Jean-Pierre Lutgen boit du petit lait… d'ânesse

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©Anthony Dehez

Le fondateur d’Ice-Watch possède deux ânesses. Et n’a pas hésité à mettre la main à la poche quand il a fallu sauver un producteur de lait d’ânesse.

En regardant par la fenêtre, quand je vois mes ânesses, cela me fait du bien. Par contre, quand je ne les vois pas, j’éprouve une sensation de manque.

#Out of office

Pendant cet été, retrouvez tous les jours patrons et politiques là où vous ne les attendez pas.

La consigne pour cette série d’été avait pourtant été claire: on parle de tout sauf du boulot. On ne dira donc pas un mot des montres, c’est entendu, mais, attablé dans un recoin d’un restaurant de Bastogne, bien à l’abri des oreilles indiscrètes, on n’a pas pu s’empêcher de redemander à Jean-Pierre Lutgen, fondateur et CEO d’Ice-Watch, s’il comptait réellement se présenter au mayorat de Bastogne. Et vous savez quoi? Il nous a tout expliqué, par le menu, entre l’entrée et le dessert, sans omettre le moindre détail, et, croyez-nous, ce fut fascinant. Et donc…

Et donc, on va respecter la consigne du chef et jouer le jeu de cette série d’été, ne pas se prendre au sérieux, jouer la carte de la détente et tant pis pour la stratégie (ou pas) politique de Jean-Pierre Lutgen. L’heure est aux ânes.

Jean-Pierre Lutgen possède des ânes depuis plus de trente ans. Quand il est en Belgique, il va les voir deux fois par jour. ©Anthony Dehez

 

Fin des expériences

On le sait peu, mais Jean-Pierre Lutgen a deux ânes chez lui, des ânesses; et, en la matière, il en connaît un rayon. Il se souvient de sa première ânesse, un animal qu’il pouvait laisser filer se balader dans les rues et qui revenait quand il sifflait. "C’était une ânesse grise, elle était marrante. Quand elle revenait de sa balade et qu’elle rentrait dans son pré, elle levait toujours la patte arrière et pétait un petit coup en guise de satisfaction", s’amuse encore Jean-Pierre Lutgen. Mais cette ânesse est décédée des suites d’une occlusion intestinale. Des visiteurs lui avaient donné du pain humide à manger, ce qu’il ne faut jamais faire.

Notre interlocuteur ne sait plus vraiment pourquoi il a eu des ânes, mais il avoue ne plus pouvoir s’en passer. "En regardant par la fenêtre, quand je vois mes ânesses, cela me fait du bien. Par contre, quand je ne les vois pas, j’éprouve une sensation de manque", confesse-t-il. Après quelques essais malheureux, il avoue avoir mis fin à ses expériences génétiques. "Avant, j’avais un mâle qui avait monté sa mère. Son fils était donc son frère", explique le plus sérieusement du monde notre interlocuteur, qui avoue ne pas avoir insisté et avoir donné le mâle. Ce dernier s’appelait X6, du nom du modèle de la BMW dessinée par le designer belge Pierre Leclercq, un ami de Jean-Pierre Lutgen.

©Anthony Dehez

Aujourd’hui, ses deux ânesses n’ont plus de nom. "Je les appelle les filles", explique celui qui, aujourd’hui, se soucie de leur ligne. "Chez nous, un âne vit 25 ans contre 40 ans en moyenne au Maroc. C’est à cause de notre alimentation qui est trop riche, et notamment notre herbe. L’herbe est trop riche et ils ne travaillent pas. Si on veut faire un lien avec le boulot, on pourrait dire que pour vivre longtemps, il faut bosser." On croirait entendre du Sarkozy.

En attendant, il vient de faire passer des moutons dans la prairie des ânes afin que ceux-ci aient moins d’herbe à manger. Jean-Pierre Lutgen tient à ses ânes, il veut qu’ils vivent longtemps. Quand il est en Belgique, le CEO d’Ice-Watch va voir ses ânesses deux fois par jour, vérifie leur état de santé, c’est un rituel, comme un lien essentiel à la nature, un retour aux sources que notre interlocuteur revendique.

C’était une ânesse grise, elle était marrante. Quand elle revenait de sa balade et qu’elle rentrait dans son pré, elle levait toujours la patte arrière et pétait un petit coup en guise de satisfaction.

©Anthony Dehez

C’est cet intérêt pour les ânes qui, il y a quelques années, a poussé Lux Développement, l’agence luxembourgeoise pour la coopération au développement, à prendre contact avec Jean-Pierre Lutgen. Ils avaient besoin d’argent frais pour remettre Naturane à flots. Cette asinerie gérée par Pascal Delperdange connaissait de sérieux problèmes de profitabilité, de rentabilité. Il fallait remettre l’affaire sur les bons rails. Installée depuis 2003 dans l’ancienne gare de Bastogne, Naturane n’arrivait plus à joindre les deux bouts. Vers 2010, Jean-Pierre Lutgen a accepté de monter à bord de Naturane, d’abord en prenant 25% du capital, avant de monter à 50%.

Mais pourquoi avoir accepté de sauver la tête d’un petit producteur de lait d’ânesse alors que d’un autre côté, le CEO d’Ice-Watch remuait ciel et terre pour faire tourner son affaire. Il y avait la proximité géographique d’abord, l’ancienne gare de Bastogne se situant à quelques centaines de mètres des premiers bureaux d’Ice-Watch; puis la rencontre humaine, par le biais de Pascal Delperdange, l’informaticien rangé des ordinateurs par amour des ânes. Aujourd’hui, Jean-Pierre Lutgen et Lux Développement se sont retirés de Naturane, Pascal Delperdange a récupéré toutes les parts, mais l’aventure a laissé des traces et les deux hommes sont devenus amis.

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Crèmes et savons

"Quand nous sommes entrés dans la société, nous avons pris le temps de tout analyser, il a fallu prendre des décisions difficiles, comme celle de se séparer d’un commercial, mais nous n’avions pas le choix. Comme la production est limitée, il fallait essayer de la rendre plus profitable", explique Jean-Pierre Lutgen. Mais ce n’est pas tout. Le packaging des produits a été revu, tout comme la chaîne de distribution. Et il a fallu mettre de l’ordre dans les ânes. "Il y en avait trop, il a fallu trier, garder les meilleurs, mais il les aimait tous, il voulait tous les garder, mais ce n’était pas possible, cela lui coûtait trop d’argent", argumente Jean-Pierre Lutgen, qui explique que son épouse a tenté une fois de lui faire manger du saucisson d’âne. "J’ai refusé, je ne pouvais pas faire ça."

En moyenne, nous a expliqué Pascal Delperdange, une ânesse produit environ 2,5 litres de lait par jour. Mais les ânesses, contrairement aux vaches, ne donnent pas tout leur lait, elles en gardent une partie pour leurs petits, ce qui fait qu’en moyenne, une ânesse produit entre 50 centilitres et un litre de lait par jour. "Aujourd’hui, après avoir sélectionné les meilleures ânesses laitières, on arrive à en tirer environ 1,6 litre par jour", explique encore Pascal Delperdange, qui précise être à la tête de la seule asinerie proposant du lait frais (ou congelé) prêt à la consommation. "Nous produisons entre 1.000 et 1.500 litres par an, ce qui nous place dans la bonne moyenne européenne", précise encore notre interlocuteur.

Si on veut faire un lien avec le boulot, on pourrait dire que pour vivre longtemps, il faut bosser.

©Anthony Dehez

Le lait frais d’ânesse est, semble-t-il, le plus proche du lait maternel. Il est connu pour renforcer l’immunité. "On le conseille de plus en plus à des personnes qui doivent suivre une chimiothérapie afin de prendre des forces", explique Pascal Delperdange. Ce dernier consacre environ deux heures par jour à la traite de ses ânesses. En moyenne, un litre de lait d’ânesse vaut 45 euros.

Derrière la gare, une enfilade de prairies permet aux ânes de brouter en toute tranquillité. De loin, nous suivons Jean-Pierre Lutgen et Pascal Delperdange, nous les écoutons parler des ânes. Le fondateur d’Ice-Watch sait y faire, il manipule les animaux avec un naturel désarmant. Et se réjouit de la tournure des événements. Aujourd’hui, les produits de Naturane, qu’il s’agisse de crèmes ou de savons, sont distribués chez Carrefour et dans les Cora. Ils sont également référencés sur la plateforme de pharmacie en ligne Newpharma.

La production sera toujours limitée, Pascal Delperdange ne s’enrichira jamais, il le sait, mais il est heureux, au milieu de ses ânes. Jean-Pierre Lutgen également. Et il ne cache pas sa satisfaction d’avoir pu aider son ami à retrouver son indépendance.

Au moment de se quitter, les deux hommes parlent un peu politique. Une fois de plus, Jean-Pierre Lutgen fait part de ses plans, répond à la question que tout le monde se pose, mais… Ce sera pour une autre fois, après l’été, sans doute.

©Anthony Dehez

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