reportage

Loin du roulis présidentiel, Compiègne attend son long fleuve tranquille

©Colin Delfosse

Voici une ville où toute la vie publique ne tourne pas autour de l’insécurité et des échecs de l’Europe. À Compiègne, l’innovation tisse sa toile pendant que les acteurs économiques guettent le démarrage d’un chantier cyclopéen: le canal Seine Nord Europe, qui doit irriguer les entreprises du cru.

C’est un flacon de verre brun, semblable à ceux qui garnissaient les armoires à pharmacie de jadis. L’étiquette annonce: "Huile de pneu." Maïté Huron, en blouse blanche, passe rapidement sur ce détail – oui oui, elle a broyé des pneumatiques, juste pour voir, mais elle n’a rien trouvé à en tirer pour l’instant… Nous sommes dans la zone d’activité économique de Compiègne. À quelques kilomètres d’ici, le géant Continental a provoqué un cataclysme social en 2009. Une fermeture d’usine, 1.200 emplois au pilon. Mais on n’est ici ni pour parler des victimes de la mondialisation, ni pour causer pneumatologie. On est venu voir l’innovation en marche dans une communauté décidée à retomber sur ses pattes.

La société E.T.I.A. pour laquelle cette chercheuse mène ses expériences explore de nouvelles façons d’utiliser ses réacteurs à vis, qui transforment la matière en gaz, huiles et résidus solides. Vous y introduisez des déchets verts, vous en ressortez du charbon bio, des fertilisants et du carburant.

©Colin Delfosse

Le défi du moment de Maïté Huron: développer une unité mobile pour valoriser les déchets agricoles et forestiers. C’est une idée de la Commission européenne, qui met des acteurs de pointe en réseau autour de projets de recherche et développement. "Pour nous, c’est un gain de connaissances: on travaille avec des centres de recherches et universités, ça nous donne accès à des informations précieuses. Ca nous donne les moyens de développer de nouvelles activités", explique la chercheuse. Épaulée de M. Potier, son technicien, entourée de ses machines dans son labo-hangar qui sent l’usine, elle est le maillon d’une toile collaborative tissée par l’Europe pour hisser l’économie vers l’excellence.

Tourner la page Continental

"Nous voulons être un carrefour entre Paris, Bruxelles et Londres; pas un terrain de passage", abonde Frédéric Hulgot, dans son bureau de l’Université technologique de Compiègne (UTC). C’est d’ici que sortent les fondateurs d’E.T.I.A.: une pépinière à cerveaux qui forme un millier d’ingénieurs par an et qui revendique un lien étroit avec le tissu économique local. "Les industriels du coin, moi je les connais tous, assure le directeur délégué de l’université: nous sommes capables de manière très réactive de mobiliser sur des projets, nous sommes un peu œcuméniques." À l’entendre, la France qui n’a pas de pétrole mais qui a des idées, c’est ici.

Paris-Roubaix

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"Depuis la crise Continental, on a déjà créé beaucoup plus de postes qu’on en a perdus, embraye, à quelques kilomètres de là, Eric de Valroger, vice-président de l’Agglomération de Compiègne et adjoint au Maire. On crée des emplois dans des entreprises d’avenir et moins dans des grosses structures: on dépend donc moins de la volonté d’un groupe international qui, du jour au lendemain, décide de fermer." Sur le périmètre de l’agglomération, le nombre d’emplois répertoriés est 1,3 fois le nombre d’actifs, souligne l’élu.

Compiègne, première grosse bourgade des Hauts-de-France au départ de Paris, ancienne ville impériale, est entre autres célèbre pour avoir vu capturer Jeanne d’Arc et pour avoir abrité le wagon de l’Armistice. Mais elle ne semble pas vouloir se laisser enfermer dans les livres d’Histoire. Elle incarne une France vers laquelle le système médiatique a du mal à orienter ses projecteurs, en cette veille d’élection présidentielle. Une France qui ne passe pas on temps à broyer le noir de la misère économique. Une France pour laquelle l’Europe n’est pas le bouc émissaire universel.

Un projet sans Président

Si labourages et pâturages ont pu être les deux mamelles de la France, l’agriculture reste au cœur de l’économie de ce coin de Picardie: le point fort de Compiègne, c’est la chimie verte. Mais le filon n’est pas exclusif – Channel, Colgate, Sanofi ou encore Unilever sont installés dans les parages. Et un nouveau secteur est en passe d’émerger, ou de renaître, auquel l’UTC et son laboratoire d’hydraulique numérique entendent bien participer: l’ingénierie fluviale.

"Ce qu’on ne veut pas, c’est d’un canal traversant où, comme les vaches regardent passer les trains, on regarderait passer les bateaux."
Éric de Valroger
Vice-président de l’agglomération de compiègne

C’est qu’un projet titanesque est en train d’éclore. Un corridor de 107 kilomètres creusé de Compiègne à Aubencheul-au-Bac, six écluses, une soixantaine de ponts… Le canal reliant la Seine à l’Escaut pour permettre à des navires de grand gabarit de relier la Belgique à l’île de France, n’existe pour l’heure que sur plan. C’est une de ces ambitions qui passe très loin au-dessus de la tête d’un Président de la république: il est dans les caisses des Voies navigables de France depuis les années 1980, l’enquête publique a été lancée il y a dix ans, et c’est cette année que doivent commencer les travaux.

Le genre de chantier qui dégage l’horizon. "Pour une région comme la nôtre, c’est un projet structurant considérable qui doit nous profiter à plein en termes d’emplois", souligne Eric de Valroger. La plaquette annonce la création de 45.000 emplois pérennes entre la Seine et l’Escaut d’ici 2050. Sans compter les 13.000 personnes qui seront mobilisées par la construction du canal. "Et sans l’Union européenne, le projet ne pouvait pas voir le jour", souligne l’élu local: elle y injecte un subside d’1 milliard d’euros.

Futur chantier du canal Seine Nord, à 360°

Avec cette perspective, l’enjeu pour le Compiégnois est de ferrer le poisson. "Ce qu’on ne veut pas c’est d’un canal traversant où comme les vaches regardent passer les trains on regarderait passer les bateaux", poursuit Éric de Valroger. Il faut donc former des spécialistes pour ne pas passer à côté des appels d’offres pour la réalisation du chantier, qui durera jusqu’en 2024 au moins. Et surtout, veiller à ce que les futurs mastodontes flottants (jusqu’à 4.400 tonnes) s’arrêtent dans la région, et dopent la compétitivité des entreprises locales, agroalimentaires notamment.

Pour que le Seine Nord Europe devienne un canal d’irrigation économique pour le Compiégnois, on installe des plates-formes logistiques comme celle que gère Magalie Lavie. Seule avec ses conteneurs et son chariot de manutention de 90 tonnes, elle guette l’arrivée du canal depuis Longueil-Sainte-Anne, à la porte sud de l’agglomération. La manutentionnaire est logée dans un cul-de-sac duquel les péniches de l’Oise peuvent joindre les eaux franciliennes et le port du Havre, sur la côte normande.

La plate-forme logistique à 360°


 

Sur sa plate-forme flambant neuve (elle aussi cofinancée par l’Union européenne), elle héberge quelques centaines de conteneurs pour un gros client parisien. Et elle attend le vendredi, qu’un bateau vienne animer son quai. Mais son fort de conteneurs carmin n’est pas celui du Désert des Tartares. "Des pourparlers sont en cours pour un deuxième bateau. ça se met en place lentement mais sûrement pour nous donner une viabilité en attendant la construction du canal", explique-t-elle. Elle regarde vers le nord, vers ce canal encore invisible mais qui déjà donne à sa région une certaine foi en l’avenir. Ce regard confiant dont l’Hexagone semble tant manquer.

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