reportage

Visite à Fleurus dans le Fort Knox de la médecine nucléaire belge

©IRE

Le géant néerlandais des puces électroniques ASML n’a pas choisi par hasard la petite ville de Fleurus pour y implanter une nouvelle usine révolutionnaire de production d’isotopes médicaux. L’IRE la financera en grande partie.

Le jour vient à peine de se lever quand nous nous présentons au guichet de la loge Bravo 1, un bâtiment aux vitres blindées d’où 25 agents de sécurité G4S épient le moindre signe de vie sur un terrain de 9 hectares. Ici, à un kilomètre de Fleurus, un labyrinthe de hauts grillages, de fils barbelés et de sas dissimule un des sites les mieux protégés en Belgique: le "Fort Knox" de la médecine nucléaire.

"Votre carte d’identité et votre smartphone, svp", nous dit-on tout de go, en nous remettant un badge, avec un code secret à ne communiquer sous aucun prétexte. Les règles sont strictes pour tout qui veut visiter le saint des saints de l’Institut national des radioéléments (IRE), un des quatre endroits sur la terre où l’on produit du technétium-99 (Tc-99), de loin le radio-isotope le plus prisé pour le diagnostic du cancer ou des maladies cardiovasculaires. "Prendre des photos est strictement interdit, nous prévient-on. Pour des raisons de sécurité et de secret nucléaire."

Deal exclusif avec ASML

À la fin de l’an dernier, le centre de recherches à Fleurus a fait l’actualité en concluant un deal exclusif avec le géant néerlandais des puces électroniques ASML. Un ingénieur de cette entreprise avait mis au point un mode de fabrication révolutionnaire d’isotopes radioactifs sans utiliser des déchets nucléaires. Les pouvoirs publics belges ont pris La Haye de vitesse en débloquant 52 millions d’euros pour tester ce procédé et, de son côté, l’IRE a décidé d’investir 250 millions d’euros dans la construction de deux lignes de production à Fleurus sur la base de cette technologie ASML.

250 millions €
Les deux lignes de production d’isotopes coûteront au total 250 millions d’euros à l’IRE.

Ce "transfert de technologie" révolutionnaire est resté en travers de la gorge de nos voisins du Nord. "De fait, c’est une technologie de pointe, souligne la chef de projet Veerle Van de Steen. La nouvelle usine sera constituée d’accélérateurs de particules qui produiront à grande échelle du molybdène-99 qui sert de matière première au radio-isotope le plus utilisé dans le monde."

Aujourd’hui, le molybdène est surtout fabriqué dans des réacteurs nucléaires qui ont fait leur temps. En Belgique, l’IRE recourt surtout au réacteur BR2 de Centre d’études de l’énergie nucléaire (CEN) à Mol, qui a déjà près de 60 ans. L’uranium-235 enrichi y est bombardé de neutrons, ce qui produit 2% de matériau utilisable. Les 98% restants sont constitués de déchets radioactifs indésirables. "La tâche du CEN est comme celle du paysan qui cultive des céréales, explique Veerle Van de Steen. Et, nous, avec ces grains, nous cuisons le pain."

Sans déchets radioactifs

Mais en tirant sur la cible avec un laser à électrons, produits dans un puissant accélérateur de particules – qui est le procédé mis au point par ASML –, on obtient le même résultat, mais sans déchets radioactifs. "Cette méthode réduit fortement les coûts pour les pouvoirs publics belges, observe Veerle Van de Steen. À présent, on estime le coût du traitement et du stockage des déchets radioactifs à 230 millions d’euros sur dix ans."

Les déchets nucléaires n’étaient pas le seul problème de l’ancienne méthode de production. Le recours aux réacteurs nucléaires en est un autre. La défaillance d’un seul de ces réacteurs dans le monde peut provoquer une pénurie d’isotopes. Selon l’IRE, la nouvelle technologie d’ASML (baptisée Lighthouse) est aussi une manière de sécuriser à long terme la production d’isotopes.

"La nouvelle usine d’isotopes sera aussi grande qu’un terrain de football, précise Veerle Van de Steen, en regardant le terrain où gambadent à présent quelques lapins et un renard égaré. D’ici 2024, la première ligne de production devra être opérationnelle. Son coût: 130 millions d’euros. À cette date, nous espérons pouvoir diagnostiquer les premiers patients au moyen d’isotopes issus du nouvel accélérateur de particules. En 2028, nous voulons lancer la deuxième ligne de production."

Nous fournissons ces radio-isotopes à un quart de la planète et quasi à toute l’Europe.
Veerle Van de Steen
chef de projet

L’IRE a bien soupesé les risques de cette usine flambant neuve. L’institut dit pouvoir supporter lui-même le financement de tout le projet – 250 millions d’euros pour les deux lignes de production. Ce n’est pas un hasard si le site de Fleurus est une des principales plaques tournantes du technétium-99, le matériau nucléaire privilégié par les médecins pour dépister les tumeurs. "Nous fournissons ces radio-isotopes à un quart de la planète et quasi à toute l’Europe, souligne Veerle Van de Steen. Cela représente de belles ventes et des marges bénéficiaires confortables."

Rendement difficile à chiffrer

Ces trois dernières années, le chiffre d’affaires de l’IRE a bondi, passant de 59 à 90 millions d’euros. Dans le même temps, l’institut a engrangé un total de 62 millions d’euros de bénéfice net. Avec des fonds propres de 138 millions – un peu moins de trois-quarts du total du bilan – l’IRE dispose d’un puissant levier financier pour contracter des emprunts destinés à construire l’usine.

Le rendement de l’investissement est difficile à chiffrer. ASML n’injecte pas de capitaux supplémentaires dans son procédé mais met à la disposition de l’IRE cinq collaborateurs. Les éventuels bénéfices que l’IRE enregistrera ne seront pas reversés à ASML. Le groupe néerlandais ne fait pas du projet une priorité stratégique. Même si le géant technologique reste propriétaire de sa méthode de production novatrice, ce qui peut lui valoir des royalties.

C’est le coût de l’usine à isotopes qui avait fait hésiter l’État néerlandais. Il ne voulait pas le subsidier, le secteur privé avait décliné faute de rentabilité à court terme et le Nuclear Research and Consultancy Group (NRG), exploitant du réacteur nucléaire à Petten, ne souhaitait délier les cordons de sa bourse que pour investir dans les isotopes destinés au traitement des patients et non pas au seul diagnostic.

Le cœur nucléaire du site

Nous voici devant une porte tournante. Nous passons notre badge sur le scanner et tapons le code. Veerle Van de Steen nous conduit dans un autre îlot clos du labyrinthe de Fleurus, jusqu’aux "hot cells", appelé aussi le cœur nucléaire du site parce qu’il n’existe que deux labos de ce type en Europe: à Petten et à Fleurus.

"Ici, nous purifions et traitons les isotopes qui sortent du réacteur ou de l’accélérateur de particules pour en faire des produits prêts, par exemple, pour les hôpitaux", explique Veerle Van de Steen. Chaque année, quelque 6 millions de diagnostics ou de traitements sont effectués dans le monde grâce aux radio-isotopes produits par l’IRE. Cela représente près de 30.000 patients par jour.

On nous remet deux dosimètres: un gris émettant un bip lorsque la radioactivité dépasse un certain niveau de contamination, et un bleu qui mesure l’exposition en base mensuelle. "Soyez tranquille, nous rassure Veerle Van de Steen. La limite maximale se situe à la moitié de ce qui peut être dangereux pour notre santé."

Nous entrons à présent dans une salle à basse pression où deux hommes en veste blanche manipulent avec adresse des bras télescopiques devant une petite fenêtre orange de 80 centimètres d’épaisseur. "Ici, les targets – c’est-à-dire les isotopes sortant en vrac d’un réacteur – sont traités et séparés à l’aide d’acides, de bases et de sels. C’est un travail très minutieux. Il faut six mois pour maîtriser cette technique avec des télémanipulateurs."

Un peu plus loin, nous voyons comment les radio-isotopes sont versés, sous la forme de liquide incolore, dans de petits tubes en inox de quelques millimètres et ensuite conditionnés dans des thermos en plomb. Deux de ces petits fûts gris attendent à l’entrée d’être expédiés: un en Israël, l’autre au Mexique.

"Actuellement, nous envoyons chaque année 130.000 à 140.000 curies de radio-isotopes, précise Veerle Van de Steen. Cette unité de mesure indique la quantité d’isotopes qui restent six jours après leur production, parce que la radioactivité diminue avec le temps." À titre de comparaison: lorsque la nouvelle usine d’isotopes équipée d’accélérateurs de particules sera opérationnelle, l’IRE vise une production annuelle de 180.000 200.000 curies.

Un marché en croissance

Assez curieusement, l’IRE s’investit à 100% dans les isotopes destinés à l’imagerie médicale. Et pas du tout dans les isotopes thérapeutiques, pourtant très prisés en médecine actuellement. Les experts s’interrogent à cet égard.

Le molybdène-99 est très bon marché par rapport aux isotopes destinés aux thérapies modernes. Un scanner avec du technétium-99 coûte à l’assureur en soins de santé de 500 à 700 euros, alors qu’un traitement au moyen de lutétium-177, un radio-isotope pour le traitement des tumeurs, revient actuellement à 3.500 euros. Qui plus est, on prévoit que la demande globale de molybdène-99 n’augmentera pas substantiellement, contrairement aux isotopes thérapeutiques, un marché en croissance.

"La demande de lutétium est en effet en train d’exploser, confirme Veerle Van de Steen. Les grands groupes pharmaceutiques s’intéressent surtout aux isotopes à visées thérapeutiques." Elle n’exclut donc pas que les accélérateurs de particules d’ASML produiront à terme ce type d’isotopes. Mais ce ne sont là que des conjectures. "Commençons par nous assurer que nous pourrons produire assez de molybdène à l’horizon de 2024 pour les scanners de diagnostic."

Hasard ou non, le CEN à Mol a annoncé l’an dernier qu’il prévoyait de produire deux nouveaux radio-isotopes médicaux pour le traitement de différents types de cancer: le lutétium-177 et l’actinium-225. Et pour expédier ces radio-isotopes dans le monde entier, il a conclu un accord de collaboration avec l’entreprise française Global MorphoPharma et IRE ELiT, une filiale de l’IRE à Fleurus.

On le voit, le centre nucléaire wallon veut également y jouer un rôle appréciable. Mais Veerle Van de Steen ne nous en dira pas davantage. C’est la fin de la visite guidée. Les dosimètres sont restés muets. La procédure requiert pourtant que nous passions devant deux énormes appareils de mesure, histoire de ne rien laisser au hasard. Même notre bloc-notes, stylo à bille compris, n’échappe pas au screening du compteur Geiger.

"Aucun rayonnement détecté. Nous vous libérons." Pour ceux qui en douteraient encore: c’est le secret le mieux gardé de la médecine nucléaire en Belgique.

©IRE

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