Isabelle Durant: "Un échec vous attend toujours quelque part"

©Debby Termonia

L'ancienne ministre bruxelloise Isabelle Durant nous parle de ses échecs. Qu'elle considère davantage comme de beaux ratés, des moments peu agréables ou encore des revers. Comme lors de sa non-reconduction en 2013 sur les listes européennes d'Ecolo.

Physiquement, elle n’a pas vraiment changé. Pas de trace de ces 25 années en politique qui d’ordinaire burinent un visage, collent un ulcère, parfois un cancer, quand elles n’explosent pas, au passage, un couple ou une famille. Non, avec ses cheveux plus clairs et ses lunettes rondes, Isabelle a un "bon air", le climat helvétique sans doute. Nommée depuis peu au poste de Secrétaire générale adjointe de la Cnuced (Onu), l’ancienne ministre bruxelloise est aujourd’hui genevoise la plupart du temps. Et c’est à l’occasion d’un de ses brefs passages au Parlement européen qu’elle fixe rendez-vous, non loin de la place du Luxembourg. En avance, elle patiente dans le lobby et précise d’emblée avoir fixé un autre rendez-vous, juste avant, avec un journaliste du "Monde". "Mais qui ne prendra pas plus de 10 minutes. J’en profite un peu, car je ne suis plus beaucoup à Bruxelles ces temps-ci. Tout au plus un demi-jour par semaine, parfois rien, parfois plus."

Assise dans le canapé en cuir froid d’un bar sans âme, elle s’installe face aux carnet Moleskine et cahier à spirales dudit journaliste. Dans le fauteuil d’à côté, deux Américains débordent dans leurs tee-shirts en sirotant un café, casquettes et baskets à 75 ans passés. Climatisation à fond, moquette épaisse sous les chaises lourdes et foncées, le barman sert les premiers verres de vin, dès 11h du matin, tandis que, ventre à terre, l’hôtesse accueille quatre hommes d’affaires. De loin, Isabelle Durant semble passionnée par son sujet, tant elle brasse l’air de ses gestes; si, avec l’un, elle appuie un propos, c’est des deux mains qu’elle les explicite. Vingt bonnes minutes plus tard, le journaliste opine toujours du chef devant les propos passionnés de l’ancienne ministre.

Le moment de rappeler à Isabelle Durant qu’il est l’heure de parler de ses échecs. "Pas de problème", lance-t-elle en réajustant son écharpe rose avant de quitter la table, un peu comme un sportif quitterait un exercice pour enchaîner la deuxième épreuve dans un triathlon.

"Si je ne fais pas toujours ‘bien’, je suis certaine au moins d’avoir toujours fait mon maximum, souvent trop. On me l’a assez reproché d’ailleurs."

Bras croisés, c’est avec beaucoup de sincérité qu’elle confie ne pas très bien comprendre ce que nous attendons d’elle et de ses "échecs"; quinze secondes plus tard, elle paraît aussi prête que sous les spots du JT dans un studio de télévision. Cela reste un des grands avantages des politiques, même s’ils n’ont rien préparé du tout, ils trouvent toujours quelque chose à dire. Sauf peut-être Isabelle qui, d’emblée, confie que, malgré qu’elle y ait bien réfléchi, l’échec est un mot qui n’appartient pas à son vocabulaire. Pour elle, les échecs font avant tout référence au jeu et non aux vicissitudes de la vie. Cependant, "je n’ai peut-être pas connu l’échec, mais j’ai tout de même connu quelques beaux ratés, des moments peu agréables ainsi que des revers."

Elle s’empare du sous-verre en carton posé sur la table ronde, le tourne et le retourne avant de décider de nous dérouler sa ligne du temps, afin de chercher ensemble ce qui pourrait satisfaire à la question. Une scolarité peu passionnante, une année ratée à l’école ainsi qu’une année perdue à l’Université... Échecs? "Non, car cela ne m’a jamais atteinte, je m’en fichais complètement", balaie-t-elle alors de la main. Des revirements de carrière comme autant de voies abandonnées? Même pas. Durant précise avoir adoré toutes ses périodes de vie; infirmière, enseignante, attachée parlementaire ou l’engagement politique avec Jacky (Morael)... "C’était super!" conclut-elle d’un sourire franc. Pas grand-chose donc de ce côté non plus et encore moins dans sa vie privée, Isabelle Durant vit depuis 40 ans avec le père de ses enfants. "Ce n’est pas de la vantardise, jure-t-elle, c’est juste que face à ce que certains considèrent comme des échecs, moi j’ai toujours choisi d’en faire des opportunités; chaque expérience désagréable m’a toujours stimulée à trouver une porte de sortie. Pour moi, c’est très excitant de devoir changer de trajectoire", ajoute-t-elle en commençant à plier son carton. Jambes et bras croisés, Isabelle Durant se dit qu’elle aurait peut-être dû aller vérifier au dictionnaire ce qu’on entend précisément par le mot "échec"; en tout cas pour elle, c’est un raté, mais qui lui serait entièrement imputable. Et ça, c’est sûr, elle n’en a pas vraiment connu, les échecs c’est souvent "un peu soi" qui se cumule avec "un contexte et des événements extérieurs". Et se redressant sur son siège, elle insiste: "Si je ne fais pas toujours ‘bien’, je suis certaine au moins d’avoir toujours fait mon maximum, souvent trop. On me l’a assez reproché d’ailleurs."

Carton plié en deux, elle enchaîne: "En réalité, le vrai raté pour moi, c’est 2003."

Entré par la grande porte au fédéral suite aux élections de 1999, Ecolo est pour la première fois au gouvernement, une majorité "Arc-en-Ciel" au sein de laquelle Isabelle Durant reçoit le maroquin des Transports et le poste de vice-Premier. Quatre ans plus tard, Ecolo est contraint de démissionner, 15 jours avant les élections, un scrutin que le parti perd dans la foulée: "Échouer aux élections, c’est encore plus dur que de devoir démissionner. Dès qu’on perd, plus personne ne s’intéresse à vous… Alors que jusque-là qu’on vous aime ou qu’on vous déteste vous étiez un acteur incontournable. Du jour au lendemain, vous n’existez plus, c’est d’une violence inouïe. Ciao, bye-bye, fini!" conclut-elle en claquant dans les mains. Après la chute, une longue traversée du désert qui, pour l’ancienne ministre, se concrétisera au Sénat. On l’avait pourtant prévenue, en politique, personne ne fait l’économie du "down": " Je suis tellement impatiente que je pensais pouvoir l’éviter. Impossible pourtant, il faut de temps pour décanter la descente." Si d’ordinaire, les anciens ministres prennent six mois avant de revenir dans l’hémicycle, Durant fait sa rentrée des classes dès le premier jour: "C’était horrible!" Au-delà de la disgrâce, c’est la commisération qui reste sans doute le plus dur à encaisser; tous ces gens qui vous tapotent l’épaule en vous demandant si vous allez bien. "On a juste envie de leur dire d’aller se faire foutre!" ajoute-t-elle en posant sa main sur votre bras. D’ailleurs, Jean-Mi (Javaux) lui avait bien dit: "Quand tu montes un escalier, regarde toujours ceux qui descendent. En politique, cela monte et descend tellement vite qu’il faut toujours regarder l’autre avec respect. Ca pourrait être toi."

Six mois "très durs" qu’on traverse grâce au soutien de son cercle "intime", la famille et les proches qu’on a pris soin de ne pas délaisser pendant les heures de gloire. "Ne jamais sacrifier sa famille, c’est la clé; sans doute qu’en la matière, les femmes y arrivent mieux que les hommes. J’en connais certains qui, après un échec électoral, n’ont plus trouvé personne derrière eux; le privé s’était effondré, ils avaient alors tout perdu." Et de conclure: "Un échec vous attend toujours quelque part, il faut donc se ménager un environnement qui vous permettra de l’encaisser au moment venu." L’expérience digérée, une nouvelle porte s’ouvre pour Isabelle Durant en 2007, la coprésidence d’Ecolo avec Jean-Michel Javaux.

Avant d’enchaîner sur son second "gros raté", l’ancienne ministre part chercher un verre derrière le bar et de retour à table se verse un peu d’eau dans une chope à bière: "Ca va plus vite comme cela." De fait, le serveur détaille, depuis plus d’un quart d’heure, le plan de l’hôtel à des fonctionnaires européens.

Flash-back donc sur cet autre échec, sa non-reconduction, en 2013, sur la liste européenne d’Ecolo, alors qu’elle achève son premier mandat. Une décision prise par les militants qui, à 50 voix près, lui préférèrent Philippe Lamberts: "Comme en 2003, j’aurais voulu rester à ma place, j’y étais reconnue et j’avais acquis les compétences pour mener à bien des projets. Mais ici, c’était d’autant plus dur que le ‘désaveu’ venait de ma propre famille politique. Même si mon score était honorable, c’était très dur à encaisser." Le deuil passé, Isabelle Durant cherche un nouveau défi et se met à rêver d’un mandat européen. Et c’est après avoir essuyé quelques refus à l’Europe qu’elle dirige son regard vers l’international, et tombe sur l’offre de Secrétaire général adjointe de la Cnuced. "Celui-là, je suis allée le chercher avec les dents, confie-t-elle en frappant la table de la main. J’ai bataillé pendant plus d’un an et demi pour l’avoir. Les astres étaient sans doute bien mis et mes épreuves concluantes. En tout cas, c’était le bon ‘match’, car j’ai reçu l’appui des autres formations européennes et belges, et même le soutien d’anciens ennemis politiques. Les seuls à qui je n’ai rien demandé, ce sont les Verts européens." Un précieux appui certes, mais qui n’aurait pas été possible si Durant n’avait pas pris soin de respecter ses adversaires et d’être réputée pour "chercher l’accord" avant tout. Sourire en coin, elle avoue être ravie de voir valorisé aujourd’hui ce qu’on lui reprochait hier chez Ecolo. Le consensus building, l’un des piliers de la Cnuced, un esprit très éloigné de la polarité aujourd’hui encensée en politique. "Une jolie revanche", finit-elle par lâcher.

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