interview

Frédéric Beigbeder: "J'ai passé ma jeunesse à être amoureux de filles qui ne voulaient pas de moi"

©ANTONIN WEBER

On dit souvent des artistes qu’ils mettent tout ce qu’ils sont dans leurs œuvres et qu’à travers leurs livres, c’est toujours d’eux que les écrivains vous entretiennent. Beigbeder n’y fait pas exception et c’est tout naturellement qu’il démarre en expliquant qu’en soi, la vie est un échec ("Une vie sans fin", son dernier roman, NDLR).

Cette interview aurait dû commencer par: "Rencontrer Frédéric Beigbeder à l’Hôtel Amour à Paris, c’est comme trouver une perle dans une huître ou prendre un thé avec la Reine d’Angleterre à Buckingham. C’est encore meilleur quand l’animal se rencontre dans son milieu naturel." C’est dans cet hôtel qu’il avait planté des scènes de son premier film, "L’Amour dure trois ans", qu’il tirait de son troisième roman au titre éponyme. Vous auriez ensuite appris que les murs du bar de cet hôtel sont parsemés de photos érotiques et que les banquettes sont peuplées d’hommes poivre et sel qui ont lâché la barbe pour ne garder que des lunettes en écailles; des hommes entre deux âges qui s’admirent en se regardant dans les miroirs.

Non, finalement, cette interview commencera 25 minutes plus tard, un arrondissement plus loin, après qu’un Frédéric Beigbeder inquiet finisse par vous gronder au téléphone. "C’est à l’hôtel Grand Amour et non pas Amour. Mais enfin, il faut sortir un peu tout de même." Finalement, Beigbeder, qui quittait Paris il y a un an pour le Pays basque, est un peu comme tous ces provinciaux qui désertent les plaisirs de la capitale: fier d’être toujours au courant.

Profil
  • Qui: écrivain, chroniqueur, réalisateur
  • Plus gros échec: deux divorces
  • Plus belle réussite: ses trois enfants
  • Sa devise: "Rater encore, rater mieux." (Beckett)
  • Sa faiblesse: la drogue
  • Sa force: la drague

Sirotant un coca devant Simone de Beauvoir, collectée en Pléiade, Beigbeder porte toujours la barbe et semble plutôt amusé de ce contretemps. Entre ses petits papiers recouverts d’encre et son ticket d’avion tout frais de ce matin, le critique littéraire du Figaro prépare sa prochaine rubrique où il encensera la gloire germanopratine du féminisme et ce, après avoir dézingué la Secrétaire d’État Marlène Schiappa cette semaine. Histoire d’équilibrer.

Lunettes sur le nez, il déclame les morceaux surlignés des "Mémoires de Beauvoir" avec l’ambition de vous convaincre qu’au-delà de son combat, le castor écrit très bien: "l’éclat lumineux des fruits confits", "la floraison bigarrée des bonbons acidulés", pour conclure sur un: "Je découvris avec dépit combien la gloire est éphémère", allusion de l’écrivaine à sa propre beauté. Bon.

N’ayant pas fait mouche, l’écrivain se rabat sur le sujet de notre entretien dont il vous offre même l’attaque pour votre papier. "Je vous proposais le Grand Amour et vous, vous avez juste choisi L’Amour. Un malentendu, certes, mais tel est là, Marina, notre premier échec."

Touché coulé

On dit souvent des artistes qu’ils mettent tout ce qu’ils sont dans leurs œuvres et qu’à travers leurs livres, c’est toujours d’eux que les écrivains vous entretiennent. Beigbeder n’y fait pas exception et c’est tout naturellement qu’il démarre en expliquant qu’en soi, la vie est un échec ("Une vie sans fin", son dernier roman, NDLR). Un cadeau empoisonné de dame nature qui, en vous l’offrant, vous condamne irrémédiablement à devoir le rendre à la fin. "Une promesse merveilleuse mais éphémère. Donc, à partir de là, tout n’est jamais qu’une succession d’échecs", explique-t-il en jetant son ticket d’avion qu’il vient de transformer en boulette de papier, fier de l’avoir rattrapé au vol. D’une seule main.

Tout est un échec et pourtant, rien dans sa vie n’en est véritablement un. Aucun, sauf ses deux divorces. Il ne comprend d’ailleurs pas que les autres interviewés n’en parlent pas. Lui, il aurait pu vous parler de son licenciement chez Young and Rubicam, de ses prime-times qu’il a foirés, de son deuxième film qui fut un "bel échec économique" ou bien encore de la campagne ratée de Robert Hue (3,3% aux présidentielles de 2002) dont l’ex-publiciste s’était occupé. Non, concernant les questions graves, il faut être "sincère". Et il doit à la vérité de reconnaître que c’est dans sa vie privée – la seule chose qui compte vraiment – qu’il s’est véritablement ramassé. Ou plutôt que ses échecs l’ont touché et coulé.

"Un homme qui regarde une femme droit dans les yeux en lui promettant un amour éternel et qui ne tient pas sa promesse, c’est une honte. Et moi, ça, je l’ai fait deux fois!", lâche-t-il la mine basse. Beigbeder se compare alors à un homme politique qui promet mille choses fabuleuses pour être élu et qui ne tiendra pas sa parole au moment venu. Sans compter la maman de sa fille aînée, avec laquelle il n’était pas marié mais qu’il quittait, se privant ainsi de pas mal de moments avec son enfant. "Même si je me suis bien rattrapé après, une semaine sur deux, c’est peu", laisse-t-il alors tomber entre ces deux Badoit qui pétillent sur la petite table ronde.

Marié aujourd’hui pour la troisième fois et père à nouveau de deux petits enfants, Beigbeder estime n’être pas convaincu du "catéchisme des échecs" ou toutes ses leçons que l’on est censé tirer de ses ratés. "Comme ceux qui prétendent avoir compris la leçon et qui s’estiment plus intelligents depuis; si ça se trouve je suis un idiot, et je le resterai toute ma vie", ajoute-t-il sans effet ni grandiloquence. En tout cas, une chose est certaine, avec l’âge qui vous prend, un peu de psychanalyse et beaucoup d’écriture, on finit par être plus "sage", on se "contrôle", on "protège" son bonheur et on "remercie" la vie de ce qui nous arrive. Il confie d’ailleurs avoir abandonné sa vision "don quichottesque" de l’amour, celle de son roman où l’auteur affirmait que l’amour se devait d’être parfait et exigeant et qui, en conséquent, était condamné à mourir après trois ans.

Non, aujourd’hui, c’est dans la "vérité" que Beigbeder s’inscrit. "Du coup, ça marche beaucoup mieux", conclut-il alors dans un éclat de rire qu’il aspire.

Revenant à ses échecs, il explique que l’avantage de la littérature c’est qu’elle est une fabuleuse machine à recycler la douleur. Pour beaucoup d’auteurs d’ailleurs, les expériences malheureuses sont une mine d’or, voire un matériel indispensable pour celui qui a besoin d’écrire. "Moi, par exemple, j’ai passé ma jeunesse à être amoureux de filles qui ne voulaient pas de moi. Quand j’y repense, j’en pleurerais presque", poursuit-il avec beaucoup de sincérité, presque étonné de voir émerger ces mauvais souvenirs.

Le syndrome du "meilleur copain", le "lapin mignon" à qui les filles confient leur passion pour "le connard de l’école" ou sa place d’adolescent ultra-timide qui n’osait pas déclarer sa flamme; une retenue encouragée sans doute par les quelques lettres d’amour qu’il avait un jour osé glisser à des filles qui n’ont jamais pris la peine de lui dire "non".

"En matière amoureuse, les filles se comportent souvent comme des idiotes."

"Le problème, explique-t-il en lissant sa barbe, c’est que les filles ne tombent jamais amoureuse du mec sympa et émouvant, mais toujours du gros con, le beau qui est un vrai salaud." Alors Frédéric est devenu "Beig", le fondateur et président à vie du Caca’s Club (Club des analphabètes cons mais attachants), celui qui organisait les soirées où courrait le tout Paris. "Et là, je suis devenu boooo et les filles m’adoraient." Pas de revanche cependant, un simple constat. "En matière amoureuse, les filles se comportent souvent comme des idiotes", lâche-t-il, comme un ressac.

Inspirée par Simone qui trône toujours au centre de la table, nous lui suggérons que le problème n’est peut-être pas l’attraction du salaud mais le manque de confiance en lui du gentil. Surpris, l’homme vous donne le point en considérant avec plaisir que vous ne faites donc pas partie des idiotes. Il confesse alors que son problème fut et reste toujours la confiance en lui. Un homme qui, malgré ses réussites et son talent souffre d’un manque de légitimité et de crédibilité. Et de conclure avant de se lever: "Si j’avais eu plus confiance en moi, j’aurais eu du succès avec les femmes, et si j’avais eu plus de succès avec les femmes, je n’aurais sans doute jamais rien écrit."

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