"Parler directement de ce qui ne va pas, ça permet de dégonfler les ballons et les empêcher de vous exploser au visage ensuite"

  • Parlez-nous de vos échecs
  • Katia De Paepe
©Debby Termonia

En bon entrepreneur, madame Noukie’s en est certaine, elle, l’échec, elle ne connaît pas: "Il y a bien sûr des choses que j’ai moins bien réussies, mais jamais je ne les ai vues comme des échecs. Je les vois plutôt comme un apprentissage qui me permet de mieux faire la prochaine fois."

Saintes, une petite ville posée pile entre Hal et Enghien. Ici, on parle français. Deux kilomètres plus loin, on est fier d’être flamand; comme à peu près partout aux abords de cette bonne vieille frontière linguistique. À côté de la ville, un petit zoning aussi propret que la région, le Brabant wallon. Autant dire qu’on est bien loin de l’image des vieilles usines qui dépriment. Et c’est tant mieux, surtout quand on vend des doudous couleur pastel, considérés comme les plus doux du marché, à des parents de plus en plus exigeants.

Profil
  • Qui: fondatrice et CEO de Noukie’s
  • Son plus grand échec: son cancer
  • Son défi: réussir la transition des ventes sur internet
  • Son secret: la pensée positive et bannir les gens toxiques de son entreprise
  • Son regret: la mort de son père
  • Sa fierté: être mère de trois enfants et chef d’entreprise

Question aménagement intérieur, rien d’extraordinaire. Un accueil à l’entrée, des trophées genre "Entreprise de l’année" et des employés appliqués qui tapotent dans un open space au rez-de-chaussée. Au dessus, c’est le bureau de Katia De Paepe, la fondatrice et CEO de Noukie’s, un espace où le charme est vaincu par la fonctionnalité et qui se distingue des autres bureaux par la porte qui communique avec la pièce voisine: le bureau de son mari, Simon-Pierre Gilliot, CEO lui aussi, qui rejoignait l’entreprise en 2000. Une direction bicéphale, un couple soudé où la proximité est telle qu’on entend même l’agrafeuse tomber dans la pièce d’à côté.

Face à vous, perchée sur des escarpins à plateaux, GSM vissé à l’oreille, Katia De Paepe "cherche une solution" pour son interlocuteur. Et comme le bureau n’est pas très grand, elle finit par tourner en rond autour de la table de réunion. ça discute vitrine, taille et décoration. Évidemment, à Paris, "tout est plus grand", conclut-elle, avant de lâcher: "J’en ai un peu marre de décider là. On en reparle demain, car je n’ai pas d’opinion tranchée pour le moment."

Écartant une pile de CV où l’on distingue des profils très souriants, la CEO se colle au fond de sa chaise, jambes et bras croisés. Ici, pas de contrition, pas de remords ou de regrets, en bon entrepreneur, madame Noukie’s en est certaine, elle, l’échec, elle ne connaît pas: "Il y a bien sûr des choses que j’ai moins bien réussies, mais jamais je ne les ai vues comme des échecs. Je les vois plutôt comme un apprentissage qui me permet de mieux faire la prochaine fois."

"Il y a bien sûr des choses que j’ai moins bien réussies, mais jamais je ne les ai vues comme des échecs."
Katia De Paepe
CEO de Noukie's


Pourtant, elle en a commis des erreurs. Comme tout le monde d’ailleurs, mais ça, "c’est de l’anecdotique, du détail". Des déceptions comme des produits qui ne marchent pas, sans que l’on comprenne pourquoi, ou des erreurs humaines, comme ces problèmes d’étiquetage à l’usine: "Bon, cela retarde tout le monde, ça coûte de l’argent, c’est embêtant, c’est vrai, mais il n’y a pas d’enfant blessé non plus…", relativise-t-elle, l’air impassible sous son carré mi-long.

Ramant un peu pour illustrer ses "expériences", Katia De Paepe finit par trouver le fil de sa pensée (elle est désolée mais n’avait vraiment pas eu le temps de se préparer). La gestion des ressources humaines, ça lui parle bien comme expériences difficiles. "Là, j’ai eu du mal, c’est certain! Car dans une entreprise, vous pouvez rationaliser tout ce que vous voulez, mais pas les êtres humains."

Il faut dire qu’elle a commencé tôt. À 23 ans, Katia lance en effet son entreprise, une petite boîte qui importait des peluches pour les revendre en Belgique. Une aventure née de sa volonté de pouvoir combiner un job avec la vie de famille qu’elle s’apprêtait à construire, et vis-à-vis de laquelle elle ne s’imaginait pas continuer à bosser tous les soirs comme elle le faisait chez BASF, son premier employeur. Rapidement, l’entreprise grandit et finit par créer et développer ses propres produits. Ce sera Noukie’s en 1996: "J’étais jeune et l’entreprise grandissait tellement vite qu’il m’est arrivé de devoir engager jusqu’à 20 personnes par an. Je n’y connaissais rien et, à l’époque, il n’y avait personne pour vous apprendre à le faire." C’est à la suite de départs volontaires ou de licenciements que la CEO réalise qu’il y a des progrès à faire, car s’il est des séparations inévitables, comme des carriéristes qui finalement préfèrent s’occuper en full-time de leur bébé, il en est beaucoup d’autres que l’on pourrait éviter. "Un départ, c’est une co-responsabilité. Donc j’ai revu ma méthode d’engagement. Depuis, je passe 10 minutes sur le CV et 50 minutes sur la personnalité des candidats. Car ce qui compte le plus, c’est que leurs valeurs coïncident avec les nôtres, que leur motivation soit réelle pour que l’on arrive à bien bosser ensemble!" Parmi ces échecs d’engagements, comme partout, il y a des trahisons qui font "mal", des employés de mauvaise foi et des ruptures difficiles, mais ce qui est certain – et ce qu’elle en retient –, c’est qu’il ne faut surtout jamais laisser pourrir une situation. "Ce sera toujours bien pire après. Parler directement de ce qui ne va pas, ça permet de dégonfler les ballons et les empêcher de vous exploser au visage ensuite."

"Finalement, l’important, c’est surtout de se rendre compte qu’on se trompe dans sa manière de faire."
Katia De Paepe
CEO de Noukie's


Interrompue par la sonnerie "coin-coin" de son portable qu’elle finira par couper, Katia De Paepe poursuit ensuite sur la deuxième leçon que ces échecs lui ont apprise: toujours se concentrer sur les forces de quelqu’un plutôt que de travailler sur ses faiblesses. "Moi, j’ai été éduquée dans des écoles catholiques pétries de culpabilité judéo-chrétienne, un enseignement où l’on tape là où ça fait mal au lieu de valoriser ce qui va bien. Du coup, j’ai mis mes enfants à l’école internationale et quand j’engage quelqu’un, j’engage ‘un talent’ qui viendra compléter celui des autres." La positive attitude, une philosophie à laquelle De Paepe est très attentive et qu’elle poursuivait, avec son mari et ses employés, dans de nombreuses formations en développement personnel. L’occasion d’apprendre pour la CEO, par exemple, que si elle n’a jamais ressenti de besoin de reconnaissance, ce n’est pas le cas de tout le monde et qu’il est important de prendre le temps d’en manifester à ses employés. "Finalement, l’important, c’est surtout de se rendre compte qu’on se trompe dans sa manière de faire. Prendre conscience de ses faiblesses, c’est les empêcher de devenir des erreurs."

Plutôt détendue, Katia De Paepe décroise enfin les bras, ajuste son châle et attend qu’on l’aide encore un peu à se souvenir. Ses études? Pas étincelantes, mais pas de drame non plus, sauf une fois, en 3e à l’Ichec: "C’est bête, mais cette histoire m’a poursuivie de nombreuses années", précise-t-elle avant de vous raconter avoir été déstabilisée lors de la préparation de son épreuve par un professeur qui lui conseillait de retourner directement dans sa cuisine sans même présenter l’examen de physique. Le ton monte, l’école s’en mêle et l’étudiante se retrouve à repasser en septembre. "Ce prof était profondément misogyne et je m’en suis terriblement voulue de ne pas avoir réagi plus tôt, mais aussi de ne pas avoir été plus loin ensuite." Une expérience qui, lorsqu’elle était confrontée ensuite à des fournisseurs qui prenaient ses collaboratrices pour des serpillières, encouragea la big boss à changer de fournisseurs immédiatement.

Nettement plus présente après trente minutes d’entretien, Katia De Paepe lâche sans ciller (et sur le même ton qu’elle aurait utilisé pour nous énumérer les dix principes du management): "Si vous voulez du plus ‘personnel’, moi, j’ai eu le cancer il y a trois ans et je n’ai rien dit à personne." Boum. Diagnostiquée en mai, opérée en juin, soumise ensuite à la radiothérapie, ce n’est qu’un an plus tard qu’elle confiera à son personnel avoir traversé cette grave maladie. "J’avais beaucoup de mal à en parler. Je ne voulais surtout pas de compassion, pour moi cela aurait été un signe de faiblesse. Et une fois que vous vous en êtes sorti, vous n’avez plus envie d’en parler du tout." Depuis, De Paepe estime être encore plus positive et heureuse, d’autant qu’elle a retenu la leçon de son médecin: "Surtout, évitez les gens toxiques." Ceux qui au boulot sont toujours négatifs et qui vous minent et finissent par vous tuer à petit feu. "Plus question d’en avoir encore dans l’entreprise, plus jamais", jure-t-elle alors.

Montant dans les tours, De Paepe explique alors que la chose qui lui fut sans doute la plus difficile à avaler, et qui faillit la clouer à terre, fut la mort de son père. Un décès intervenu à l’hôpital quelques jours après qu’il ait subi un malaise cardiaque. "Il avait l’air d’aller tellement bien, on pensait vraiment qu’il rentrerait à la maison. Ils lui ont fait passer un test à l’effort, et l’après-midi il mourrait. C’était un petit hôpital de province, peut-être que s’il avait été soigné dans un hôpital universitaire les choses auraient été différentes." C’était il y a presque 20 ans, mais c’est comme si c’était hier. "C’était très dur, mon père était la personne qui avait toujours le plus cru en moi. Le lendemain, j’étais au bureau pour payer les salaires de mes employés. Ce n’est pas un échec, mais ça vous rend plus fort." Un décès qui la rapprochait encore plus de son mari et de sa famille, un socle dont elle estime qu’il lui permet de tout traverser aujourd’hui.

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