"Le succès est-il véritablement une réussite?", s'interroge le fleuriste des stars

©Frédéric Pauwels / HUMA

Parlez-nous de vos échecs | Thierry Boutemy.

Au-dessus d’une devanture en fer forgé, entremêlée de verdure et de feuilles stylisées, se balance un petit farfadet. Il signale l’entrée du magasin du célèbre fleuriste bruxellois. Si des plantes n’étaient pas posées à l’extérieur, le lieu pourrait faire songer à un magasin de magicien ou de feux d’artifices, voire l’antre d’un animal imaginaire que l’on s’imagine tapi au fond de la boutique.

À l’intérieur de ce monde onirique, on croise des fleurs fantastiques qui, disposées de part et d’autre de la boutique, indiquent un chemin vers le bout du magasin, celui réservé aux humains. Au fond, derrière son établi, un tas de fleurs devant lui, Thierry Boutemy assemble des milieux de table dans de petits vases rouges. Un établi, ou plutôt un autel comme dans les églises, derrière lequel, le fleuriste, avec ses cheveux long et sa barbe profonde, fait l’effet d’un Jésus tout de denim vêtu. Autour de lui, des grizzlis en faïence blanche, des visages en papier mâchés et des masques se détachent des murs ocre sur lesquels sont appuyés des meubles en bois ou en pierre.

Imperturbable, Boutemy pique ses fleurs en écoutant les considérations d’un client qui en cette veille de Noël a envie de partager sa midlife crisis – genre: "J’ai 50 ans et je ne veux plus vivre comme un sale bourgeois" – avant d’ajouter que le bouquet est destiné à un dîner auquel il se rend avant de s’envoler le lendemain pour deux semaines de ski en montagne. Et de lancer, comme la plupart des gens qui se quittent en cette fin de mois de décembre :"Allez, bonnes fêtes et à l’année prochaine!"

Boutemy, lui, ne se rappelait plus si l’interview était fixée aujourd’hui ou demain. Il faut dire que cela fait plusieurs jours qu’il a coupé son téléphone et qu’au-delà du fait qu’il est débordé, il confie surtout être en plein questionnement sur son parcours de vie. "J’en suis à un point où je me demande si le succès est véritablement une réussite?", lâche très sérieusement l’homme dont le monde entier s’arrache aujourd’hui les talents. Et quittant à regret ses fleurs et son établi, il nous emmène dans le bistroquet d’en face pour parler de ses plus beaux échecs.

Posé sur un tabouret au milieu de Slots, Flipper et autres jeux qui clignotent, Boutemy confie d’emblée s’être senti plus à l’aise dans les difficultés qu’il traversait jadis que dans le succès qui le poursuit aujourd’hui. "Le système est tel que je n’ai plus le temps de réfléchir, je réalise que je suis devenu une entreprise alors que mon métier, c’est avant tout la passion de ma vie. Cela me mine terriblement et je dois bien reconnaître que j’avais plus de liberté avant d’être au service de ce que j’ai moi-même créé."

C’était le temps où Boutemy n’arrivait pas à gagner sa vie, une période de 10 ans durant laquelle il vivait de très peu pour pouvoir faire tourner sa première boutique, lancée trois ans après son arrivée en Belgique. Si la boutique finit par marcher, c’est le cinéma qui fera du Normand d’origine une star mondiale. Le cinéma mais surtout Sofia Coppola et son film, "Marie-Antoinette", pour lequel elle confiait au fleuriste la responsabilité de ces décors parsemés de milliers de fleurs.

Depuis, il est de tous les défilés, de tous les plus beaux projets, et il est courtisé par ceux qui peuvent s’offrir tout ce qu’il y a de plus beau ou de plus grand. Des clients dont il doit le plus souvent taire le nom. Pourtant, lui n’a pas changé. Il n’a rien cédé aux trompettes de la renommée et c’est le regard ému qu’il confie être toujours resté le même, un gamin qui cueillait des fleurs dans les champs pour les offrir à ses parents.

Pour son premier échec, l’artisan lance de manière presque anodine avoir fait jadis un trou de 100.000 euros dans sa comptabilité alors que son magasin commençait à peine à fonctionner. "Je suis incapable de calculer et si je n’ai personne derrière moi, je pourrais encore couler ma boîte aujourd’hui. Penser en termes de rentabilité comme un businessman, moi cela me fatigue!"

Un peu comme les maths qui lui ont valu quelques belles séances d’humiliation à l’école, renforçant ainsi son amour pour les fleurs et la nature. Un quotidien scolaire un peu moche. Des agressions journalières de ses camarades, un viol collectif dont il fut victime au pensionnat, sans compter le "sale pédé" qu’on lui serine tous les jours à l’école, l’enfance de Boutemy ne fut pas un long fleuve tranquille. Et cela, juste parce qu’il était innocent, portait les cheveux longs et préférait renifler des fleurs. "Je ne suis pas maso mais je pense que toutes ces souffrances m’ont encore plus rapproché de l’univers qui était le mien. Elles ont exacerbé ma sensibilité. Finalement, parfois ça aide de souffrir", ajoute-t-il d’un calme olympien, avant de poursuivre sur sa trajectoire de vie.

La fin de la scolarité enfin, l’école d’horticulture ensuite et Boutemy se retrouve rapidement employé chez un fleuriste à Honfleur. Malheureusement, le patron tombe amoureux du jeune stagiaire et l’imagine bien dans son lit. Boutemy a 20 ans et fuit ces assiduités qu’il ressent comme une véritable torture psychologique. "Faute d’avoir suffisamment d’argent pour m’installer à Paris, je me suis retrouvé à Bruxelles pour lui échapper. Mais je ne regrette aucune de toutes ces souffrances, au contraire, elles m’ont forcé à réagir en me faisant devenir qui je suis aujourd’hui". Pas d’aigreur, ni de regret. Encore moins concernant les 100.000 euros qu’il a presque fini de rembourser. "L’échec, ce n’est pas d’avoir à un moment des problèmes d’argent mais bien de n’exercer son métier que pour en gagner. Ne plus trouver de sens à ce que l’on fait, ça, c’est l’échec total pour moi."

S’il confie ne pas vraiment gagner d’argent avec son magasin et de vivre essentiellement grâce aux événements pharaoniques, aux réceptions démentielles ou aux fêtes de style "Gatsby le Magnifique", Boutemy est très fier de ne pas céder aux conseils financiers d’avocats d’affaires qui estiment qu’il devrait fermer son petit commerce pour se consacrer exclusivement aux événements. "Le magasin fait vivre cinq personnes et pour moi, c’est très important. Si tout le monde se mettait à poursuivre uniquement une logique de rentabilité, où irait le monde?", déplore le géant en adossant sa carrure au mur. Avant de conclure avec la justesse et l’innocence d’un enfant: "La rentabilité cela appauvrit tout et cela n’enrichit que ceux qui peuvent le faire. Moi je trouve que c’est quand même une drôle de manière de penser."

Parmi ces grands événements, pas vraiment de "ratés" ni de problème technique ou de fleurs qui seraient arrivées entièrement fanées le jour J, non. Plutôt des "débauches de moyens" pour des clients qui peuvent tout s’acheter et des événements que le fleuriste assimile à de véritables "massacres artistiques et humains". Heureusement, c’est assez rare mais quand cela se produit, il le vit toujours comme un échec.

Un peu comme ce qui se passe dans le milieu de l’horticulture, aujourd’hui une industrie de la fleur, où de grosses entreprises hollandaises dominent le marché depuis 10 ans. "Lorsque j’ai vu ce changement opérer, j’ai failli tout arrêter. Rendre les fleurs très lucratives mais avec très peu d’amour, cela me dépasse. C’était mon rêve de gosse qui s’écroulait." Une petite crise dans son parcours mais que l’homme finit par traverser en retrouvant du sens à ce qu’il faisait. Un peu comme la situation dans laquelle il se trouve aujourd’hui mais dont il sait que cette fois, elle ne mettra plus en danger sa vocation. "L’important, c’est de reconnaître qu’on traverse une phase de questionnement ou de remise en cause. Il faut pouvoir l’accepter pour mieux changer ensuite."

Passant sa grande paluche sur sa barbe poivre et sel, Boutemy confie que parler de ses échecs lui semble une expérience assez difficile car loin d’être "des ratés", ils sont surtout "des forces qui vous poussent". Pourtant, en bon papa poule (Thierry Boutemy est marié à une Japonaise), il veille à ce que son fils ne ressente jamais un échec de la même manière qu’il le vivait lui-même plus jeune à l’école, à savoir en se repliant sur "son monde intérieur". "Même si cela m’a réussi, j’ai perdu pas mal de temps et je me suis parfois gâché. Aujourd’hui, je pense qu’un échec ou une déception, il ne faut jamais s’enfermer dedans."

D’ailleurs, s’il arrive encore qu’un projet tombe à l’eau, l’artisan assure le prendre avec bea ucoup de philosophie. "Parce qu’aujourd’hui, je n’ai plus peur de rater."

Si pour lui, rien n’est jamais acquis, Boutemy reconnaît aussi être constamment habité par le doute, un enseignement qu’il estime avoir tiré de ses meilleures copines les fleurs. "Je suis entièrement dépendant d’elles. Ces petites choses si fragiles que je ne récolte qu’à la fin de leur cycle de vie. La fleur coupée va mourir et moi je travaille avec ce temps et contre le temps qui lui reste. Cela me donne une grande conscience de ce qu’est finalement la fragilité de la vie."

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