"C'est tout moi, je suis trop gentil et à chaque fois je me fais avoir"

©Frédéric Pauwels / HUMA

Marc Filipson, le patron de la librairie Filigranes, nous parle de ses échecs.

Un dimanche juste avant Noël. Celui où des familles entières déferlent dans les rayons de la plus grande librairie d’Europe située au cœur de Bruxelles. Si les affamés se ruent sur les croissants, les ados glandent dans les coins pendant que d’autres arpentent les étalages, piles de polars scandinaves sur les bras, à la recherche du livre de l’année ou du coup de cœur du libraire. C’est une librairie, mais c’est un lieu où l’on trouve aussi bien les séries DVD que des lunettes à fausses moustaches, des éponges de vaisselle ou des grattoirs à chat en forme de guitare, ou tous ces petits gadgets à arborer et qui donnent un peu l’air "bête" à Noël.

Ce matin, même s’il est tôt pour un dimanche, le magasin est plein comme un jour de semaine. Une musique jazzy accompagne des clients à travers des rayons inconnus que d’ordinaire ils ne font que traverser. Un peu comme cet homme en loden vert qui feuillette "Le mythe de la virilité" dans le rayon sciences humaines avant de sursauter en entendant les baffles crier: "Bonjooour et bienvenue chez Filigranes." C’est le patron, Marc Filipson, qui, micro à la main, entend bousculer l’atmosphère ouatée depuis les caisses à l’entrée. Pour peu, il entremêlerait bien le fil autour de ses doigts, avant de se rouler sur le piano pour vous chanter une chanson.

"C’est tout moi, je suis trop gentil et à chaque fois je me fais avoir"
Marc Filipson

Mais pas ce matin. Car aujourd’hui démarrent les deux plus grosses semaines de l’année, et Marc Filipson a plein de choses à annoncer: les dédicaces, les nocturnes au profit des soirées caritatives et les "talks" avec les auteurs, sans oublier de promettre "une surprise" pour récompenser la patience des clients aux caisses. En nous rejoignant à l’autre bout du magasin, il en profite pour se mêler du choix de certains de ses clients, et n’hésite pas à plonger son regard dans leur panier. "Ah super auteur, mais avez-vous lu son premier?" s’enquiert-il avant d’expliquer où le trouver dans les presque 3.000m2 que compte la librairie. Oreille collée au téléphone interne, il est vraiment désolé de nous avoir fait attendre, il doit juste rappeler à son staff qu’il faut toujours remettre la musique après les annonces micro: "C’est quand même dingue de devoir répéter 100 fois les mêmes choses non?" s’exclame-t-il d’un air qui confine à l’agacement.

Des échecs, il n’en a pas. Pas qu’il n’ait jamais "raté", mais bien parce qu’il ne les a jamais considérés comme des "échecs" précisément. Plutôt des "ressorts", des occasions de rebondir et de vous emmener plus loin que vous ne l’aviez prévu. Des expériences ou des petits accidents de parcours qui, in fine, vous emmènent à l’autre bout du monde alors que vous étiez parti pour rester dans votre jardin. Par contre, il prévient: "Je ne suis pas un philosophe moralisateur, du coup, il faudra faire le tri entre toutes mes gamelles ou les coups durs." Bref, à nous de choisir ceux qu’on préfère. "Alors, on commence par quoi? Le privé ou le professionnel?" lâche-t-il en retirant sa veste, le regard confiant avant de se perdre dans le déroulé de toutes ces choses qui n’ont pas marché. Chronologiquement, c’est d’abord des petits coups durs quand il était gosse, comme quand à 10 ans, il se retrouve cloué au lit à cause d’une vilaine hépatite: "Grâce à cela, j’ai découvert la lecture et les grands auteurs." Plus tard, ce sera la maladie de sa mère, un cancer du sein qu’elle finira par vaincre, mais qui voyait le gamin se débrouiller seul. "Les courses, le ménage et la cuisine, grâce à cela, à 13 ans je savais tout faire." Et puis, il y a eu la maladie de son frère, épileptique et caractériel, qui lui permit de développer jeune "beaucoup de force et d’empathie pour les autres". Un gamin fort et indépendant qui à 15 ans se fait engager comme étudiant pour découper des tissus chez un marchand. "ça marchait très bien, jusqu’au jour où je me suis fait piquer mon job par un copain à qui je sous-traitais une partie du travail. C’est tout moi, je suis trop gentil et à chaque fois je me fais avoir."

L’homme bondit sur sa chaise, fier comme Artaban de pouvoir imprimer une ligne directrice à cet entretien: "Je suis très nul pour engager des gens. Professionnellement, c’est terrifiant de constater à quel point j’ai pu être mal conseillé." Parmi ces échecs-là, il y a les experts-comptables, ceux qui tout au début de sa carrière ne le préviennent pas qu’il faudra payer des impôts l’année suivante: "J’étais de bonne foi, je pensais vraiment que comme je réinjectais tout ce que je gagnais, je ne devrais rien payer." Une erreur de "bonne foi" mais qui a quand même failli lui coûter son affaire.

Quelques années plus tard, c’est un autre spécialiste des chiffres qui comptabilisera son stock au prix de vente TVAC, l’exposant à des impôts exorbitants. Et puis, il y a eu cette fois où – à la suite du marasme économique post-attentats – Filipson aurait pu bénéficier de délais ou d’étalements avec l’administration fiscale, mais cela, il ne le savait pas. Et puis il y a les mauvais choix en interne, ces collaborateurs bourrés de qualités sans doute, mais qui ne conviennent pas pour le job: "Émotionnellement, c’est très difficile de se séparer de quelqu’un, sans compter que pour une entreprise, cela prend du temps pour être digéré." Conscient de ses faiblesses et déterminé à ne plus commettre les mêmes erreurs, Filipson décide de se faire aider en 2012 en faisant appel à un coach professionnel pour lui et ses équipes. L’aventure se solda aussi par un échec tant vis-à-vis du choix de son coach que des personnes engagées sous la responsabilité de ce dernier et dont on avait assuré au patron qu’elles avaient toutes les qualités. "Moi, ma responsabilité, c’était d’avoir mal jugé les gens. Je suis peut-être aguerri en affaires mais niveau recrutement humain je me plante à chaque fois. Et même en voulant me faire aider, j’arrive à me planter. C’est effrayant d’avoir si peu de chance!" A l’analyse, l’homme estime "être trop bon", et conclut que souvent notre principale qualité peut se révéler être notre pire défaut. "Le problème réside aussi dans l’image que je renvoie aux gens. Pour les autres, je donne l’impression de n’avoir besoin de rien, d’être le mec très sollicité à qui tout réussit. Du coup, personne ne me donne de conseils", et de conclure que question vie privée, c’est un peu la même chose, tant les femmes n’osent pas l’aborder alors qu’il est pourtant célibataire. "Quand on donne tout à son boulot pendant des années, cela a un prix aussi."

©Frédéric Pauwels / HUMA

Interrompu par un appel du Rabbin qui souhaiterait venir déposer une Hanoukka (bougeoir à 9 branches) dans le magasin, Filipson confie espérer que l’auteur invité de ce soir, Frédéric Lenoir, voudra bien allumer les bougies. Détails réglés, le patron reprend alors en considérant que s’il est des choses sur lesquelles on bute systématiquement, il est également des catastrophes qui se révèlent à terme être des opportunités extraordinaires. Comme l’expropriation de son magasin de 25 m2 en 1988: "Grâce à cela, je suis venu m’installer ici au Mont des Arts et j’ai agrandi à 180 m2. Tout le monde pariait que j’allais me planter, mais j’ai réussi." Un peu comme l’ouverture du magasin le dimanche dans un quartier peuplé uniquement de bureaux: "Pendant 3 ans, il n’y avait pas un chat. Je faisais croire le contraire aux 5 clients qui passaient, mais en réalité je n’avais quasiment personne, juste des amis qui venaient me dire bonjour."

Quatre ans plus tard, alors que tout marchait enfin bien, un nouveau frigo court-circuite durant la nuit et ravage toute la librairie "On a dû tout liquider. Un gros coup dur mais qui nous a fait énormément de publicité et grâce aux assurances, on a refait un très beau magasin." Des anecdotes qui ne sont pas sans lui rappeler cette histoire, plus récente, où Filipson a vraiment cru que c’était la fin. C’était juste après les attentats, on conseille fortement aux commerces de ne pas ouvrir tant le risque est grand. En trois jours de fermeture, l’homme confie avoir perdu plus de 700.000 euros. Pour la réouverture, il a alors l’idée de ce slogan qu’il déclinera en petits badges "Lisez nom de Dieu". "Et pour nous soutenir, combattre l’obscurantisme par la lecture, les gens sont revenus encore plus nombreux. C’est un peu l’avantage des échecs et des coups durs, ils vous forcent à donner encore plus de vous-mêmes et être encore plus présent, ne fût-ce que pour vous en sortir."

Aujourd’hui, il confie être un peu "victime" de son succès et regrette d’être vu comme un entrepreneur alors qu’il reste un mec qui aime accueillir des gens et leur vendre des livres. "C’est mon plaisir à moi. Animer des soirées, recevoir des auteurs et organiser des rencontres avec les lecteurs. Et cela me blesse qu’en raison du succès de la librairie, on la voit comme une entreprise et pas comme un lieu de culture." Pas de reconnaissance des pouvoirs publics et une crainte, celle d’être traité un jour comme le supermarché du livre: "Ce jour-là, c’est clair, je mets la clé sous le paillasson", prévient-il l’air grave.

À la morale qu’il pourrait tirer de ses échecs, Marc Filipson soupire et avec malice réplique "Azoï", une expression yiddish qui lui semble être la plus sereine. Et qui pour lui signifie: "À quoi bon s’énerver ou garder rancune, c’est comme ça, je ferai mieux la prochaine fois." "Azoï", répète-t-il avant de s’en aller proposer des shots de vodka ou de jus d’orange aux clients qui patientent gentiment dans la file des caisses les bras remplis de cadeaux de Noël.

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