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interview

Gunter Pauli: "L'économie peut abolir la pollution"

Gunter Pauli ©Thierry du Bois

Le Belge Gunter Pauli est considéré comme le Steve Jobs du développement durable. Sa fondation Zeri (Zero emissions research initiative), reconnue pour la qualité de ses réalisations économiques, revendique la création de plusieurs dizaines de milliers d’emplois dans le monde ces dix dernières années.

 Armé d’un MBA, l’homme a démarré sa carrière au Japon en important des produits belges. Puis dans les années 1990, il prend les rênes de l’entreprise Ecover, spécialiste des produits détergents biodégradables. Il découvre alors que l’huile de palme utilisée par la société provoque la déforestation de forêts primaires. Il décide alors de vendre l’entreprise et se consacre à la recherche de solutions pour régénérer la forêt tropicale. Il s’installe au Japon. Là, le gouvernement l’invite à mener des réflexions et à monter des projets. Il décide alors de tirer un trait sur le "green", qui est plus cher et parfois aucunement durable, et propose le "blue", le paradigme qu’il défend encore aujourd’hui. Son concept d’économie bleue vient d’une simple constatation: la nature ne produit pas de déchets. Des milliers d’entreprises s’y retrouvent aujourd’hui, des raffineries italiennes reconverties dans la production de biopolymères, des fermes qui font pousser des champignons sur de prétendus "déchets", des firmes qui fabriquent du papier à base de poudre de pierre et de résidus de plastique sans utiliser aucune fibre végétale ni même la moindre goutte d’eau.

Vous prônez l’économie bleue depuis bientôt 20 ans. Quel bilan dressez-vous aujourd’hui?

"Pour relancer la croissance, il faut regarder l'écologie à travers d'autres lunettes: comme une source d'innovations et de plus-values. Car elle donne l'opportunité à l'économie de se régénérer."

Quand j’ai quitté la Belgique en 1994, l’ambiance était très conservatrice. On était content de faire un peu moins de mal, de réduire la pollution et les dégâts sociaux, mais personne n’était prêt à réduire durablement les effets néfastes de nos industries. Aujourd’hui, la plupart des Etats se rendent compte qu’il n’est plus seulement question de faire moins de mal, mais qu’il est temps de faire du bien. Malgré cela, il y a une double morale qui veut qu’un voleur qui vole moins reste un voleur. Mais qu’un pollueur qui pollue moins est un héros. En termes climatiques, ce traitement de faveur est totalement contre-productif. Mais il y a quelques pays dans le monde qui se rendent compte que cette stratégie ne fonctionne plus. Ceux-ci sont prêts non seulement à adopter de nouvelles technologies, mais à remettre en question leur modèle d’affaire.

L’idéalisation de la production à grande échelle fait place à une nouvelle réalité. À savoir le développement d’une économie axée sur les ressources locales et la créativité.

Qu’est-ce que l’économie bleue?

Ce modèle économique s’inspire de la nature et des ressources locales disponibles pour créer des produits et services utiles à la population, bénéfiques pour la santé, sans impact pour l’environnement, moins chers que les standards du marché et créateurs d’emplois. Il y a d’abord l’idée que, sur un point au moins, nous devrions imiter la nature: elle n’a pas de déchets. Quand une simple feuille morte tombe, elle fournit en se désagrégeant de l’humus pour les sols par exemple. Tout est recyclable dans la nature de sorte qu’on peut, en la prenant pour modèle, non seulement réduire les coûts et faire des profits, mais construire au passage un avenir écologique qui, en s’intégrant à l’économie, plaide pour la croissance et la consommation au lieu de les haïr.

En quoi ce concept est-il différent de l’économie circulaire?

Gunter Pauli ©Thierry du Bois

L’économie circulaire, c’est une réflexion fondamentale sur l’utilisation en cascade des matières, des éléments nutritifs et de l’énergie. Mais ce n’est qu’une infime partie du cheminement… Recycler les piles, c’est bien. Mais on dépend toujours des mines, très polluantes, alors qu’il faudrait imaginer une électronique sans batteries. Pour faire de l’électricité, les écosystèmes comptent sur la chaleur, la lumière, le magnétisme et la biochimie. Ce qui est beaucoup plus astucieux! L’économie circulaire ne fait que poursuivre cet idéal de coûts de production au rabais. En cela, elle s’apparente à du greenwashing. Nous, nous estimons que l’économie peut abolir la pollution. C’est une différence fondamentale. Dans l’économie bleue, il ne s’agit ni de recyclage ni de réduction de consommation, mais de transformation du modèle économique et du modèle d’affaires pour qu’ils aient un impact social et écologique direct. Il ne s’agit donc pas "d’être moins mauvais" mais d’être bon, voire excellent, non pas en limitant la croissance et la consommation, mais, au contraire, en inventant des possibilités infinies de croître en dépolluant.

En changeant le modèle mondial, vous projetez la création de cent millions d’emplois en dix ans. Quelle est votre méthode?

L’économie circulaire ne fait que poursuivre cet idéal de coûts de production au rabais. En cela, elle s’apparente à du greenwashing. Nous, nous estimons que l’économie peut abolir la pollution.

Traditionnellement, les entreprises et les Etats se bornent à faire des analyses de problèmes. Mais j’en ai ras-le-bol! On a réalisé des milliers d’analyses pendant des décennies, avec les mêmes débats et les mêmes plans stratégiques sans qu’il n’y ait aucun changement. La seule manière de changer l’état d’esprit aujourd’hui, c’est d’enfin dresser l’inventaire des opportunités. Pour relancer la croissance, il faut regarder l’écologie à travers d’autres lunettes: comme une source d’innovations et de plus-values. Car elle donne l’opportunité à l’économie de se régénérer. Si l’on prend, par exemple, le café, il y a dans sa composition chimique sept opportunités de produits différents. On peut utiliser du marc de café pour cultiver des champignons, stocker du méthane et de l’hydrogène… En Colombie, un pays où l’on disait qu’il n’y avait plus de futur pour l’industrie du textile, on relance la filière grâce à l’utilisation du café. Un tissu fabriqué de cette manière comprend 18% de café avec une particularité, celle d’absorber les odeurs… Aujourd’hui, près de 3.000 entreprises dans le monde ont adopté ce mode de production. J’espère que dans dix ans, 300.000 entreprises le feront!

Comment ce modèle est-il perçu par le monde industriel?

Quand l’industrie est en crise ou au bord de la faillite, elle se montre toujours intéressée. Mais rares sont les cas où elle travaille en amont. Malheureusement, je crois que c’est dans la mentalité de l’être humain de toujours vouloir réduire les coûts d’exploitation, et de ne penser à guérir que quand il est trop tard. On a du mal à trouver des entrepreneurs qui ont un vrai engagement envers leur territoire. Il faut donc rebondir sur les capacités des petites et moyennes entreprises locales pour avancer. Elles ont des ressources inexploitées: des compétences professionnelles, des ressources matérielles ou des innovations laissées pour compte.

Des pays comme le Bhoutan ou l’Indonésie ont inscrit l’économie bleue comme axe de développement. D’autres nations vous suivent-elles?

Retrouvez toutes les infos sur la COP21 dans notre dossier spécial.

Oui, en Europe, le pays le plus actif c’est l’Italie du gouvernement de Matteo Renzi. En Sardaigne, le chardon est une mauvaise herbe qui a envahi 70.000 ha, car les paysans étaient payés par l’Europe pour ne pas les cultiver. C’est devenu un problème. En parallèle, le fournisseur de gaz Eni a fermé un site. Des centaines d’emplois ont été supprimés. On m’a demandé d’étudier la situation. On a constaté que le chardon avait une chimie extraordinaire jamais utilisée par les industriels. On s’est mis à exploiter 360.000 tonnes de chardons récoltés localement, dans les anciens locaux d’Eni. Résultat: on produit des lubrifiants, des élastomères, des polymères, etc. L’usine a déposé plus d’une centaine de brevets! Elle a même réemployé les deux tiers des ex-salariés d’Eni. Elle en est à son troisième agrandissement et les déchets qu’elle dégage sont utilisés comme nourriture pour le bétail, dont le fumier donne du biogaz. Aujourd’hui en Italie, nous avons déjà converti six installations issues de la chimie traditionnelle en bio-raffineries. Je me demande juste quand Anvers, Rotterdam, Lille ou Le Havre vont suivre cette stratégie.

Cette façon de penser l’économie se heurte à des freins, des réglementations, des groupes de pression?

Le plus grand problème, c’est l’ignorance. En Italie, les producteurs de marbre ont accumulé 200 millions de poudre de pierre. Quand je leur explique qu’il est possible de convertir ces déchets en papier, les gens me regardent comme si je venais d’une autre planète! Or avec un peu d’ingéniosité, on a commencé à produire du papier sans eau et sans arbre, uniquement avec de la poussière de pierre, de craie et du plastique recyclé. Autre exemple: on dit que le CO2 est mauvais parce que nous ne savons pas quoi en faire. Donc c’est nous qui sommes mauvais! Parce qu’on peut le capturer avec de la spiruline. Avec les membranes, on peut faire des phosphoesters pour la cosmétique, et du biodiesel ensuite. Avant même de vendre la spiruline alimentaire, on a déjà amorti toute la production! L’Europe reste très réticente à des innovations fondamentales comme celle-ci. Pas par conservatisme ou par résistance, mais parce qu’elle ignore les opportunités.

Qu’attendez-vous de la COP21?

Je n’en attends rien. Ça m’agace de voir que les gens ont autant d’espoir dans la COP21, quand le Sénat américain ne considère jamais aucun résultat. Si même la première puissance mondiale avoue que ça lui est égal, on est en plein jeu de dupes. Pour moi, la COP21 marque la fin des grandes négociations multinationales, comme celles des Nations Unies. La seule bonne nouvelle, c’est que la maire de Paris, Anne Hidalgo, a eu la bonne idée d’inviter 1.000 maires de 1.000 villes internationales. C’est là que se trouve l’enjeu. Les gouvernements nationaux n’arrivent jamais à accorder leurs violons. Mais un plan d’action local, à l’échelle d’une ville, activé par ses échevins et soutenu par ses citoyens, sera toujours plus crédible.

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