, il y aura la sortie du nucléaire, qui suscite de grandes questions. Que veut-on? Des centrales au gaz? Des interconnexions supplémentaires? Un mix des deux? Autre chose? Il faut y travailler maintenant pour avoir des solutions concrètes d’ici l’été prochain. Si nous ne préparons pas la période 2022 à 2025 dès l’été prochain, nous allons nous retrouver dans une situation de fait accompli: on peut déjà parier qu’il faudra alors prolonger Doel 4 et Tihange 3.

L’été prochain, ce n’est plus si loin…
Les différents acteurs du secteur en sont bien conscients, et y travaillent. Elia a joué son rôle, et publié une série de rapports. Et une série d’initiatives sont prises aussi bien au niveau fédéral qu’au niveau régional.

Mais le pacte énergétique pour lequel votre prédécesseur a été un des premiers à plaider semble mal embarqué…
C’est un défi important, et la responsabilité politique doit jouer. Il faut espérer qu’il y aura convergence à un certain moment. Décider du mix énergétique est de la responsabilité du politique, pas d’Elia.

La poussée des énergies renouvelables va rendre l’Europe plus indépendante et maintenir les investissements et l’emploi en Europe.

Mais n’avez-vous pas des préférences? Pourriez-vous vivre, par exemple, avec 50% d’électricité importée?

C’est un choix politique. On peut faire en sorte que ce soit possible. L’indépendance énergétique coûte également beaucoup d’argent. On peut s’imaginer importateur. On peut aussi s’imaginer exportateur.

©Tim Dirven

Le vrai défi, c’est de regarder au niveau européen comment survivre à une semaine d’hiver très froide avec peu de vent et peu de soleil. Va-t-on le faire en consommant moins cette semaine-là, en stockant l’électricité ou en construisant de nouvelles centrales de back-up? On parle d’un nombre limité de jours par an, et généralement de trois à quatre heures par jour seulement. La digitalisation et une plus grande électrification, avec le développement des pompes à chaleur et des voitures électriques, vont aussi donner plus de flexibilité au système: on peut imaginer de ne pas utiliser ces pompes et ces voitures durant les grands pics de consommation. Et l’échelle géographique à laquelle on agit compte beaucoup: même durant une vague de froid, vous avez une certaine production solaire dans une partie de l’Europe.

 

Mais cela signifie des investissements supplémentaires dans des interconnexions?
Elia, avec 50Hz, prévoit d’investir 5 milliards d’euros dans les 5 ans, pour veiller à ce qu’un tel système arrive. Cela a des avantages directs: cela permet d’avoir des prix de l’électricité plus compétitifs, et cela offre davantage de sécurité d’approvisionnement. La poussée des énergies renouvelables va rendre l’Europe plus indépendante et maintenir les investissements et l’emploi en Europe. Nous investissons dans le futur, et nous laisserons à nos enfants et petits-enfants un système énergétique plus beau que celui que nous avons reçu.

Que deviennent les projets d’Elia à l’international?

Elia Grid International a toujours des activités intenses au Moyen-Orient et développe des activités en Asie, mais dans le consulting. Les activités d’EPC (ingénierie, approvisionnement et construction, NDLR), par contre, qui représentent un risque important, nous nous y intéresserons plus tard, quand nous seront mieux préparés.

Et le câble Google, ce projet de câble sous-marin au large de la côte est américaine pour connecter les parcs offshore, il est abandonné?
Il est au frigo, vu les élections aux Etats-Unis. Si Clinton est élue, ce type de projets devrait revenir à l’agenda. Si Trump est élu, il y a de fortes chances que les renouvelables ne seront pas suffisamment soutenus pour permettre ce genre de grands projets.

Elia a-t-il des plans d’acquisition?
En matière de fusions et d’acquisitions, nous sommes dans une politique d’attente active. Il y a peu d’opportunités vraiment attrayantes, contrairement à l’époque où nous avons repris 50Hz. Il y a peu d’entreprises à vendre, et quand il y en a, c’est à des prix quasiment deux fois plus élevés qu’il y a cinq ans, qui deviennent difficiles à justifier.

On avait parlé d’une augmentation de capital d’Elia pour fin 2017, début 2018…
Ce qui pourrait être nécessaire, c’est une augmentation de capital dans le cadre de Nemo (le projet d’interconnexion entre la Belgique et la Grande-Bretagne, NDLR). Cette augmentation de capital sera normalement planifiée à l’horizon 2018-2019, mais elle sera assez limitée. Cela dépendra de notre politique de dividendes dans les années à venir, et de certaines modalités de la prochaine période régulatoire qui doivent encore être discutées.

On entend qu’un des incitants tarifaires négocié avec le régulateur a été mal paramétré, et qu’il va faire perdre à Elia jusqu’à 3 millions de bénéfice cette année…

Il y a eu effectivement un problème dans une des formules, et nous sommes en discussion avec le régulateur pour voir comment corriger cela. Nous prenons notre responsabilité dans les erreurs de calcul, mais Elia doit aussi être correctement rémunérée pour ce qu’elle fait.

La période agitée qu’a vécue Elia avec le départ de l’ancien CEO et des relations pas toujours faciles entre le conseil d’administration et le management a laissé des traces, disent plusieurs sources…
Il est difficile pour moi de commenter quelque chose qui s’est passé alors que j’étais en France. En arrivant, j’ai vu des personnes très motivées à relever les défis, du côté du board comme du management. Et je pense qu’on a fait un beau trajet ensemble ces 15 derniers mois.

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