Laurette Onkelinx: une femme hyperactive au chevet d'une Belgique en mutation

Fille d’un ouvrier originaire de Flandre et d’une mère algérienne, Laurette Onkelinx a initié plusieurs réformes. Cette femme de poigne négocie aujourd’hui la transition du pays.

Mardi midi. La clientèle animée du restaurant Saint-Georges à Schaerbeek rompt la monotonie d’un jour d’août hors du temps. A l’heure prévue, une berline grise se range et Laurette Onkelinx sort avec empressement. Elle adresse un sourire rapide au personnel, avant de prendre place. La vice-première est entre deux réunions de "préformation", où elle représente le PS, le président devant rester au-dessus de la mêlée.

Ses journées, on le devine, sont bien remplies, et son agenda serré. "Il n’y a jamais deux jours les mêmes. Que ce soit dans mon métier, ma vie de femme et ma vie de mère. Ca bouge tout le temps. J’ai trois enfants... Mon mari est aussi un homme très actif. C’est passionnant. Heureusement, je suis bien organisée."

Crise politique ou pas, ses vacances sont sacrées. "L’été, c’est dans la grande maison familiale, souvent en Provence, où beaucoup d’amis passent. En hiver, nous partons avec les enfants vers des destinations à explorer, comme le Mexique ou la Tanzanie. Une destination qui m’a éblouie, c’est le désert algérien. Je me suis sentie transportée par cette beauté, ce silence, ce temps qui s’écoule autrement. Le désert est un lieu magique. Les organisateurs nous avaient promis des hôtels mille étoiles. Effectivement, on dormait dehors sous mille étoiles. C’était d’une beauté… Le vent et le temps sculpte tout dans le désert. C’est comme si vous aviez des sculptures géantes de Jacometti devant vous."

CV Ex­press

Née en 1958 à Ougrée, Laurette Okelinx est licenciée en droit. Elle est actuellement vice-Première ministre et ministre des Affaires sociales et de la Santé publique.

En 1987, elle est élue députée de la circonscription de Liège. Elle occupe sa première fonction exécutive en 1992, comme ministre fédérale de l' Intégration sociale et de la Santé. En 1993, elle devient ministre-présidente de la Communauté française. En 1999, elle est vice-Première ministre et ministre de l’Emploi du gouvernement Verhofstadt Ier. Sous Verhofstadt II, elle est ministre de la Justice, et sous Verhofsadt III, ministre de la Santé publique. Une compétence qu’elle conserve lors des gouvernements Leterme et Van Rompuy. Plusieurs lois portent son nom.

Elle a quitté la Cité Ardente en 2001 pour s’installer à Bruxelles. Elle est élue conseillère communale à Schaerbeek en 2006. Mais le maïorat lui échappe, après une alliance entre Bernard Clerfayt (FDF) et Isabelle Durant (Ecolo).

L’Algérie, c’est aussi ses racines. Le pays son grand-père maternel, un Kabyle. "Je connais peu cette branche de ma famille. L’Algérie est un lieu que j’ai envie de connaître, comme on a envie de découvrir toutes les facettes de son origine. Mais je n’ai pas encore eu le temps".

Dans ses rares instants de loisirs, elle se montre éclectique et croque la vie avec avidité. "Dernièrement, je me suis mise aux séries télés, comme j’ai peu de temps pour le cinéma. Marc et moi, on adore! La plus mythique, c’est West Wing. Des dizaines d’épisodes sur la vie à la Maison Blanche en temps réel. Ca permet de découvrir la mentalité américaine et les grands thèmes de société. On a l’impression qu’ils ont anticipé l’arrivée d’Obama."

Et côté lecture ? "Pour moi, le meilleur auteur c’est Stefan Zweig. Quand il décrit une situation, on la voit, on la sent. C’est lui qui m’a le plus influencé. Mais celle qui a été la plus importante dans mon engagement politique, c’est Nina Berberova, une auteure russe découverte par Actes Sud. Pas tellement pour ses romans, mais pour son autobiographie."

Fille d’un ouvrier flamand immigré à Liège, qui devint plus tard syndicaliste, Laurette Onkelinx a d’abord choisi le métier d’avocat. "Quand je me suis inscrite à la faculté de droit, je venais d’une famille où personne n’avait fait l’université, et ça n’a pas été facile. J’étais dans le quota des 7% d’enfants d’ouvriers. C’était dur à cause des différences avec les autres, comme le langage par exemple. Un de mes profs, Jacques Antoine, m’avait dit que je ne réussirais jamais. Incroyable non ?". C’est là que s’est révélée une fibre sociale. "En même temps, j’ai travaillé à plusieurs projets. J’ai fait les nuits dans une association d’accueil pour femmes battues. Le plus terrible, quand on les accompagnait pour leurs papiers, c’était de sentir la peur qu’elles avaient en elles… ".

Il ne faut pas chercher bien loin les raisons de son passage à la politique. "Mon père était ouvrier syndicaliste. Il faisait des permanences à la maison et accueillait des ouvriers. A cette époque, à Ougrée, nous étions tous marqués par le combat socialiste: le maintient de l’emploi, les difficultés liées à Cockerill. Ce qui a été déterminant, ce sont les discussions très musclées avec mon père. Je lui reprochait tout : de ne pas aller assez loin, de ne pas être assez dur, de faire des compromis. Je lui cassais les oreilles à longueur du dimanche. Puis il m’a dit : Puisque, finalement, tu sais tout, mais vas-y ! Vas-y! En tout cas, il rêvait de tout autre chose pour moi. Il voulait que je sois interprète. Alors, j’ai réussi mon examen d’entrée à Mons. Je suis restée un mois. Et puis j’ai déguerpi. Je détestais!"

Plusieurs lois, sur l’emploi ou la défense sociale, portent aujourd’hui sa marque. "On ne fait pas de la politique si on n’est pas révoltée. Je le crois vraiment. Si on trouve ça horrible de changer, on n’a pas de carburant. En même temps j’ai toujours essayé de changer les choses en profondeur et à long terme."

En 2001, alors qu’elle était une figure emblématique du PS liégeois, elle dépose ses cartons à Bruxelles. Parachutage politique, sur un terrain difficile, ou rapprochement des terres de l’heureux élu? Qui sait. La question, c’est aussi de savoir s’il est possible d’oublier un jour la Cité Ardente. "J’aime Liège, c’est une ville magnifique. Les liégeois sont des gens très ouverts. Et je continue à en être fière. Bruxelles, c’est différent. Vous avez des hommes et des femmes qui viennent de partout. C’est une métropole, terriblement ouverte et multiculturelle. Bien sûr, je me sentirai Liégeoise toute ma vie. Et, je vais vous dire, encore plus que Liégeoise : Sérésienne et même Ougréenne (rires). Et en même temps, je me sens Bruxelloise. Ce n’est pas antinomique."

Thé ou café ?
Le café. Un bon Nespresso. Ce bonheur de sentir la première gorgée le matin... J’en bois des quantités inimaginables par jour. Un peu trop même.

Standard ou Anderlecht?
Standard. Désolée (rire).

Libération ou Le Monde ?
Libé. Il faut prendre moins de temps pour le lire.

Paris ou New York ?
Paris. J’y vais régulièrement. C’est une ville qui est belle, culturellement fabuleuse et qui ouvre l’esprit, les émotions et les sens. J’adore.

Wallon ou Flamand?
Quelle drôle de question! Je vais dire Bruxellois.

Salé ou sucré ?
Salé. J’ai commencé à réduire ma consommation de sucre, car je fais attention à mon poids. Et au fur et à mesure, j’ai changé complètement de goût.

Gainsbourg ou Brel?
Allez, je vais dire Brel. Mais avec tristesse, car vraiment, Gainsbourg, j’adore.

Gant de fer ou gant de velours?
Ca dépend des moments. Les deux.

Antiquaire ou brocanteur?
Brocanteur. Mais je fais rarement les magasins.

Mathilde ou Carla ?
Mathilde. Je suis allée avec elle à Genève, nous avons beaucoup discuté dans l’avion. Lorsqu’on découvre Mathilde en dehors du personnage papier glacé, c’est une femme très intéressante.

Téléphone ou mail ?
Téléphone. Mais je préfère le face à face. Plus le contact est vrai, plus les yeux peuvent se planter dans les yeux de l’autre, plus on peut sentir la personne avec le corps, plus j’aime. Avec le téléphone, il y a au moins la voix. Avec le mail, il n’y a plus grand-chose.

Cravate ou nœud pap’?
Nœud pap’ évidemment. Je vois à qui vous pensez. Vous savez, je suis arrivée à la Chambre en même temps qu’ Elio. J’ai un profond respect pour lui.

Delhaize ou Colruyt?
C’est mon mari qui fait les courses (rire).

Et elle se prend au jeu. "A Bruxelles, j’ai appris à apprécier la ville. Mais j’aime aussi la campagne. Dans mes passions, depuis deux ans, je fais du jardinage le week-end , lorsque nous sommes à notre maison de campagne. Je n’ai pas de jardin potager, mais des fleurs et des arbustes. J’adore." Est-ce là son secret pour décompresser? "Ah, complètement. Je décompresse, mais en même temps je réfléchis beaucoup. Vous pouvez être sûr que quand j’arrache les mauvaises herbes, je suis en train de discuter avec quelqu’un (rire). " Soudain se profile l’image de l’un ou l’autre négociateur adverse, totalement inconscient du danger.

L’entretien prend fin. Le temps passe, et la vice-première en a peu. Dans toute négociation, le temps est d’ailleurs l’élément clé. L’issue se jouant souvent en quelques secondes cruciales, après une attente interminable durant laquelle la trame se met en place. On aimerait connaître la réponse. Et savoir, après tant d’années de crises politiques et de gouvernements instables, si la Belgique a encore un avenir? "Vous me posez cette question à un moment très difficile et particulier. La Belgique telle que nous la connaissons ne survivra pas. Ca c’est clair. Mais si on veut qu’elle subsiste comme une entité qui donne une plus-value aux gens, parce que la Belgique n’a de sens que si elle donne une plus-value aux gens, elle n’existera que si elle est profondément modifiée. C’est ma conviction. La modernisation de la Belgique ne peut être simplement une modification de façade. Elle devra être profonde."

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés