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Michel Claise, homme de lettres et de théâtre

Ces derniers temps, les dossiers instruits par le juge Michel Claise ont bénéficié d’un éclairage médiatique certain. Son secret pour évacuer la pression? L’écriture. Il travaille actuellement à son cinquième roman.

"Cela faisait bientôt quinze ans que sa femme l’avait quitté pour un collègue des beaux quartiers, et il ne s’en portait que mieux. Depuis, chaque soir de la semaine, l’agent de la police communale Joseph Verhof franchissait la porte du même café et, respectant un rituel immuable, clamait à la cantonade un "Bonsoir, Messieurs-dames", salué à son tour par la salle."

Ceci est une fiction. Un roman, même. En l’occurrence, ces quelques phrases composent les premières lignes de "Salle des pas perdus", le premier des quatre romans de Michel Claise, initialement publié aux éditions Labor, réédité depuis chez Luce Wilquin.

Réflexion sur l’âme humaine

Fatalement muet quand il est question d’aborder les dossiers qu’il instruit, Michel Claise se fait volontiers intarissable lorsque l’on parle de littérature, de son écriture.

CV Express

"C’est l’humain qui prime", explique Michel Claise au moment de dresser son CV Express. Né le 6 janvier 1956, diplômé de droit à l’ULB, Michel Claise a prêté serment en 1979 avant d’apprendre le métier d’avocat dans le cabinet de Guy Uyttendael, son ancien patron de stage qu’il considère un peu comme son père spirituel. Voilà pour les dates professionnelles qu’il tient à épingler.
Par la suite, il dirigera son propre cabinet d’avocats spécialisé dans le droit commercial et dans l’associatif international pendant vingt ans. Il est aujourd’hui juge d’instruction, spécialisé dans les matières économiques et financières, depuis maintenant dix ans. Dans la foulée, Michel Claise a pointé les années 1991 et 1996 pour la naissance de ses enfants, mais aussi 1982 et 2007 pour les décès de son grand-père et de sa grand-mère.

Michel Claise a été élevé par ses grands-parents dans le quartier de la gare du Midi. "Ils ont participé à la guerre, ils ont caché des gens dans leur boulangerie", raconte le juge qui se souvient encore de cette cache aménagée dans la cave à charbon de la maison de ses grands-parents. "J’ai bercé dans cette ambiance, je suis un gamin des rues. Tous les personnages de "Salle des pas perdus" sont des fantômes que j’ai croisés dans la rue", explique-t-il encore, entre deux éclats de rire.

Pour cette conversation très informelle, nous sommes attablés dans un bistroquet à côté du théâtre des Martyrs — l’autre grande passion de Michel Claise -; la musique va à tue-tête, on doit presque crier pour s’entendre, mais cela ne semble pas déranger notre interlocuteur.

"Allez, encore un pour la route. On prendrait plutôt un demi de blanc, cette fois?" Et c’est reparti pour un tour!

"J’essaie de mettre de la chair aux mots", explique celui qui est venu à l’écriture parce qu’il voulait "une réflexion sur l’âme humaine, sur la ville de Bruxelles". Il y voyait également un moyen d’exprimer le refus de la pensée unique. "C’est important pour un juge, pour un avocat."

C’est lors de ses études de latin-grec dans un collège catholique d’Anderlecht ("il ne m’y est rien arrivé!", s’esclaffe-t-il) qu’il a appris le plaisir de la littérature, de la traduction. "Je crois avoir attrapé le goût de l’écriture à ce moment-là."

Michel Claise écrit généralement à la maison, dès qu’il peut, plutôt le week-end ou durant les vacances. "On met de la musique classique, ma compagne lit, j’écris. Écrire, c’est d’abord rêver, imaginer. Quand je prends le métro, je suis capable de m’emparer du physique de quelqu’un, de gambader, rêver encore avant de faire un plan. L’écriture, c’est comme l’amour. Il faut d’abord séduire; puis, vient le passage à l’acte. Les deux sont fantastiques." Intarissable. On vous le disait.

"Souvenirs du Rif"

Et finalement, à force d’insister, il lâche le morceau, il oublie son devoir de réserve et nous offre un scoop, un beau, un pur, comme on en aimerait tous les jours. "Souvenirs du Rif". Le titre de son cinquième roman, le manuscrit sur lequel il travaille actuellement et dont la sortie est prévue pour la prochaine foire du livre.

Dans le bistroquet, les tubes des années quatre-vingt s’enchaînent, mais cela ne gêne pas notre interlocuteur, il est lancé. Il raconte, on se régale.

"L’histoire démarre dans le Rif par une commission rogatoire pour un trafic de cannabis. Le Rif produit annuellement 100.000 tonnes de kif. Celui-ci, une fois tamisé, permet de produire de la résine de cannabis. Un kilo de première qualité se vend entre 4.500 et 5.000 euros. Le marché européen est inondé chaque année de 11 milliards d’euros d’argent sale". Qui parle alors? Le juge? L’écrivain?

Robert ou Larousse ?
Robert.

"Libération" ou "Le Monde"
"LeMonde", je déguste. "Libération", je lis.

TGV ou Avion ?
Les deux, du moment qu’on
voyage.

Jeans ou costume ?
Jeans.

Bretagne ouMéditerranée ?
J’ai beaucoup d’amis bretons,
mais Méditerranée, quand
même: c’est l’Italie, la Grèce…

Bière ou vin ?
Vin, tout de suite. Rouge. En
grande quantité. Dans des
grands crus si possible.

Lève-tôt ou couche-tard ?
Lève-tôt.

Théâtre ou cinéma ?
Théâtre.

Douche ou bain ?
Ca dépend.

Dessert ou fromage ?
Fromage.

Une fois terminée la rédaction de son premier roman en 1998, il l’a envoyé à Luc Pire. "Qui l’a refusé. Il s’en mord encore les doigts, dit-on." Dépité, Michel Claise range alors son travail dans un tiroir et n’y pense plus jusqu’à ce qu’un hasard de la vie pousse un éditeur (Labor, à l’époque, NDLR) à s’y intéresser de plus près. La notoriété l’aide-t-elle à être publié? "Pas vraiment. Mon premier éditeur ne savait pas vraiment qui j’étais, il savait seulement que j’étais magistrat. Quand je lui ai remis mon manuscrit, il m’a expliqué que je devrais attendre deux à trois mois pour avoir son avis. Dans la nuit, à deux heures du matin, je recevais un sms. Il voulait me publier."

Depuis, l’eau a coulé sous les ponts, l’encre a noirci des pages et Michel Claise a publié quatre romans qui se vendent fort correctement.

Homme de théâtre

Quand il n’instruit pas, quand il n’écrit pas, Michel Claise, qui a longtemps animé la revue du jeune barreau, prend très au sérieux son rôle d’administrateur au théâtre des Martyrs. Lorsque cette salle de spectacle a été construite par la COCOF en 1998, Michel Claise était l’avocat du metteur en scène, Daniel Scahaise. Et, de fil en aiguille, quand il a été question de nommer un administrateur qui ne soit ni politique ni artistique, son nom a naturellement fait surface.

Ici aussi, il s’emporte, s’extasie devant la fresque d’Alechinsky qui orne l’entrée du théâtre, s’épanche sur la programmation de la saison, se refait volubile.

Des regrets? "Aucun". Enfin, si, parfois ce rêve qui revient, il se revoit en toge d’avocat, en train de plaider et, à demi-mot, concède que ça lui manque. Pourquoi alors avoir franchi le pas de la magistrature? "C’est mon ex-femme qui m’a inscrit à l’examen, un peu par défi. J’y suis allé et je l’ai réussi", raconte-t-il, avant de préciser avoir eu l’impression de se faire "un peu" rouler. "Je me destinais au tribunal de commerce, on m’a envoyé en correctionnelle."

L’heure tourne, le son monte, les tubes s’enchaînent. "On n’a même pas parlé de l’essentiel. On n’a rien dit de mes enfants."

Allez, encore un dernier pour la route?

 

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