"Je me suis pris pour le mec le plus intelligent du monde"

©Debby Termonia

Le plus beau raté de Luc Pire? Bien qu’il en ait connu bien d’autres par la suite, c’est assurément son expérience de directeur d’Infor-Jeune.

Tandis que Luc Pire grimpe les escaliers de VentureLab, au centre de Liège, avec son casque de vélo sur la tête, un jeune collaborateur de l’incubateur de start-ups lui saute au cou en lui conseillant fortement de ne pas ressortir. Il se passe quelque chose à quelques centaines de mètres de là mais on ne sait pas très bien quoi. Les sirènes hurlent sur les boulevards liégeois mais pas de panique, chacun vaque à ses occupations dans un open space blanc peinturluré de grosses lettres noires, du genre: "Start", "Job", "They did it", collés en dessous de photos de jeunes en baskets et grandes lunettes.

C’est ici que de jeunes diplômés (ou presque) d’HEC, qui ont décidé de disrupter le marché, prototypent leur produit en vue de démarrer une activité qu’ils estiment growth et dont ils souhaitent qu’elle quitte rapidement le stade de lean-start-up. C’est ici qu’ils se font coacher, qu’ils améliorent leur pitch, démarrent leur crowdfunding avant de procéder à des seeds et d’arriver enfin à des levées de fonds ou mieux encore, à choper un business angel.

Si Pire ne trimballait pas une vieille mallette dans ses mains maculées de l’encre de son stylo, on oublierait presque qu’il a édité des livres pendant 30 ans.

Si l’initiative de VentureLab revient à Bernard Surlemont, l’incubateur a deux autres papas, dont Luc Pire. Aussi frais et healthy qu’un acaï bowl, à presque 60 ans, l’ancien éditeur semble dans son élément au milieu de cette ribambelle de jeunes nés bien après la chute du mur de Berlin et qui brainstorment en t-shirt tout en discutant du cours du sandwich dans les bistrots du coin.

Si Pire ne trimballait pas une vieille mallette dans ses mains maculées de l’encre de son stylo, on oublierait presque qu’il a édité des livres pendant 30 ans et que comme les chats, il cumulait quelques vies avant celle-ci. Mais pour l’heure et poussés par les sons assourdissants des sirènes de police, Pire nous emmène dans la salle de réunion qu’il a réservée pour l’occasion, la plus fraîche, précise-t-il fièrement.

Intarissable sur sa dernière passion, les start-ups et l’emploi généré dans la région, il faut presque un filet à papillon pour le ramener sur le sujet de cet entretien, ses échecs. Bras croisés sur le ventre, Pire explique qu’il lui est difficile d’en parler car les échecs, c’est un peu comme les conflits, "ce sont juste des péripéties de la vie". D’ailleurs, même si la grande majorité de ses affaires peuvent être considérées comme de belles réussites industrielles, Pire reconnaît sans rechigner que chacune d’elles recèle quand même de grosses difficultés. Il faut bien admettre que faire du business dans le domaine culturel ce n’est pas une sinécure non plus.

J’ai perdu de vue que j’étais avant tout au service du conseil et que je n’étais pas seul dans la barque.
Luc Pire

Pourtant, c’est là que Luc Pire gagne ses lettres de noblesses; par la naissance de sa maison d’édition en 1993, par la relance de la Foire du Livre ensuite, ou bien encore par la création de la Carte jeune ou du Chèque livre; autant d’expériences qu’il finissait par échanger contre de gros chèques ensuite.

L’arrogance de la jeunesse

Concernant ses plus beaux ratés, le roitelet de l’édition belge francophone explique que bien qu’il en ait connu bien d’autres par la suite, c’est assurément son expérience de directeur d’Infor-Jeune qu’il considère comme son plus grand échec. À l’époque, Luc Pire a 29 ans, il a officié quelques années comme journaliste à Pour (journal d’extrême gauche) et travaille depuis 5 ans comme commercial pour une vieille imprimerie qu’il a rachetée avec des amis. L’ASBL Infor-Jeunes emploie à l’époque 150 temps pleins et cherche tant à se moderniser qu’à se développer. Luc Pire fait le job, dépoussière et agrandit tout en réussissant même à faire rentrer plein de francs belges dans les caisses.

"Porté par les succès et par l’arrogance de la jeunesse, je me prenais pour le mec le plus intelligent du monde qui considérait que les autres étaient tous des cons, surtout mon CA." Trois ans plus tard, même si les résultats sont là, Pire sent que le CA aura sa peau et remet spontanément sa démission. Aujourd’hui, l’homme assume pleinement sa responsabilité. "J’ai été trop vite dans les changements et sans y mettre la manière non plus. J’ai perdu de vue que j’étais avant tout au service du conseil et que je n’étais pas seul dans la barque."

J’ai mis pas mal d’années à le comprendre, comme d’entendre que s’il est vrai qu’on va plus vite en étant seul, on va plus loin avec les autres...
Luc Pire

Tombé de très haut, l’ancien directeur confie qu’il a tiré de nombreuses leçons de cette expérience, notamment la nécessité de respecter le rythme des autres et de comprendre que tout le monde n’a pas nécessairement le même schéma mental que le sien. "J’ai mis pas mal d’années à le comprendre, comme d’entendre que s’il est vrai qu’on va plus vite en étant seul, on va plus loin avec les autres..." Même si Pire n’est pas un homme à se retourner vers son passé, il reconnaît quand même regretter avoir abandonné la mission qui lui avait été confiée.

Éditeur pendant trente ans, Pire explique avoir été très souvent confronté à l’échec. "Pourquoi un livre cartonne quand vous n’y croyez pas tandis qu’un autre sur lequel vous auriez tout misé ne rencontre jamais son public? ça, c’est le grand mystère de l’édition", explique-t-il alors très en verve.

Et c’est après avoir développé tous les facteurs objectifs et subjectifs qui conditionnent le marché du livre, notamment la petitesse du marché francophone belge, qu’il explique avoir été ravi in fine de céder 76% des parts de sa maison d’édition à RTL en 2005. Car derrière cette cession, son objectif était avant tout de tirer avantage du propriétaire de RTL, le groupe Bertelsmann, géant des médias en Europe et le seul capable d’acheter les droits des bouquins édités par Random House, son alter ego américain.

Je ne supportais pas l’idée d’avoir perdu mon gros bébé, sans en relancer un à côté.
Luc Pire

Ca, c’était l’idée. Dans la réalité, l’homme confesse qu’il aurait sans doute mieux valu tout vendre ou tout garder. Car si Pire connaissait les risques de ne plus posséder que 24% de sa société, il n’imaginait pas tomber si rapidement en désaccord avec les administrateurs mandatés par Bertelsmann. Divergences de point de vue, choc des cultures entre un petit entrepreneur et les mandataires des gros groupes, problème de timing sur la rentabilité, bref, Pire finit par céder le reste de sa participation quelques années plus tard, tout en bataillant pour récupérer son nom.

Et pour ne pas finir sur un échec, il relance ensuite une petite maison d’édition où il ne restera qu’une année seulement. "Je ne supportais pas l’idée d’avoir perdu mon gros bébé sans en relancer un petit à côté. Au final, je suis usé mais la boucle était bouclée, j’en avais fini avec l’édition."

Sur 2.000 auteurs édités pendant ces trente années, Pire reconnaît avoir regretté de n’avoir jamais su convaincre Geluck de quitter Casterman, les autres, il assure les avoir tous eu. "Mais dans 99% des cas, c’est moi qui suis allé les chercher. Quand je voyais quelqu’un au JT, il n’avait pas encore franchi la porte du studio que je l’appelais déjà pour le rencontrer. Le lendemain matin, il était dans mon bureau."

Après quelques secondes, j’ai compris qu’il était plus fort que moi et au deuxième round, j’ai déclaré forfait.
Luc Pire

Il y a aussi des échecs amusants, comme ce combat perdu contre Thomas Gunzig lors d’une Foire du Livre en 2008. Toujours éditeur, Pire vient de racheter Labor, alors en faillite; dans l’escarcelle, un recueil de nouvelles dont l’écrivain veut récupérer ses droits d’auteur. Fans d’arts martiaux tous les deux, Gunzig propose à Pire de régler le différent à l’ancienne, sur un bon vieux tatami devant le public de la Foire du Livre. "Et j’ai perdu. Je m’en doutais un peu. Après quelques secondes, j’ai compris qu’il était plus fort que moi et au deuxième round, j’ai déclaré forfait." Pas d’humiliation cependant, le combat devant des centaines de lecteurs a fait le buzz et, bon joueur, l’éditeur reconnaît qu’avec ses 10 années de plus, la défaite aurait pu être bien plus humiliante si Gunzig n’avait pas été fair-play.

Au dehors, c’est le bruit des lames feutrées des hélicoptères qui inquiète. Après la police et les ambulances, c’est le ciel qui s’apprête à nous tomber sur la tête. La photographe nous rejoint et annonce qu’un forcené a tué trois personnes avant d’être abattu. Il est midi à Liège et la ville est bouclée.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content