Parlez-nous de vos échecs Raphaël Enthoven

©Hans Lucas

Enseignant de philo, animateur de radio et de télé en France, Raphaël Enthoven distingue l'échec de la défaite.

"Sur le concept, c’est une excellente idée. Sur le fond, c’est une autre histoire. Vous le verrez, mes échecs sont aussi plats que des boulevards." ça, c’était en mai. Rendez-vous pris pour l’été, à la terrasse parisienne de La Rotonde, brasserie désormais célèbre pour avoir accueilli les partisans d’Emmanuel Macron, avant, pendant et le soir des résultats des élections présidentielles. Sur les larges trottoirs, quelques Parisiens en costume de lin chiffonné traînent la patte sous le soleil accablant de juillet. Ils y croisent des Asiatiques surexcités qui, applis à la main et chapeaux sur leurs mèches décolorées, s’apprêtent à enfourcher des vélibs pour rejoindre Saint-Germain-des-Prés. D’ordinaire fébrile et vibrionnante de septembre à juin, Paris s’endort en juillet et se meurt au mois d’août.

Comme tous les matins, Raphaël Enthoven sort d’Europe 1 où il délivre quotidiennement "La morale de l’info". Nous sommes cependant en plein mercato du PAF, les résultats sont mauvais à peu près partout et, tandis que les grilles se réorganisent, tous se demandent s’ils seront encore là pour en parler à la rentrée. Enthoven, lui, est heureux, il vient d’apprendre qu’il sera reconduit en septembre, explique-t-il, le sourire humble derrière ce qui semble être son deuxième café.

Tout en noir, avec les bords de sa chemise qui rebiquent et son sac en bandoulière, Enthoven ressemble à un philosophe dont les raisonnements paraissent aussi profonds qu’un cratère. Un philosophe certes, mais un penseur qui, contrairement à nombre de ses confrères, n’assène pas au monde, à chaque rentrée, de nouvelles vérités. Un homme qui, plutôt que de se positionner en "super-penseur" estime au contraire que c’est en fracassant nos convictions sur l’autel de la réalité qu’on acquiert la liberté de dissoudre nos "vérités". Un exercice qui peut certes faire souffrir, mais qui offre l’incroyable opportunité de remplacer nos certitudes par des doutes. Et c’est dans un univers qui en est rempli que le professeur de philo vous entraîne pour vous confier ses plus beaux échecs.

"On risque moins en prenant le risque objectif de se faire casser la gueule que lorsqu’on prend le risque CERTAIN de se souvenir toute sa vie de sa lâcheté."

L’échec et la défaite

"On confond l’échec et la défaite, l’erreur est là", entame-t-il avant de déplier son paquet de tabac et d’en étaler quelques brins dans la rainure de son papier cigarette. Frottant ensuite la nappe pour en dégager les restes de filaments tombés sur la table blanche, le philosophe poursuit sa pensée: "Trop souvent, on prend l’échec pour une défaite, or l’échec n’est pas à trouver dans le résultat d’une entreprise mais bien dans le fait même de ne pas entreprendre l’action que nous ambitionnions." Habitué à toute sorte d’auditoires, télé, radio, universitaire ou bachelier, Enthoven réduit alors son propos: "En un mot, ce n’est pas parce que je n’atteins pas mon but que je me plante." Un peu comme en amour, explique-t-il alors, "où l’échec n’est pas que l’autre vous réponde ‘je ne t’aime pas’, mais bien de n’avoir jamais osé déclarer sa flamme." Et glissant une cigarette entre ses lèvres, le professeur de philosophie conclut: "Et c’est là tout le paradoxe d’une philosophie de l’échec, il ne différencie pas les gens en fonction de leur réussite comme semblent le penser la plupart des gens, mais bien en fonction de leur courage. L’échec est donc un puissant révélateur qui permet de distinguer les gens qui ont en ont de ceux qui n’en ont pas."

Sale Juif!

Une "expérience de l’échec" qui, loin de la théorie et des beaux principes, lui a été donnée de vivre alors qu’il n’était encore qu’un enfant. Ce matin, 33 ans plus tard, il semble hésiter à vous en offrir la version longue ou à la limiter à son essence, à vous dégager l’essence de sa pensée. Pas parce qu’il serait pressé ou pingre de son temps, mais bien parce, chez Raphaël Enthoven, discrétion et pudeur cohabitent.

"Sale Juif! prononce-t-il alors faiblement, c’est par là que tout a commencé."

Raphaël a 8 ans, il vient d’assister avec ses copains à une scène entre adultes où les "sale Arabe" et autres insultes primaires fusent dans cette rue du 13e arrondissement. Les enfants sont indignés et courageusement s’insurgent. C’est alors que les deux mots "sale Juif" lui sont crachés au visage. "J’ai fait semblant de ne pas entendre. J’avais tellement peur de me battre que j’ai feint de ne pas avoir entendu l’offense." Et de conclure: "Même si c’était normal pour un enfant d’avoir eu peur, l’échec reste. Ce jour-là, je me suis juré de ne plus jamais courber la tête et de toujours y aller. Et c’est en cela que depuis je peux dire: je n’ai plus jamais connu l’échec." Une scène primitive et douloureuse autour de laquelle le philosophe confie avoir structuré sa vie. Une existence où les actions comme toutes les tentatives ne sont pas des expériences bonnes ou mauvaises, mais de véritables victoires en soi. Depuis, il dit refuser les blessures et s’attache toujours à rendre les coups: "On risque moins en prenant le risque objectif de se faire casser la gueule que lorsqu’on prend le risque CERTAIN de se souvenir toute sa vie de sa lâcheté", insiste-t-il en appuyant le propos d’un geste ferme de la main. Il cite alors Camus, son "adoré", et trempant son morceau de sucre dans sa tasse de café, il poursuit sur ces "modalités de l’existence" dont on se dote, des règles "sans principe", mais derrière lesquelles pourtant se cache une éthique immanente.

Et c’est avec emphase et grandiloquence que le philosophe, comédien à ses heures, enchaîne sur toutes ces choses qu’il a tentées et qu’il n’a pas réussies. Parmi celles-ci, l’échec cuisant de l’agrégation, alors qu’il termine avec brio ses quatre années à Normal Sup. Au programme: Spinoza, Nietzsche et Aristote sur lequel l’étudiant, pourtant brillant, avait choisi de faire l’impasse. "Bien que je reconnaisse son génie, il s’est très vite imposé à moi comme une figure de l’adversité, un obstacle qui me refroidissait tellement qu’il a souillé mon année. Je pense qu’à ce moment-là j’étais ‘trop petit’ encore pour le comprendre." Délivré de l’objectif ultime de l’agrégation à laquelle il vient d’échouer, Enthoven se replonge avec désintéressement dans l’œuvre des philosophes. Il découvre alors Plotin, son autre "préféré", qui l’émeut autant qu’une rencontre amoureuse. Comme une femme qui émeut et qu’on rencontrerait après avoir quitté quelqu’un avec qui ça c’est très mal passé. Plotin, un philosophe du IIIe siècle, un nouveau pote qui, grâce à ses "Commentaires sur Aristote", lui permet d’entrer dans l’œuvre de ce dernier et de réussir enfin son année. Main posée sur son paquet de tabac qu’il déroule d’un geste tendre, Enthoven commande son troisième café. Jambes croisées il sourit avant de clore l’épisode: "Au-delà de l’anecdote, ce qui est important, c’est de réaliser que ce n’est pas en gagnant qu’on résout l’échec, mais bien en comprenant que c’est en résolvant la question de l’échec qu’on finit par gagner."

"C’est un cocu et c’est pour cela que je le trompe"

Après avoir noyé son second sucre, l’homme – canard entre les doigts – en appelle à une seconde image pour préciser sa pensée; et, conscient du petit effet qu’il s’apprête à produire, il balance cette terrible réplique de Sacha Guitry: "C’est un cocu et c’est pour cela que je le trompe." "Eh bien, enchaîne-t-il, l’échec c’est la même chose, on peut entrer vaincu quelque part et être vaincu dès le début." L’image est dure et le propos mordant, il l’admet. Pourtant il l’avoue, il adore l’idée que comme le perdant, le cocu produise les comportements qu’il prétend pourtant redouter: "Son but est d’avoir raison et d’ailleurs, il jouit lorsqu’il dit ‘je le savais, j’en étais sûr’. Le perdant n’a besoin de rien pour perdre, comme Othello n’a besoin de rien pour alimenter sa jalousie tant il est persuadé qu’une belle femme blanche ne peut s’accoupler avec un homme tel que lui." Et enroulant avec dextérité une seconde cigarette, le philosophe achève son raisonnement en concédant que, si l’on n’est pas toujours responsable de son malheur, on reste maître de la manière dont on le traverse. "Personne n’est obligé de vivre une trahison ou un échec comme un désastre", termine-t-il en allumant sa cigarette.

"Parlez-nous de vos échecs"

Retrouvez tous nos entretiens de la série "Parlez-nous de vos échecs" dans notre dossier en ligne.

En amour, qu’il y ait rarement ou souvent trahison, il y a presque toujours rupture. Et si celle-ci succède invariablement à un amour, est-ce pour autant un échec? Enthoven reconnaît que si l’on compare les scènes désastreuses d’une séparation au moment béni où l’on se prenait la main pour la première fois, une rupture apparaît inévitablement comme un échec. Poursuivant son raisonnement, il confie être toujours étonné de tout ce qu’un couple prêt à se séparer est capable de se reprocher. "Comme si chacun découvrait subitement les défauts de l’autre. En réalité, ces défauts ont toujours présents, mais ce n’est que parce que l’amour s’en est allé qu’ils deviennent saillants. Ce n’est donc pas parce que les gens se trouvent des défauts qu’ils se séparent, mais c’est parce qu’ils se séparent qu’ils se trouvent des défauts." Et le philosophe de conclure qu’en conséquent, la rupture n’est donc pas un échec, mais une victoire. Une victoire dans laquelle celui qui quitte a dépassé la culpabilité d’avoir réalisé le premier que l’amour s’en est allé.

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