chronique

"Définitivement, ton seul juge, c'est ton regard dans le miroir le matin"

Le CEO de Brussels South Charleroi Airport (BSCA), Jean-Jacques Cloquet, nous parle de ses échecs.

A Charleroi, on déjeune et on se tutoie même quand on se rencontre pour la première fois. Rendez-vous donc au Spiroudôme, le restaurant du Palais des sports de la ville haute où le patron de l’aéroport est accueilli comme une véritable petite vedette.

Accompagné de son attachée de presse, "celle avec qui je fais tout sauf coucher", précise-t-il avant d’éclater de rire, Jean-Jacques Cloquet commande un verre de vin et confie que c’est une bonne idée que cette "histoire d’échec". D’autant que niveau expérience de vie, l’homme est plutôt collectionneur. Ingénieur et joueur de foot pro dans sa jeunesse, patron chez Solvay avant de diriger le Sporting club de Charleroi et la société d’habitation sociale La Carolo, c’est en 2007 qu’il rejoint l’aéroport de Charleroi pour le diriger trois ans plus tard. Mais entre tous ces jobs, "des moments durs, d’autres très durs", qui font dire à ce père de 7 enfants que: "Quoiqu’il arrive, il est toujours possible de rebondir quand on est courageux."

Comme il est possible de diriger des entreprises en étant considéré comme "un chouette type", ce qu’on entend 9 fois sur 10 quand les gens parlent de lui. Ce qui le gêne, et c’est avec soulagement qu’il se jette sur son portable dès la première sonnerie en s’excusant de devoir prendre "cet appel important". L’attachée de presse en profite pour préciser que l’homme déteste parler de lui. Au loin, vous entendez ses éclats de rire et l’observez revenir en saluant les trois-quarts du restaurant. Tombant la veste, il finit par expliquer que si on dit des choses gentilles de lui, c’est peut-être parce qu’il met l’humain au centre de tout.

"Pour moi, le vrai échec, ce n'est pas de perdre son job ou de ne plus avoir d'argent, c'est d'être en contradiction avec ses valeurs."

"C’est sans doute l’esprit du foot, dans mon équipe il y avait des gens qui faisaient l’unif comme moi, et d’autres qui ne savaient ni lire ni écrire, mais on était une équipe, on gagnait et on perdait ensemble. Et c’est resté mon état d’esprit dans la vie!" Repéré par le Sporting à 15 ans, Cloquet démarre sa carrière de footballeur en division 1. A 17 ans à peine, il dispute déjà la Coupe de Belgique que son club perdra finalement, avant de se voir relégué en 2e division quelques années plus tard. "La finale, c’était tellement magique d’y participer que je ne l’ai pas vécue comme échec, la relégation par contre, c’était très dur, pour moi mais aussi pour les supporters. Les voir pleurer, cela me touchait, tu ne peux pas savoir."

Sans compter que souvent quand le destin s’en mêle, le sort s’acharne et la santé flanche. Une mauvaise chute, les ligaments se croisent et Cloquet se retrouve interdit de jeu pendant des mois. "Alors que j’étais une petite vedette et qu’on parlait de moi dans la gazette, du jour au lendemain bam, je ne suis plus rien! Même mon entraîneur n’est pas venu me voir à l’hôpital. Heureusement, j’avais mes études, cela m’a permis de me raccrocher à quelque chose pour tenir le coup." Huit mois au fond du trou et tout d’un coup, sans que l’on sache pourquoi, la roue tourne et la vie repart. Retour sur le terrain, la chance est au rendez-vous et le Sporting finit par retrouver sa place en division 1. Jeune diplômé, Cloquet est engagé chez Solvay et se voit rapidement contraint, faute de temps, de quitter son club pour intégrer celui de La Louvière, alors en division 3. Rapidement, l’état de ses articulations se dégrade, Jean-Jacques doit ranger les crampons définitivement. "J’ai mis dix ans à m’en remettre. Tant que mes potes jouaient encore, j’avais beaucoup de mal à voir un match de foot. Heureusement, je remportais quelques victoires professionnelles, cela m’a permis de retrouver un équilibre avant de réussir à faire mon deuil."

Un an au Sporting

Après dix ans de bons et loyaux services chez Solvay, Cloquet quitte son poste de directeur pour devenir celui du Sporting Club de Charleroi pour un an seulement. "Un bel échec", ajoute-t-il. Une expérience compliquée, tant parce que le monde du football a terriblement changé que parce que la situation financière du club est alors désespérée. Ses solutions s’entrechoquent avec la vision du propriétaire du Club Abbas Bayat, et le constat partagé des deux côtés qu’il vaut mieux en rester là.

"Même si on se quitte bons amis, cela reste un échec. A ce moment-là, professionnellement je suis à la rue. Tu as beau avoir été directeur toute ta vie, tout le monde s’en fout et ton carnet d’adresses s’effondre. Il avait déjà fondu quand j’ai changé de monde pour le football, mais après le foot je ne te dis pas, c’était fini. Plus personne ne te connaît!" L’homme conclut que cette expérience fut une excellente chose, aveuglé par le succès, on vit dans un monde superficiel où on se prend vite pour une starlette: "Quand presque tout le monde se détourne de toi, tu vois des gens se manifester que tu n’aurais jamais imaginé! Et là tu te dis, quelle chance j’ai! Aujourd’hui, ce sont mes vrais amis et moi je dis: merci."

La Carolo, son plus gros échec

Attaquant son plat, Cloquet confie avoir débriefé longuement avec son épouse sur ce qu’il considère être ses plus gros échecs. En tête de liste, pour elle comme pour lui, c’est bien son départ de La Carolo – où il officiait comme directeur technique – qui lui reste toujours en travers du gosier. Rien à voir avec les tristes affaires judiciaires pourtant, même si aujourd’hui encore l’homme n’a toujours pas compris pourquoi il a été licencié trois ans seulement après son engagement. Officiellement, on lui a reproché d’être "trop qualifié" pour le poste arguant du fait qu’il risquait un jour de leur "coûter trop cher". "Encore aujourd’hui, je ne m’explique pas la claque que je me suis prise. Je ne demandais pas un meilleur salaire, les résultats de ma gestion étaient très bons, les rapports avec le personnel étaient excellents et à l’audit j’étais le seul à prétendre à ‘la médaille d’or’. Même le personnel et les syndicats ont fait grève pour que je reste…"

Interrompu par son fils qui passait par hasard devant le restaurant et qui en profite pour embrasser toute la table, le père confie en regardant "son gamin" s’éloigner: "C’est grâce à lui si je m’en suis sorti. Si je n’avais pas eu ma famille autour de moi à ce moment-là, je me serais suicidé, c’est clair. Quand tout s’effondre, on glisse tellement qu’on se sait plus à quoi se raccrocher." Pour survivre, Cloquet confie avoir accepté ensuite des tas de petits boulots: déménageur, conducteur de clark ou steward sur des événements sportifs, il prenait tout! Sans compter que trois mois plus tard, il devait payer son remariage. "J’ai dit à ma femme: même si j’ai plus un balle, je te ferai une belle fête!" Il demande à tous leurs amis de ne pas faire de cadeau mais de cotiser pour un beau voyage de noces "En réalité, c’était juste pour pouvoir payer la fête mais cela, je ne leur ai dit que le jour du mariage."

"C'est grâce à mon fils que je m'en suis sorti. Si je n'avais pas eu ma famille autour de moi à ce moment-là, je me serais suicidé, c'est clair."

Quelques mois plus tard, la roue tourne à nouveau et Cloquet redémarre à l’aéroport de Charleroi comme consultant d’abord, comme directeur des ressources humaines ensuite, avant d’en devenir le CEO. "C’est véritablement l’histoire de ma vie, tout s’effondre et puis cela repart…" Malgré tout, La Carolo reste sans aucun doute sa plus belle école de vie, un monde qu’il n’imaginait pas, et une réalité qui aujourd’hui encore lui perce le cœur. "Ce que j’ai découvert là, ce n’est plus le quart-monde, c’est carrément le cinquième monde. J’ai vu des choses humainement terribles." Comme cette petite fille assise sur les marches d’un immeuble au milieu de seringues dans un quartier de "barakis" et qui lui dit que son rêve à elle serait de pouvoir un jour prendre l’avion.

Des années plus tard, Cloquet – devenu entre-temps directeur de l’aéroport – écrit à Michael O’Reilly pour qu’on lui prête un avion, à Total pour du fuel, et emmène 600 enfants défavorisés pour un baptême de l’air. Une expérience initiée pour les 20 ans de l’aéroport en 2011 et réitérée en 2014, puis en 2016. "Pour moi, le vrai échec, ce n’est pas de perdre son job ou de ne plus avoir d’argent, c’est d’être en contradiction avec ses valeurs. Je ne supporterais pas de prendre une décision injuste par exemple, comme mon licenciement l’a été. Et puis j’essaie de faire le bien autour de moi, si tout le monde faisait déjà ça dans son petit entourage, le monde serait déjà meilleur."

"Il y a des échecs, des réussites et puis des super échecs et des super réussites. Mais définitivement, ton seul juge, c’est ton regard dans le miroir le matin."


Arrivé presqu’au bout de son civet, le patron des avions explique que s’il prend le temps pour terminer son assiette c’est en raison d’une opération subie pour perdre du poids. "Tu vois, ça, c’est l’échec de ma vie! J’ai essayé tous les régimes, chez Weight Watchers, j’étais le héros qu’on applaudissait toutes les semaines. Pourtant, à chaque fois, je replongeais et je prenais encore plus de poids." Trente ans de combats, trente ans de régime, une santé qui se dégrade, des piqûres de cortisone pour que le dos tienne le coup, la situation s’aggrave et l’opération devient inéluctable: "Moi c’est le stress qui me faisait manger et jamais je n’éprouvais de satiété. Moralement, c’était très dur car avec quarante kilos en plus, je ne m’aimais plus." Un énorme sentiment d’échec car Cloquet a beau y réfléchir, il ne trouve pas d’autres responsabilités que la sienne, ni d’excuses pour justifier le fait qu’il fut incapable pendant des années de contrôler son appétit: "Alors tu vois, conclut-il en posant ses couverts, il y a des échecs, des réussites et puis des super échecs et des super réussites. Mais définitivement, ton seul juge, c’est ton regard dans le miroir le matin."

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