Parlez-moi de vos échecs, vous qui avez lancé Doctissimo

©Colin Delfosse

Pour le fondateur de Doctissimo, Laurent Alexandre, la culture de l'excuse est nécessaire pour nous empêcher d'être vraiment désespéré…

"Un échec, c’est un raté complet, définitif et irréversible."

Lundi matin dans les beaux quartiers de Bruxelles, c’est une Madame Laurent Alexandre très ennuyée qui vous confie, l’air encore plus désolé, que son mari vient de partir prendre un café non loin de l’Université. Et tandis que la dame d’ouvrage s’échine à aspirer les 3 centimètres de poussière répartis très égalitairement dans toute la maison, Madame Alexandre s’empare de son portable pour prier son mari de rentrer immédiatement, ne manquant pas de l’interroger sur le choix de la pièce dans laquelle nous faire patienter. Il faut dire qu’avec les travaux qui se terminent, il n’est pas aisé de trouver un endroit "présentable": "d’ordinaire, explique-t-elle, Laurent donne ses interviews dans son bureau mais les enfants l’ont envahi récemment".

Nous voilà donc dans le salon du premier, parquet Art nouveau sous les pieds, face à une cheminée "retour d’Egypte" et entourée de murs lambrissés aux portes à panneaux richement décorés; "c’est éclectique, n’est-ce pas?", précise Madame Alexandre, à genoux devant la table du salon en train de ramasser les 1.001 pièces du puzzle de ses enfants.

En attendant l’ancien patron et fondateur du site Doctissimo, on discute du quartier, de la scolarité des enfants en Belgique et de l’installation de ce couple exilé de Paris-Neuilly à Bruxelles, il y a 10 ans déjà. Madame Alexandre – qui est toujours "vraiment désolée du retard de son mari" – s’enthousiasme à l’idée que Laurent parle de ses échecs. "C’est amusant car c’est justement le genre de choses que nos enfants apprennent à l’école: prendre des risques et ne pas avoir peur d’échouer."

Raté complet

©Debby Termonia

Arrive alors Laurent Alexandre, deux cafés dans les mains, s’excusant sincèrement d’avoir mal noté l’heure du rendez-vous, et tandis qu’il s’assied dans le canapé, il glisse une boîte de chocolat sur la table colorée. À l’évocation de ce qu’un échec peut inspirer comme "leçons de vie" pour certains ou "futures réussites" pour d’autres, Laurent Alexandre réprime un sourire et ne peut s’empêcher de lâcher un brin moqueur: "c’est mignon!". Bras croisé sur sa chemise à fines rayures, l’homme qui se définit comme intellectuellement dur et exigeant, finit par lâcher "Un échec, c’est un raté complet, définitif et irréversible".

Allergique à tout discours bien-pensant, l’ancien chirurgien complète par une sentence implacable: "Je ne pense pas qu’on puisse retirer quelque chose de ses échecs. Dire le contraire, c’est faire du politiquement correct, c’est se trouver une excuse pour justifier le temps qu’on a perdu à développer une boîte pour finir par la planter. Même si je comprends cette culture de l’excuse, qui d’une certaine manière est nécessaire pour nous empêcher d’être vraiment désespéré, je pense néanmoins qu’il n’est pas nécessaire de se vautrer pour apprendre quelque chose".

Se redressant un peu, il décroise alors ses bras, tourne son visage sec vers la lumière du jour et ajoute: "En réalité, c’est la vie qui est un échec! Si on voulait vraiment être lucide, on reconnaîtrait que tout ce que nous faisons dans notre vie est vain, que nous transmettons très peu de choses finalement. Donc, en vérité, l’exception n’est pas l’échec mais bien les réussites temporaires qu’on arrive à engranger avant de mourir".

Parcours sans crash

Peu intéressé par sa propre personne et n’appréciant guère parler de lui, Laurent Alexandre peine à exhumer de sa mémoire les échecs ou les revers qu’il a pu rencontrer dans sa carrière. Élève moyen à l’école, étudiant brillant ensuite, il avoue ne pas avoir croisé d’échec tant dans ses études de médecine qu’à HEC, Sciences Po ou à l’ENA. Un parcours sans crash, qui le voyait à 47 ans vendre son site Doctissimo (au groupe Lagardère, 139 millions) et raccrocher son costume de chirurgien dans la foulée.

Depuis, il se consacre à sa grande passion, le transhumanisme (NDLR: mouvement qui prône l’usage des sciences et des technologies pour améliorer les caractéristiques humaines), publie des livres ("La mort de la mort"…) et des chroniques (Monde, Huff Post, Express…), donne des conférences (Tedx,…) et investit dans nombre de sociétés high tech.

Selon lui, un jour, bien plus vite qu’on ne le pense, l’intelligence artificielle supplantera les capacités humaines et contrôlera nos vies. Alors que le pouvoir sera détenu par une petite poignée d’hommes riches et puissants – seuls capables de maîtriser entièrement les data — les écarts intellectuels entre les hommes se creuseront de manière exponentielle, s’exposant au risque de subir une société où les moins intelligents n’auront plus de place, la démocratie disparaissant au profit d’un régime neurototalitaire. Non, ceci n’est pas un roman de science fiction mais l’avenir tel que le prédit Laurent Alexandre si la société ne se réveillle pas. Car si l’hégémonie de l’IA est inéluctable, il est encore possible de limiter la casse en adaptant dès aujourd’hui l’école et la société à ces grands bouleversements.

• "Si on tient des propos bisounours sur le fait qu’il faut s’aimer en entreprise ou qu’on se contente de déverser des poncifs ou des discours lénifiants… on est moins attaqué que lorsqu’on prédit ce qui se passera en 2070."

Un fou

Avec des théories aussi clivantes, difficile de mettre tout le monde d’accord. Encensé pour sa clairvoyance par certains, qualifié de Nostradamus fou par les autres, n’est-ce pas un échec de ne pas être cru par une majorité? L’homme s’en défend: "Comme je ne fais que de la prospective, par définition, je fais partie des gens qui disent le plus de conneries par semaine. Si je m’occupais d’histoire médiévale, j’en dirais moins, c’est évident. Mais cela ne me dérange pas du tout qu’on me prenne pour un fou, je comprends d’ailleurs très bien. Le futur c’est l’endroit le plus attaquable évidemment; si on tient des propos bisounours sur le fait qu’il faut s’aimer en entreprise ou qu’on se contente de déverser des poncifs ou des discours lénifiants… on est moins attaqué que lorsqu’on prédit ce qui se passera en 2070."

Quant à éprouver des regrets si une ou plusieurs de ses hypothèses ne se réalisaient pas, très peu pour lui et c’est d’un revers de la main que le scientifique balaie toute déception potentielle. "Si mes prédictions ne se réalisent pas, je ne le vivrais pas du tout comme un échec. (silence) C’est un peu l’avantage pour un homme comme moi, qui vis davantage dans le futur que dans le présent ou le passé; dans mon futur, l’échec est une notion qui n’existe déjà plus!” Et bras sur le dos du canapé, il conclut: "Ceci explique sans doute que je sois assez peu sensible à la notion d’échec".

"C’est l’avantage quand on a un pied dans plusieurs domaines comme moi, en cas de coup dur, on ne se suicide pas comme Bérégovoy."

Politique

En y réfléchissant bien, il est un domaine où Laurent Alexandre reconnaît avoir subi un échec cuisant; d’emblée, il n’y avait pas songé, pourtant en y repensant ce lundi matin, il se rappelle de cet "échec" qu’il a refoulé depuis de nombreuses années: la politique.

C’est le visage fermé qu’Alexandre résume son expérience politique qui le voyait endosser le rôle de secrétaire national du parti "Démocratie Libérale" d’Alain Madelin. "La politique m’a tué; elle m’a expulsé et elle m’a écœuré".

Et sautant d’un bond de son canapé, Alexandre descend à la cuisine préparer un second café. Réinstallé devant sa tasse en plastique bleu, il lape la première gorgée de son espresso et, coudes sur les genoux, reprend sur le ton de la confidence. "Il y a une chose que je ne supporte pas en politique, ce sont les médiocres. Des gens qui n’ont aucun intérêt pour le futur, aucune vision d’avenir, aucune qualité messianique… Bref, ceux qui vivent de la politique car ils seraient incapables de gagner autant d’argent dans un autre domaine."

Une médiocrité extrêmement difficile à vivre, surtout pour un entrepreneur comme Alexandre qui n’est pas là pour gagner sa vie à coup de jetons de présence. "Publifin, reprend-il, c’est impensable pour un entrepreneur, magouilles, renvoi d’ascenseur et compagnie… moi, je n’acceptais pas les règles, je n’arrivais pas à m’adapter à la réalité stratégique des apparatchiks de parti… alors, j’ai donc pris mes cliques et mes claques et je suis parti".

Un échec certes mais qui ne l’a pas mis par terre pour autant. "C’est l’avantage quand on a un pied dans plusieurs domaines comme moi, en cas de coup dur, on ne se suicide pas comme Bérégovoy. Quand une aventure tourne mal, ce n’est pas dramatique non plus."

Avant de le quitter, Alexandre, qui déteste toujours autant parler de lui, avoue qu’il doit sans doute y avoir quelque chose de névrotique d’accepter des interviews quand on en abhorre à ce point l’exercice. Mais comme la psychanalyse qu’il entreprenait il y a quelques années a échoué…

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