"Les échecs, c'est comme les réussites aux cartes, c'est d'abord un jeu"

©Debby Termonia

Stéphane De Groodt, comédien, réalisateur et humoriste, nous raconte son enfance, son adolescence et ses ratés. Il en tire des leçons.

Contrarié, il ne l’est pas. C’est juste un petit air qui traîne, un petit côté Louis de Funès, avec 40 cm de plus, dans un cashemire marine. De passage à Bruxelles, Stéphane De Groodt nous a fixé rendez-vous dans un restaurant de la capitale, sur une place où l’on gare des Porsche et que l’on traverse avec un chihuahua sur le bras. Ici, à l’heure du petit-déjeuner, on croise des exilés ISF (impôt français sur la fortune) qui, mouillettes à la main, font déborder des œufs à la coque dans une assiette ronde.

Et c’est entouré de gosses qui braillent, de SDF (sans difficultés financières) absorbés par la lecture du Figaro et d’un vieux noceur qui se noie dans sa coupe de champagne à 9h00 du matin, que Stéphane De Groodt commande un café. Au milieu de tous ces personnages, il détonne un peu. Beau comme un soleil, il explique être en pleine tournée, hier la Suisse, demain Marseille, avant de bientôt poser ses valises à Bruxelles pour sa dernière pièce "Tout ce que vous voudrez", avec Bérénice Bejo, sa complice.

"Alors, reprend-il en descendant son café, pour moi, les échecs, c’est un peu comme les réussites (le jeu de cartes, NDLR.), c’est d’abord et avant tout un jeu. Il faut donc se jouer de nos échecs pour en faire des réussites", lâche-t-il, fier tout de même d’être lui-même. Il rappelle l’humoriste Pierre Repp, son grand modèle, la taille en plus, la moustache en moins. Faut dire que De Groodt a beaucoup de talents, des talents sur lesquels peu pourtant auraient jadis parié un kopeck.

Profil
  • Qui: "réalisacteur"
  • Sa plus belle réussite: ses filles
  • Sa peur: rater l’adolescence de ses filles
  • Sa devise: "Je veux mourir vivant"
  • Sa faiblesse: concilier sa famille et son travail

La spirale de l’échec donc, le comédien, lui, il connaît. Il n’a même connu que cela jusqu’à ses 20 ans. Complètement dans son monde, l’ado se rêvait un destin hors norme, du genre cosmonaute ou pilote de courses, l’école lui paraît donc sans aucun intérêt. Pas le goût d’apprendre, une question de confiance en soi et ajoutez à cela un contexte familial un peu compliqué où, très jeune, il s’occupe de son père comme un adulte, et emballez le tout dans une enveloppe corporelle pleine de graisses de couvent, le décor est planté.

Rond, dyslexique et nul en classe, De Groodt explique avoir passé son adolescence complètement "hors du cercle", la zone d’ombre où personne ne fait jamais attention à vous. Une des raisons sans doute, si pas la principale, de son désir de faire de la comédie où par son charme, espère-t-il, on finira par lui dire enfin "Toi aussi, viens dans le cercle".

Le déclic ne viendra pas par la comédie mais par son beau-père et par un professeur, Rudy Bogaert, qui à force d’insister finissent par lui faire comprendre que ce n’est pas parce "qu’on veut être cuisinier qu’il ne faut apprendre que des fonds de sauce". Alors De Groodt arrête de "se contenter" de ce qu’il sait faire pour creuser enfin ce qu’il est. "Finalement, explique-t-il, le talent c’est d’avoir envie de faire quelque chose". Un mantra tiré de Jacques Brel, son idole, qu’il aime à citer, et une leçon tirée de toutes ses expériences passées. "Échouer, ce n’est pas un échec, l’échec c’est de ne rien faire de ses envies ou pire, de ne pas avoir d’envie." Il rappelle Brel qui, laissant femme et enfants, partait à la conquête de Paris. "Au début, cela ne marchait pas du tout, mais il se levait tous les matins et il réessayait." Un exemple qui le fascine et qui lui fait dire que le plus dur, ce n’est pas de partir quelque part, c’est de quitter l’endroit où l’on se trouve, de "quitter son canapé de bourgeois et d’y aller".

À 20 ans donc, De Groodt avait décidé de quitter son canapé et de tout essayer pour y arriver. Car contrairement à ces histoires où la chance vous propulse du jour au lendemain dans un avenir radieux, lui, c’est avec ses tripes et ses dents qu’il est allé chercher son destin.

Des envies, à 20 ans, il en a. Surtout celle de vivre mille vies. Et la première est d’être pilote de formule 1. ça a marché, sauf qu’il arrive juste en dessous de la F1, en formule 3.000. Un échec, mais un contexte aussi, celui d’avoir commencé trop tard dans un pays sans écurie nationale. Pourtant, il en retire énormément, surtout d’avoir appris à remonter directement en selle, comme au cheval, "le plus grave n’est pas de tomber, mais de ne pas remonter dessus". Aux courses, c’est pareil: si on fait un carton avec une bagnole, le mulet (seconde voiture) est prêt. "Il faut sauter dedans pour ne pas gâcher la partie."

C’est sans doute l’avantage d’avoir toujours été "en dehors du cercle", on développe plus rapidement l’esprit de compétition. "Et quand on l’a, ajoute-t-il, il ne vous quitte jamais plus." D’ailleurs, sur le circuit, De Groodt n’aimait pas être le premier, mais plutôt le second, juste pour ne pas perdre l’objectif de vue, celui de dépasser celui juste devant. Et si on perd, comme dans tous les sports, la revanche est avant tout à prendre contre soi-même "C’est une belle école d’humilité", lâche-t-il en reposant sa cuillère.

"Le plus dur, c’est de quitter son canapé de bourgeois et d’y aller."

Des bides et des râteaux

Des bides de castings, c’est sûr. Des bides sur scène, comme tout le monde. Le spectacle, c’est toujours un risque, tous les soirs, on recommence zéro, comme un cuisinier face à sa casserole vide, d’autant que dans son métier, "c’est le regard de l’autre, celui du public qui vous fait prendre forme". Mais l’avantage, quand on s’est déjà ramassé dans la vie, c’est de savoir qu’il y a toujours un "après et qu’on s’en remet".

Ce qui lui fait dire, ici encore, que l’échec n’est pas d’échouer comme un bateau qui aurait raté la marée, mais bien de n’avoir pas osé prendre la mer. "Le bateau échoué, il avait au moins l’intention d’aller quelque part."

Des râteaux avec les filles, c’est certain. Sa vie amoureuse avant, c’était carrément un magasin de jardinage. Dissonant par rapport à lui-même, dissonant face aux autres, le comédien n’arrivait pas à capter l’attention des filles. Le poids aussi, même s’il finit par en perdre pour réussir à entrer dans une voiture de course, il garde le manque de confiance en lui chevillé au corps. D’ailleurs, quand il rencontre enfin sa première petite copine, il se dit qu’il va l’épouser, persuadé qu’aucune autre fille ne voudra jamais de lui. Face à cela, il y a eu la scène, le métier et la reconnaissance. Un corps qu’il finit par affûter comme un outil et qui lui renvoyait, enfin, une image positive de lui.

Et reprenant un second café, De Groodt finit par avouer que c’est plus sur le terrain familial qu’il "trouve l’échec". Encore ce matin, victime de sa propre impatience, il s’énervait sur une de ses filles parce qu’elle ne trouvait pas ses gants et tardait à mettre son manteau. Chroniques d’une vie quotidienne sans doute, sauf qu’il n’est pas souvent là. Les tournages, les plateaux de télé et la scène le soir, sa carrière se joue le plus souvent hors de nos frontières et bien qu’il caracole à Paris, il confie "même si c’est très bateau de le dire", son plus beau rôle à lui, c’est celui d’être père. "Un truc énorme qui vous tombe dessus. Pour moi qui avais toujours été à la manœuvre, occupé au four et au moulin pour tracer mon avenir, cela m’a forcé à faire confiance à la vie, à croire au destin."

Tout l’inverse de ce qu’il est et qui change complètement la donne par rapport à l’échec. "Chaque fois que j’échoue, je relativise l’importance de mon nombril en me disant qu’il y a des choses plus essentielles que de perdre une course ou de ne pas être pris à une audition. Mais, avec mes enfants, c’est l’inverse: avec eux, on ne peut jamais se dire ‘Tant pis’." Avec un modèle familial où l’autorité paternelle était assez relative, De Groodt s’interroge aujourd’hui sur sa manière à lui d’être père, sur sa capacité à concilier vie familiale et succès professionnel. Et de dévoiler sa plus grande crainte, celle de rater le train de l’enfance et de l’adolescence de ses filles. "Aujourd’hui, ce serait mon plus grand échec", confie-t-il alors.

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