reportage

À Aulnay-sous-Bois, "La politique? Les gens n'y croient plus"

©Colin Delfosse

La première étape du "Paris-Roubaix" des présidentielles démarre à Aulnay-sous-Bois, en banlieue parisienne. Une ville industrieuse et contrastée, où les cités délaissées sont au bord de l’insurrection.

Aulnay-sous-Bois n’est pas une commune pauvre. Située à l’extrême nord de Paris, elle accueille sur son territoire L’Oréal, le gigantesque centre commercial O’Parinor, la zone d’activités Garonor et quantité de professions libérales. Pourtant, beaucoup de Parisiens l’évitent comme la peste.

La ville est scindée en deux mondes qui s’ignorent. Les quartiers riches du sud regorgent de pavillons cossus bordés d’arbres. Les cités du nord étalent leurs barres de HLM érigées à la hâte dans les années 70, lors de l’industrialisation frénétique de la banlieue.

Le fossé entre les deux zones s’accroît au gré des crises. Depuis que l’usine Citroën a fermé ses portes, le quartier de la Rose-des-Vents, mieux connu sous le nom de Cité des 3.000, vit entre révolte et abandon.

"Vous avez vu ça? C’est inadmissible! Je ne peux plus vivre ici", dit Ahmed Mehabe, la cinquantaine. Il désigne l’entrée d’un centre commercial désaffecté aux bases couvertes de graffitis bigarrés. Le bâtiment fantôme fait office de frontière entre la Cité des 3.000 et le reste d’Aulnay.

©Colin Delfosse

La mairie a posé sur l’immeuble une affiche géante de Moussa Sissoko, une star du "Onze de France". Un ancien de la cité. Un héros exhibé aux siens pour leur rendre un semblant de fierté. L’endroit, délabré, est bordé de tours lézardées encore habitées.

"Je ne veux pas que mes enfants grandissent ici, poursuit Ahmed. Les jeunes d’ici ne font pas d’études, ils se laissent aller dans l’ornière de la délinquance." Un accident du travail l’a forcé à s’installer dans la cité. "Le logement n’est pas bon. Tout est trop petit. Mes enfants n’osent pas sortir à cause des dealers."

Un jeune assis sur une barrière nous toise, casquette vissée sur le crâne. "Ca, c’est un chouffeur", murmure notre hôte. "C’est de l’arabe, ça veut dire qu’il surveille. Si une voiture de police arrive, ils sifflent pour avertir les dealers et caillasser la bagnole."

La politique? Il ne veut pas en parler. "Je suis plutôt de gauche Mais là, les présidentielles, je m’en fiche. Tout ce que je veux, c’est partir." Ahmed reprend sa route en claudiquant.

Notre chouffeur se lâche: "T’es qui toi? T’es un keuf (NDLR: un flic en verlan)? T’es un keuf! Vas-y, barre, toi."

Les héros des banlieues

La Cité des 3.000 a été bâtie dans les années septante dans le but de loger les milliers d’employés d’une nouvelle usine Citroën. Quarante ans plus tard, le groupe PSA a fermé l’unité pour transférer la production en Slovaquie. 3.000 travailleurs sont restés au tapis.

©Colin Delfosse

Privé de son moteur, le quartier vivote. Les immeubles se délabrent. Certains ont été rénovés, d’autres sont à la limite de la salubrité. Il n’est pas rare que des habitants restent bloqués dans des ascenseurs. Le sentiment d’insécurité et l’impression de misère conjugués à l’architecture aseptisée n’arrangent rien.

Les feux de la campagne présidentielle sont loins. Les banlieues sont les oubliées des candidats. Ici, un autre feu couve de longue date. Celui de la révolte.

Dans quinze ans, c’est nous qui allons présenter une liste aux élections présidentielles.
hadama traoré
fondateur de "la révolution est en marche"

En novembre 2005, la mort de deux adolescents, Zyed Benna et Bouna Traoré, électrocutés dans une cabine EDF alors qu’ils fuyaient la police, a déclenché des émeutes. La Cité des 3.000 s’est embrasée, comme tout le département de Seine-Saint-Denis. Les affrontements entre la police et des centaines de gens ont dégénéré. Plus de 8.000 voitures ont été incendiées.

L’État d’urgence a été proclamé, puis les choses se sont calmées. La France a oublié la banlieue. Mais les tensions ne sont jamais parties. En février dernier, Théo, un jeune de la Cité des 3.000, s’est fait violemment arrêter par la police. Lors du contrôle, il aurait été violé par un agent à l’aide d’une matraque.

Les institutions ont démissionné de la banlieue, les religieux et les dealers ont pris la place.
hervé suaudeau
rédacteur de "monaulnay.com"

Des milliers d’Aulnaysiens sont descendus dans la rue. Cette fois, les choses n’ont pas trop mal tourné. Le maire, Bruno Beschizza (Les Républicains), a pris fait et cause pour Théo et les manifestants. Cet ancien policier et "monsieur sécurité" de Nicolas Sarkozy est réputé pour sa poigne de fer. Mais dans le clan défait, l’heure n’est plus au karcher.

L’insurrection s’est apaisée. Mais un sentiment d’abandon continue à ronger la cité.

Les jeunes délaissés ont perdu l’estime d’eux-mêmes. Pour dépasser leur misère, ils sont à la recherche de "héros" comme Théo.

"L’autre jour, j’ai vu des policiers taper un enfant de onze ans parce qu’il ne donnait pas son identité", raconte Doudou, un Sénégalais de la cité. "J’ai rien contre eux, mais taper un gamin parce qu’il n’a pas ses papiers, c’est trop."

Une bande d’ados fait le guet près du lieu où Théo a été arrêté. Ils roulent des mécaniques, avec l’air de gardiens d’un mausolée. "Tu veux interviewer Théo? Cent euros, et on te l’amène", dit l’un d’eux, goguenard. Avant de se confier. "Les flics sont là pour nous protéger, pas pour nous taper. C’est le monde à l’envers. Regarde les politiques. Fillon, Le Pen. Ils volent l’argent et les keufs bougent que dalle."

Hadama, leader des insurgés

Hadama Traoré est le leader des insurgés. Leur porte-parole. Ce Franco-Malien de 32 ans, père de famille, a lancé au début de cette année le mouvement "La Révolution est en marche". Un succès dans la rue et sur Facebook, où il dépasse les 100.000 likes. Apprécié des Aulnaysiens, couru par les médias, cet ancien rappeur devenu éducateur descend tous les jours sur le terrain. Il plaide pour une politique "qui ne stigmatise plus les quartiers populaires".

"Lorsqu’il y a eu l’histoire de Théo, tout le monde nous a contactés. Sans intention de récupérer, on a dénoncé dans la presse ce qui s’est passé", explique Hadama. "Après, on s’est demandé la raison de ces exactions, commises par un type en uniforme bleu qui ne le mérite pas."

Paris-Roubaix

A l'oc­ca­sion de l'élec­tion pré­si­den­tielle fran­çaise, L'Echo vous in­vite à prendre le pouls de la so­ciété fran­çaise le long du par­cours du "Pa­ris-Rou­baix".

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Hadama travaille avec des associations locales pour améliorer les relations entre la police et les habitants. "Ne parlez pas de bavure policière, je bannis ce mot de mon dictionnaire parce qu’il met 280.000 policiers dans le même sac."

Son ambition? Se présenter aux prochaines municipales. "C’est honteux le spectacle donné par le monde politique. Moi, ça me donne envie d’y aller", dit-il. "Dans quinze ans, c’est nous qui allons présenter une liste aux élections présidentielles. Et vous verrez, des quartiers populaires va ressortir une réelle révolution de la façon de penser." Une équipe de la RAI sortie de nulle part apostrophe Hadama qui reprend son discours de plus belle.

Aulnay vue par son blogueur

Les habitants du sud ont des revenus deux fois plus élevés que ceux du nord. "Le nord est défavorisé. Il compte jusqu’à 40% de chômage. Tous les quartiers n’ont pas accès à internet", explique Hervé Suaudeau, animateur du blog "Monaulnay.com". Cet habitant du centre-ville se bat depuis dix ans pour préserver et faire connaître l’âme méconnue de sa ville.

"Les gens du sud ne vont pas au nord, et inversement", poursuit-il. "D’ailleurs, c’est vrai pour tout Paris. Les habitants du sud et du centre ne viennent pas au nord, par peur que leur voiture soit incendiée. Mais c’est idiot, la criminalité n’est pas beaucoup plus élevée ici qu’ailleurs en France. Aulnay est victime de l’image qu’on en donne aux infos."

Informaticien, jeune père de famille, Hervé Suaudeau a commencé à militer en 2007 après la découverte d’un site pollué à l’amiante dans son quartier. "Le vrai danger à Aulnay, c’est les voitures et la pollution."

©Colin Delfosse

Dans les années cinquante, une ancienne usine du Comptoir des minéraux de matières premières (CMMP) a été installée au cœur d’Aulnay, près d’une école, avant de fermer ses portes vingt ans plus tard. "Les victimes ont contracté des cancers de l’amiante, une maladie qui se déclare après des années. Des élèves de l’école, du personnel et des voisins ont été touchés. Une de mes amies en est morte", dit-il. "Après plusieurs années, nous avons obtenu une dépollution du site. Nous nous battons aujourd’hui pour qu’on indemnise les victimes."

Hervé étale sa passion pour sa commune, qu’il décrit "agréable à vivre" malgré sa réputation. "Il faut se réapproprier la politique, s’occuper de la ville. C’est pour ça que je m’occupe de ce blog". La question des présidentielles ne le passionne pas.

Les Aulnaysiens n’aiment guère parler des élections. Le sentiment d’abandon par la classe politique est fort. "La politique? Les gens n’y croient plus. C’est du bla-bla. On voit bien que les candidats cherchent le pouvoir à tout prix. Ils ne sont pas crédibles", dit Florence, employée de l’Hôtel Saint-Germain. La politique locale inspire davantage. "Depuis les manifestations de février, le maire a repris les choses en main et ça va beaucoup mieux."

L’ombre du djihad

À Aulnay, le "djihadisme de proximité" a fait recette. Comme ailleurs en France et en Europe, des Aulnaysiens sont partis faire le djihad en Syrie. Ces "anti-héros" n’ont pas la cote dans la cité, où le terreau pourtant a été favorable à leur recrutement.

L’hebdomadaire Marianne a révélé l’an dernier l’existence de liens entre des islamistes et l’Espérance musulmane de la jeunesse française (EMJF), une association active à Aulnay depuis les années 90. L’EMJF avait invité lors du Nouvel An des prédicateurs radicaux à s’exprimer lors d’une soirée au gymnase de la Rose-des-Vents. La salle avait été prêtée par le maire Bruno Beschizza. Parmi les invités, l’"imam Mehdi d’Aubervilliers". Selon Marianne, il s’agit de Mehdi Bouzid, un proche de Chérif Kouachi, l’un des auteurs de l’attentat contre Charlie Hebdo.

©Colin Delfosse

"Ces prédicateurs ont tenu des propos homophobes et misogynes. Beaucoup de musulmans ne sont pas d’accord avec l’EMJF", dit Hervé Suaudeau. "Mais l’attitude du maire est paradoxale. Au niveau national, il affiche sa lutte contre l’islamisme. Au niveau local il soutient les imams salafistes. La droite radicale a d’ailleurs des objectifs communs avec les salafistes, on les voit défiler ensemble lors de la Manif pour tous", ajoute-t-il. "Les institutions ont démissionné de la banlieue, les religieux et les dealers ont pris la place. Et le pouvoir laisse faire."

Nous quittons la ville. Des jeunes tapent la balle dans un parc. Au Moyen-Âge s’étendait ici a Forêt de Bondy, que les parisiens fuyaient de peur d’être détroussés. Plus tard, ils y installèrent des décharges. Avant d’industrialiser la zone et de la peupler.

Un ciel azuré donne à Aulnay des airs champêtres. Direction Roubaix et l’Enfer du Nord.

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