interview

Parlez-nous de vos échecs Grégoire Delacourt

©Antonin Weber / Hans Lucas

Pull à capuche sous une veste de costume, jeans et Converse aux pieds, à 57 ans, Grégoire Delacourt a toujours le physique de son premier métier: publicitaire.

Un pubard des années 90/2000 reconverti depuis dans l’écriture de romans et dont – fait rare dans le domaine de l’édition – les livres se vendent aussi bien que les campagnes réalisées pour ses anciens clients (Appel, Lutti, Nestlé, Orange…). Des ouvrages tirés en milliers d’exemplaires, au-delà du million et demi pour "La liste de mes envies" et dont l’auteur espère aujourd’hui que le petit dernier, "La femme qui ne vieillissait pas", plaira autant que les précédents.

Assis sur la banquette de ce joli hôtel du 9e arrondissement, l’écrivain termine un entretien avec France 3. Secoué par l’enthousiasme, Delacourt fait l’effet d’un comprimé de vitamine C dans un verre à pied, coloré, effervescent, prêt à déborder. L’auteur à succès est un homme au bonheur qui explose et qui porte sa joie en bandoulière. Et c’est avec l’air d’un gosse à Noël qu’il explique qu’il vient de croiser l’écrivain David Foenkinos, qui lui confiait qu’il aimait beaucoup ses romans. "C’est super, on s’aime tous les deux, on va s’envoyer nos derniers bouquins", ajoute-t-il, ronronnant d’une humble satisfaction.

"Me faire virer à mon tour m'a lavé du sentiment d'avoir été un salaud, cela me rangeait du côté des gens fracassés, celui des humains"

L’homme aux allures d’éternel adolescent explique que les échecs sont un peu comme des murs contre lesquels on se cogne, ils vous indiquent que la pièce est devenue trop petite et qu’il faut en changer. "Un échec, c’est le signal qu’il faut casser des murs pour agrandir votre vie."

Casser des murs, comme à Valenciennes, cette petite ville de province où Delacourt voit le jour dans une famille modeste où les parents passent leur temps à se tabasser verbalement. Alors à 9 ans, il demande à entrer au pensionnat à Amiens. "Je pensais que mes parents allaient refuser, qu’ils voudraient que je reste avec eux. Que du contraire. Mon père a glissé trois livres dans ma valise et m’a poussé à partir. Je l’ai vécu comme un désamour terrible, pourtant, aujourd’hui, je pense que ça a sauvé ma vie."

Amiens d’abord, Grenoble ensuite, où il se trompe de direction en s’inscrivant à la Fac de droit. "Je n’avais aucune idée dans quoi j’allais fossiliser ma vie, mais grâce à l’expérience de mes parents, j’avais compris jeune que la vie était trop courte que pour que l’on se la gâche ou qu’on vous l’empoisonne." Trois mois plus tard, Grégoire plaque tout, descend à Nice, vit comme plagiste le jour, pizzaïolo le soir. Il y rencontre des publicitaires qui claquent leurs sous sur des transats mais qui, surtout, lui expliquent que la pub, c’est un métier qui peut vous faire vivre. Une révélation!

Profil
  • Qui: publicitaire et romancier
  • Son plus grand échec: son licenciement chez Lowe
  • Son plus grand regret: avoir jugé trop vite ses parents
  • Son erreur récurrente: trop répondre à ses lecteurs
  • Son secret: un échec, c’est la promesse d’un mieux
  • Le pire échec qui pourrait lui arriver: partir sans avoir pu dire au revoir

 

Ses petites économies en poche, cap sur Bruxelles. Il s’inscrit dans une école de pub où, rapidement, il saute des classes pour finir par sauter le diplôme et décrocher un stage. À 19 ans, Grégoire a déjà charge de famille et madame, elle, préfère Paris. Retour à Paris, où personne ne veut de lui. La misère noire, juste de quoi payer le train quand les Belges chez qui il avait fait son stage le rappellent. Trois ans chez Intermarco-Farner à Bruxelles où Delacourt apprend tout du métier avant de rentrer définitivement à Paris, tout auréolé de prix.

La grande aventure commence et sa carrière le propulse dans les plus hautes sphères de la pub. "Pour un gosse sans diplôme, c’était magique!", lâche-il toujours émerveillé derrière ses lunettes d’acier. 20 ans de métier, des claques comme tout le monde, des campagnes qui marchent, d’autres moins et des fours monumentaux. "L’avantage de la pub, c’est que la brûlure de l’échec n’est pas immédiate et que quand ça foire, c’est un peu l’échec de tout le monde. Mais après analyse, on comprend que c’est souvent l’émotion qui vous perd."

Parfois aussi, c’est l’échec dans le choix du réalisateur, comme quand Delacourt fait appel à Emir Kusturica, double palme d’or à Cannes, pour une campagne de prévention contre le Sida. "Une catastrophe, j’avais vendu un break jaune au client et je me retrouve avec un coupé orange. Non seulement on perdait 2 millions de francs mais en plus il fallait l’annoncer à Kusturica, un ogre de 3 mètres de haut et 2 mètres de large, je pensais qu’il allait me broyer la tête avec sa main."

De tous ces échecs inhérents au métier, Delacourt estime pourtant qu’ils l’ont véritablement libéré. "Cela remet les murs aux bons endroits, cela permet de réaliser que si la pub est créative, c’est avant tout un métier de commerce, pas un terrain de jeu pour des artistes en mal de création". Et puis il y a les campagnes qui n’ont jamais vu le jour, ces projets que l’on pense être des phares dans la nuit, ceux dont on estime qu’à coup sûr, ils seront la plus belle campagne du monde et qui finissent dans les cartons. "On se demande toujours pourquoi on n’a pas réussi à convaincre le client, quel est ce mot qui nous a manqué pour persuader? Des questions à se tirer une balle dans la tête…", conclut-il.

©Antonin Weber / Hans Lucas

Mais c’est arrivé au sommet de sa gloire que Delacourt prendra sa plus belle claque, chez Lowe, où il dirige la création depuis 4 ans. Alors que les contrats, l’argent et les récompenses pleuvent, la boîte anglo-américaine le licencie pour recentrer sa direction sur Londres, c’était un 5 janvier 2004. Il n’avait rien vu venir tant les marqueurs étaient dans le vert. "Comme dans les films, j’étais en réunion, on m’appelle dans le bureau du grand directeur. ‘Delacourt, tu es viré. Tu rends tes clefs, ta voiture et ton téléphone, on te fera parvenir tes affaires’. En une nanoseconde, le regard des 18 personnes qui bossaient pour moi avait changé, je n’étais plus ‘Le Grégoire adoré et sublime’, juste un pestiféré qui, quelques minutes plus tard, se retrouve seul dans la rue en ayant tout perdu."

Après il faut rentrer chez soi et téléphoner à son ex-femme pour dire qu’on ne saura pas payer la pension alimentaire des 4 enfants, 7.000€ tous les mois. Dire à ses enfants qui vous regardent comme un héros, "que le mec qui a sa photo dans les journaux et qui remporte des Lions d’or à Cannes" n’est plus rien alors qu’il n’a rien fait de mal pourtant, qu’il a juste été viré. "Tout d’un coup, la vie est une horreur. Le soir même avec ma seconde épouse on décide que je vais créer ma propre agence. Elle va s’appeler ‘Quelle belle journée’ en souvenir de cette journée de merde ou quelqu’un avait foutu ma vie en l’air. Je me suis juré que jamais plus quelqu’un ne déciderait à ma place".

Et ça a marché! Quelle Belle Journée change les règles du management. Chez elle, les femmes gagnent plus que les hommes, les employés sont à égalité et même le client a le droit d’avoir une bonne idée. Plus de hiérarchie, ni de réunionite, QBJ explose sur le marché (Clarins, Sephora, Caudalie, Taittinger), la roue a tourné.

Paradoxalement, et la violence de l’expérience mise à part, Delacourt se dit aujourd’hui soulagé d’avoir été lui aussi quelqu’un qu’une entreprise a un jour "vomi dans la rue". Lui aussi, il avait dû en virer des gens dans sa carrière. "Même si je faisais tout pour limiter la casse, je le vivais très mal. Me faire virer à mon tour m’a lavé du sentiment d’avoir été un salaud, cela me rangeait du côté des gens fracassés, celui des humains".

Succès donc, le publicitaire a alors 50 ans, l’âge où traditionnellement on investit dans une Porsche, une résidence secondaire ou un bateau, mais plutôt que de le faire, Delacourt s’interroge sur la chose qu’il regretterait le plus s’il venait à mourir et sa réponse fut d’écrire un livre. "Mon ambition était d’écrire un seul roman pour remercier les livres de m’avoir sauvé la vie quand j’étais enfant. C’étaient les Pagnol que mon père avait glissés dans ma valise, ceux qui m’avaient appris qu’il y avait aussi des familles où l’on s’aime et qui surtout se le disent".

Directement le roman est publié, le premier d’une longue série, l’aboutissement de ces changements de direction qui n’auraient jamais existé si Grégoire Delacourt ne s’était pas fracassé contre la vie.

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