Frédéric Nicolay: "Il y a des choses beaucoup plus graves que de se planter en affaires"

©France Dubois

Bras croisés sur son t-shirt, Nicolay retient surtout deux choses: le business est tout sauf une science exacte et il ne faut jamais se lancer dans quelque chose qu’on ne sait pas faire!

Là, il revient de vacances. "De Formentera! Ibiza surtout pas", ajoute-t-il avec un peu de mépris en se posant au milieu des tables du  Jester, son dernier établissement. Comme dans tous les autres bars qu’il a ouverts à Bruxelles, l’endroit est beau et l’univers original; même si comme partout, le service est au bar et la Vedette coule dans les pompes.

Profil
  • Qui: entrepreneur, créateurde bars
  • Son plus gros échec: le Botkamp, cybercafé qu’il a dû fermer
  • Morale de ses échecs: "On se plante, on recommence"
  • Son atout: la ténacité
  • Son handicap: être un dictateur du bon goût
  • Son regret: ses études

Question ambiance, on se dirait dans un studio d’enregistrement new-yorkais, genre seventies revisité, petite scène pour les concerts à gauche, fauteuils en sky à droite. Sous les ventilos, les clients lunchent de bentos ou de soupe miso et goûtent avec du banana bread. Bientôt, il y aura des tournois d’échecs. Le Jester ou le Fou du Roi, planté en face de la tour de Hal, n’a donc rien laissé au hasard.

Très souriant dans son costume de vacances, Nicolay semble tout de même un peu déphasé, comme si, au lieu d’avoir pris l’avion, il avait été directement catapulté de son île à Saint-Gilles. Le teint hâlé et la boucle lustrée devant son Coca, il explique avoir bien réfléchi dans son Uber et définitivement, c’est le Botkamp qui reste son plus bel échec. Le Botkamp, un cybercafé qu’il ouvrait à côté et qui, avec ses 140 ordinateurs, se voulait le plus grand d’Europe. Trois ans après son ouverture, il mettait la clé sous le paillasson et transformait les lieux en magasin bio. Les raisons de cet échec? "Il y en a plein!", assure-t-il. S’être mal entouré déjà, "des gens sympas, mais pas du tout travailleurs", s’être fait voler aussi 60 ordinateurs, un mauvais endroit sans doute, "une population peu éduquée" et enfin, le pas de chance ou le contexte des attentats "qui alourdissait considérablement l’ambiance".

"Là, je me suis dit: ‘Mais qu’est-ce que tu as fait comme connerie?’"

Bras croisés sur son t-shirt, Nicolay retient surtout deux choses: le business est tout sauf une science exacte et il ne faut jamais se lancer dans quelque chose qu’on ne sait pas faire! "Le soir de l’ouverture, j’ai réalisé que les clients n’étaient pas là pour les jeux vidéos mais regardaient tous la quenelle de Dieudonné (geste antisémite popularisé par "l’humoriste", NDLR.) sur les écrans. C’était horrible. Là, je me suis dit: ‘Mais qu’est-ce que tu as fait comme connerie?’"

Après, l’ambiance devient un peu malsaine, car si les jeux sont ludiques, ils sont tout autant violents, ce qui n’arrange rien. Frédéric Nicolay le reconnaît sans ambages, même s’il exploitait lui-même l’endroit (ce qu’il fait rarement), il ne se sentait pas chez lui, mais "chez eux"; entendez les sales gamins du quartier. Ensuite, les chiffres chutent et son banquier lui conseille fortement de reconnaître son erreur et de passer enfin à autre chose.

Question de priorité

Reconnaissant envers son banquier, pas aigri ni malheureux, l’entrepreneur estime qu’il y a quand même des choses vachement plus importantes que "de se planter en affaires", même si, faut-il le dire, il semble ne pas avoir beaucoup d’expérience en la matière.

©France Dubois

Sur une quarantaine d’établissements qu’il a conçus à Bruxelles, tous ont été vendus dès leurs ouvertures ou sont toujours exploités par d’autres. Tous sauf trois, dont Le Jester ou l’ancien Potemkine que Nicolay se voyait obligé de reprendre après que les exploitants se soient ramassés il y a deux ans. "Le choix des exploitants, c’est un casting, parfois le film est bon, parfois mauvais. Mais ce que je pense surtout, c’est qu’un commerce, cela vous change un homme."

D’ailleurs, lui se garde bien de fréquenter tous ces établissements qu’il a ouverts ou conçus, conflits d’intérêt sans doute, et puis il n’a pas envie de s’en mêler non plus. En tout cas, question "exploitant", l’homme est formel, c’est moins une question de mauvais choix que de succès qui leur monte très vite à la tête. Et de clôturer le sujet en considérant que les commerçants, c’est comme les hommes politiques ou les bellâtres: "Ils sont tellement habitués à ce qu’on vienne à eux, qu’ils en deviennent souvent cons."

"La réussite n’est pas un but en soi, cela permet juste de se rassurer quand on n’a pas confiance en soi et qu’on a jamais été bon à l’école."

Et c’est après avoir lâché quelques petits échecs que Frédéric Nicolay avoue qu’en affaires, rien ne l’a jamais foutu par terre. Question de priorité. Et lui, la sienne, c’est sa femme et ses 4 enfants. "Je n’ai plus rien à prouver non plus. Question notoriété, j’ai été gavé de reconnaissances très vite. La réussite n’est pas un but en soi, cela permet juste de se rassurer quand on n’a pas confiance en soi et qu’on a jamais été bon à l’école." Question scolarité, ce n’était pas la joie, même s’il a des "circonstances atténuantes" dont il ne vous parlera pas. Il confie regretter d’avoir été enrôlé par sa mère à l’école hôtelière et de ne pas avoir pu étudier les sciences.

Ensuite, il ouvre trois restaurants dans lesquels il officie en cuisine, avant de jeter le gant de ce métier qu’il n’a jamais aimé. Parmi ceux-ci, des réussites et des échecs aussi mais, là encore, rien de bien significatif pour lui: "Les échecs, on en essuie tous les jours, cela fait partie de la vie."

C’est après avoir revendu son troisième restaurant, Gala Cantina, qu’il se lance dans l’aménagement de bars un peu partout dans Bruxelles, dont le Belga et tous les établissements branchés de la capitale. "Encore aujourd’hui, je serais bien incapable d’expliquer pourquoi quelque chose marche ou pas. Tout ce que je sais, c’est que je suis bon pour appliquer la recette de ce qui plaît aux gens."

"Les échecs, on en essuie tous les jours. Cela fait partie de la vie."

Malgré les succès, l’homme ne se dit pas comblé pour autant, il est d’ailleurs le premier à dire qu’il est un peu devenu le dictateur du bon goût de l’Horeca bruxellois. "Même si ce que je fais est bien, mon univers est très formaté, or, ce que je préfère, c’est l’authenticité et la singularité." Entendez: pas la branchitude et les codes de ses établissements. On pourrait penser à une crise de la cinquantaine, même pas; Nicolay pense qu’il a toujours eu beaucoup de recul. "Je serais vraiment con si je ne reconnaissais pas que je suis toujours dans le même canevas."

D’ailleurs, changer d’activité pour se réaliser dans autre chose, il y songe, mais cela ne se fait pas comme ça "en un claquement de doigts". S’il avoue ne pas connaître les secrets de la réussite, il est certain en revanche qu’elle exige énormément de ténacité. "Mais la ténacité, c’est aussi une arme à double tranchant, indispensable à la réussite, elle peut être aussi synonyme de grosse connerie. Regardez ici, la première fois que j’ai ouvert, c’était en 2011 (Le Potemkine). 7 ans plus tard, je dois le reprendre. Même si j’aime les aventures, à un moment, cela devient moins amusant et beaucoup plus fatiguant."

Question vie privée, amicale ou sociale, Frédéric Nicolay tire le rideau. Pas question de s’épancher, encore moins de confier une quelconque anecdote. Dommage, car c’est précisément là que se cachent les choses les plus importantes pour lui. Tout au plus confiera-t-il que c’est sans aucun doute le fait d’avoir passé une enfance triste et difficile qui lui a donné le boost nécessaire pour ne jamais se laisser abattre dans la vie. "Comme les gens qui ont vécu les horreurs de la guerre, après, plus rien ne sera vécu comme un échec. Moi, c’est un peu pareil!" Question de pudeur aussi, et puis aller se confier, c’est comme traîner dans des dîners avec "des cons de nouveaux riches", cela ne l’intéresse pas du tout. D’ailleurs, il trouve toujours pathétique que l’on ne sache pas distinguer la vie professionnelle de la vie privée. Dans son esprit, c’est presque aussi pathétique que l’argent et le pouvoir que l’on pense avoir. Et dépliant son physique imposant au-dessus de la table, il ajoute: "Je n’aime pas m’épancher mais en tout cas, dites bien à vos lecteurs que moi, les échecs, j’en ai eu plein."

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content