André du Bus, dompteur d'épaves

©Anthony Dehez

Fournissez-lui une combinée ou des ciseaux à bois et le député bruxellois fera des merveilles. De quoi redonner vie à une maison en ruine ou à un "classic boat" bouffé par l’eau. Voici l’histoire d’une passion pour le bois. Avec la mer en toile de fond.

Il fait chaud, en ce début juillet, dans sa Picasso qui avale sans le savoir ses derniers kilomètres – d’ici quelques mois, elle ne sera plus la bienvenue à Bruxelles, qualité de l’air oblige. Direction le petit port de Wemeldinge, en Zélande. On vient de lui faire remarquer qu’il avait un penchant pour les antiquités, voire les ruines. Et il rit de bon cœur. "Ce n’est pas pour cela que je suis au cdH, hein!"

Il faut dire que l’on vient de quitter sa demeure. Erigée en 1680, excusez du peu. "La plus vieille d’Etterbeek", souligne André du Bus. Acquise il y a 32 ans, pour une croûte de pain. "Les voisins m’ont dit que j’étais fou d’acheter cette ruine." Dont la restauration n’est pas finie, même si la maison affiche à présent plus fière allure. Notamment grâce à l’un de ses occupants, puisque c’est André du Bus "himself" qui s’est chargé de restaurer toutes les boiseries.

"Toutes les semaines, nous tombions sur une nouvelle catastrophe."

Là, c’est la façade côté rue qui vient d’être restaurée – pour ce faire, il a fallu dénicher la seule fabrique de Flandre produisant encore ces briques espagnoles au format particulier. On pourrait croire que le tout est fini, mais non. La Commission royale des monuments et sites veut que l’ensemble soit passé à la chaux puis peint. Un gâchis? "C’était comme cela, à l’époque. Et c’est aussi conseillé pour des questions de stabilité, explique le député bruxellois. On verra bien, mais je crois que je vais devoir y passer."

Notez que l’on n’a pas pris la route pour parler vieilles briques, mais plutôt vieux bois. On y vient. En faisant un petit détour par le parcours de celui qui arpente les travées parlementaires depuis vingt ans. C’est que, professionnellement, l’homme aligne plusieurs vies. Avant d’être député, André du Bus était kinésithérapeute. Encore avant, il était menuisier ébéniste. Formé à la sciure de bois dans des petits ateliers, avant de passer par Saint-Luc à Tournai et de se frotter à la restauration de sculptures à Florence. Jusqu’à ce qu’à 28 ans, il plaque tout pour entamer la kiné, puis un master en santé publique à l’UCL. Ce qui explique ce basculement? "Il me manquait une dimension relationnelle, sociétale."

Les tours du subconscient

La voile, par contre, a toujours fait partie de sa vie. Papa du Bus était un mordu, qui bichonnait son petit dériveur de 3 mètres et demi, et qui a assemblé, avec son associé, un bateau en bois de six mètres et des poussières. "Cela m’a marqué", confesse André du Bus, qui a beaucoup navigué… jusqu’à ce qu’il rencontre Véronique, sa femme. "La voile n’était pas trop son truc et nous avions d’autres priorités." Terminé.

Sa chanson de l'été

"Depuis mes vingt ans, rien n'a jaùais égalé 'Le Sud' de Nino Ferrer."

Sa terrasse de l'été

The First

A deux pas de chez lui, place Jourdan à Etterbeek. "Surtout le dimanche, jour de marché."

Son livre de plage

"Le suspendu de Conakry" de Jean-Christophe Rufin.

Enfin, pas tout à fait. Parce que "mon subconscient me travaillait". Et que chaque année, les vacances amènent les du Bus en Bretagne – André en profite pour aller visiter ports et chantiers navals. Jusqu’au coup de foudre, en 2009. Un "classic boat" en bois, de 1935, à vendre. "Une pièce magnifique, un coup de cœur immédiat." Le hic, c’est qu’il coûte 125.000 euros. Inaccessible. Mais la machine est lancée: voilà que lui trotte en tête l’idée d’acheter un bateau avec des amis.

Fin 2009, l’un d’entre eux tombe justement sur Gwennili – mouette blanche en breton –, un "classic boat" anglais, mis à l’eau en 1964 et à l’abandon sur le rivage de la Vilaine. Rendez-vous est pris en décembre. "Il fait 5-6 degrés, un crachin tombe, situe André du Bus. Mais je le vois: la ligne est magnifique. Nous tombons amoureux de cette coque." Les amis négocient: de 35.000 euros, le prix tombe à 25.000. Adjugé. Ils sont persuadés d’avoir réalisé une affaire en or. Aux anges, André du Bus rentre au bercail, la barre de leur nouveau jouet sous le bras. Chérie, nous avons acheté un bateau! "Pendant 48 heures, elle ne m’a pas cru, persuadée que j’avais effectué un petit tour chez un antiquaire." Une fois l’information intégrée, Madame du Bus prend ses distances: "C’est votre projet", dit-elle.

©doc

Parce qu’en termes de projet, c’en est un fameux. L’affaire en or s’avère être en plomb. "Un bateau en bois à l’abandon se dégrade à une vitesse spectaculaire", pose André du Bus. Et celui-ci ne fait pas exception. Mal positionné hors de l’eau, de l’eau stagne en permanence à l’arrière. Ce qui devait être un léger rafraîchissement vire vite à la rénovation lourde. "Toutes les semaines, nous tombions sur une nouvelle catastrophe." Pont, barrotins, couples, varangues, bordés, préceintes, arrière du massif de quille ou étrave: l’eau a fait son œuvre, pourrissant le bois. Un charpentier naval est appelé à la rescousse. "Durant l’été 2010, je commence à mettre la main à la pâte. Et, de fin juin à fin septembre, une équipe est présente en permanence."

Toutes les pièces ont été fabriquées sur place

Un abri est construit autour du bateau, faisant également office d’atelier. Parce que toutes les pièces de rechange ont été fabriquées sur place. Lancez André du Bus sur le sujet, il sera intarissable et sait exactement ce qui est d’origine ou a été remplacé. "C’était du lourd, mais l’expérience était passionnante." Calfatage ou rivetage, il faut apprendre de nouvelles techniques sur le tas.

Au printemps 2011, après plus de 1.200 heures de travail, s’achèvent les travaux structurels à la coque; c’est l’heure de la mise à l’eau. "Pas une goutte n’est rentrée!" La rénovation se poursuit, à l’intérieur. "À vrai dire, un bateau en bois, ce n’est jamais fini." Il est question à présent de remplacer les voiles, la bôme, voire le mât lui-même. Ce qui n’empêche pas de naviguer – Gwennili a déjà taquiné les côtes anglaises, bretonnes, danoises, néerlandaises ou encore suédoises.

©Anthony Dehez

Au final, l’addition dépasse largement les 25.000 euros initialement déboursés; il serait plutôt question de quelque 115.000 euros – et encore, en ne comptant pas les heures de travail. Les bras portant le projet se sont eux aussi multipliés: de huit initialement, ils sont passés à seize pour les travaux. Actuellement, Gwennili est géré comme une copropriété rassemblant douze membres. Il existe vingt parts à 5.000 euros. Et selon le type de décision, les règles "une part, une voix" et "une tête, une voix" alternent. Dans la troupe, âgée de 20 à 65 ans, on trouve le quatrième fils du Bus, présent depuis le début, ainsi que le troisième, arrivé plus tardivement – les deux autres ne sont pas franchement intéressés. Mais aussi Véronique, qui s’est progressivement prise au jeu, pour finir mordue.

"C’est une aventure humaine", insiste André du Bus. Incroyable, mais pas toujours évidente. Et à laquelle les participants ont tenu à rajouter un volet plus social. Plusieurs fois par an, Gwennili embarque à son bord des jeunes ayant fait l’objet d’un placement par mandat judiciaire. Evitant la case "prison", ils sont pris en charge par des associations œuvrant à leur réinsertion. Ce qui passe notamment par une petite virée en mer.

©Anthony Dehez

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