interview

Parlez-nous de vos échecs, Jean-Claude Logé

©Dieter Telemans

Pour l'ancien patron de Systemat, on peut avoir du flair en affaires et rater sa vie privée. Il sait de quoi il parle.

Contacté par téléphone, l’ancien patron de Systemat est emballé à l’idée de vous confier ses plus beaux échecs. "Ca tombe bien, j’en ai plein! Et puis, recevoir ‘L’Echo de la Bourse’, cela me rappellera mes grandes années." Entendez celles où il pesait des millions et campait dans les médias comme Manager de l’Année. Avant de raccrocher, il ajoute: "Donc à lundi, mon chéri, bisous, bisous." Nous ne nous étions jamais rencontrés auparavant…

Dix heures du matin, un lundi, au rez-de-chaussée d’un immeuble ucclois sans charme, mais très bien situé, Jean-Claude Logé – pieds nus, short et peignoir en éponge sur le dos – nous accueille dans le hall d’entrée; il est désolé, mais il nous avait complètement oubliée. Mais ce n’est pas grave, on s’installe pendant qu’il cherche quelque chose à boire, dans cet appartement qui ressemble plus à un grand kot d’étudiant qu’au logement d’un ancien grand patron de 76 ans.

Ici les fauteuils en cuir côtoient les étagères Ikea, la salle à manger fait office de bureau, les cendriers sont pleins et le PC est posé au pied du canapé, juste devant la télé; un mobilier sans cohérence, assemblé au petit bonheur la chance. "Je n’ai plus de café, alors vous préférez de l’eau ou du vin?", interroge-t-il, planté entre deux reproductions de Napoléon accrochées au mur du salon.

Napoléon

"Napoléon, c’est mon idole, ma grande joie et mon pur bonheur." Et c’est après avoir déposé deux verres d’eau à côté d’un livre consacré aux bichons maltais, sur la table basse, qu’il allonge son mètre nonante dans le canapé et, cigarette au bec, il poursuit: "Nous avons d’ailleurs plein de points communs: comme lui, j’avais une famille de merde; comme lui, j’ai été trahi; comme lui, j’ai connu la Bérézina, l’île d’Elbe et Sainte-Hélène."

Ce qui le fascine tant? Le fait que ce petit bonhomme portait un projet extraordinaire, une Europe de Paris à Moscou et que – du tsar aux Anglais, en passant par sa "salope de femme" – tout le monde a contribué à le faire échouer.

Ça lui rappelle sa petite Systemat qui, selon lui, est appelée à s’écrouler avant la fin de l’année. "Trente ans à me battre comme un chien pour que des petits cons me la foutent par terre en six ans de temps", grogne-t-il en cherchant son briquet.

C’est en 2011, en effet, que, la mort dans l’âme, Jean-Claude Logé se résolvait à prendre sa retraite. "J’en avais pas du tout envie. Eux oui. Alors ils ont mis un peu plus de confiture sur ma tartine et je suis parti." Une tranche de vie qu’il raconte notamment dans ce livre, "Systemafric" (bientôt en librairie), sorte de "Mémoires" d’un ancien patron à la drôle de vie dont la carrière débutait avec l’arrivée de l’informatique en Belgique, début des années 80.

Courtier en assurances à l’époque, ce passionné de programmation sent le vent venir lorsqu’IBM lance le premier "Personal Computer", un petit ordinateur à 35.000 francs belges, alors que, d’ordinaire, un ordinateur se comptait en centaines ou millions de BEF. Soutenu par IBM, dont il souhaitait vendre les machines et développer les programmes, Logé rachète Systemat en 1983, une petite boîte dirigée alors par "un imbécile" et se lance dans l’aventure.

Années paillettes

Rétrospectivement, c’est là qu’il situe son premier échec. "Moi je pensais que les petits PC allaient faire un tabac dans les petites entreprises, c’était faux et archifaux. Ce qui a fait le succès des PC, c’étaient les toutes grandes entreprises. Et ça, je ne l’ai pas vu tout de suite." Aujourd’hui, Logé relativise son erreur de jugement: après tout, de nombreuses entreprises se développent sur une idée fausse à la base, et puis les conséquences n’ont pas été dramatiques non plus. "Notre concurrent – Econocom avait simplement pris de l’avance sur nous." Et, reprenant une cigarette, il enchaîne sur sa seconde erreur, à savoir ne pas avoir vu venir la crise de 2000. Il explique: "Chez Sytemat, c’était l’euphorie, nous venions d’être introduits en Bourse, j’étais le Manager de l’Année, on était en pleine expansion à l’étranger. Je peux vous dire qu’à ce moment-là, je me prenais vraiment pour Napoléon."

Des années paillettes alors qu’en parallèle, Michaël Dell explose le marché, avec son nouveau modèle qui, d’IBM à HP, séduit tout le monde. Systemat se retrouve contraint de s’approvisionner non plus auprès des fournisseurs, mais via les réseaux de distribution. "À partir du moment où HP proposait la même chose que nous et pour 15% de moins, c’était foutu, notre modèle s’écroulait. On a dû se rabattre sur les petites affaires. Or nous employions plus de 2.000 personnes à l’époque; une belle claque! Mais ça, c’est les affaires", résume-t-il, un monde de "sans foi ni loi", où tous les requins finissent par se bouffer entre eux, c’est le jeu!

Pas de regrets

Non, pas de regrets, pas de remords professionnels, car c’est à l’heure de la retraite que l’ancien chef d’entreprise rencontrait son échec le plus patent: sa famille. Après 45 ans à courir le monde, faire des affaires, quitter la maison à 7 h du matin pour ne rentrer qu’à l’heure du "Journal parlé", lors de son retour définitif au bercail, comme beaucoup d’autres hommes fraîchement retraités, Logé se sent comme un "encombrant", tant pour sa femme que pour ses trois enfants. "Il faut dire que, dans la vie, ce n’était pas ma famille qui m’amusait. Moi, mon plaisir, c’était Systemat et mon boulot", reprend-il en délogeant deux photos du temps de sa splendeur, posées sur le sommet de la bibliothèque. Sur la première, il s’affiche avec son épouse au côté du Premier ministre Jean-Luc Dehaene; sur la seconde, il trône au milieu de ses 6 petits-enfants (10 aujourd’hui), qu’il n’a pas revus depuis six ans.

L’air désabusé, il reprend: "Bref, je m’emmerdais beaucoup, je traînais ma dépression, des terrains de golf aux apéros urbains, jusqu’au jour où j’ai croisé celle qui est devenue ma seconde épouse, Huguette, une jolie blonde carolo. Et j’ai décidé de partir, après 46 ans de mariage. ça, ils ne me l’ont jamais pardonné." Huguette sous le bras, direction le Sénégal. Logé vit alors comme un "Prince arabe", crée une ONG et adopte une petite fille de 6 ans dans la foulée.

À Bruxelles, selon lui, la résistance s’organise et sa première famille se ligue contre lui. "Alors que je leur avais laissé énormément d’argent, ils n’ont pas hésité à me voler, m’escroquer et bloquer mes comptes… De peur de voir leur héritage s’envoler au profit d’une autre, ils m’ont créé les pires problèmes."

L’histoire pourrait s’avérer banale s’il n’y avait d’inattendus rebondissements. Deux années plus tard, à la suite d’une première opération au cerveau qui le laisse temporairement hémiplégique, la seconde épouse de Logé prétend que son mari refuse de consulter un médecin et de se faire soigner. "Heureusement, des amis ont insisté pour me faire examiner à Dakar, sans cela je serais mort", prévient-il. Une seconde opération intervient alors immédiatement. Tiré d’affaire, Logé rentre à la maison. La vie reprend son cours, jusqu’à ce jour de mai 2016, où notre homme apprend qu’Huguette a réussi à se procurer un ordre d’internement et qu’elle s’apprête à le faire colloquer l’après-midi même. Selon elle, suite à sa seconde opération, son mari ne serait plus le même: "Agressif, grossier et bipolaire, il pourrait même en arriver à tuer quelqu’un..." "Là-bas, tout s’achète", poursuit-il, avant de conclure avoir juste eu le temps de sauter dans un avion pour revenir en Belgique. "Rétrospectivement, je me dis que si elle m’a emmené au Sénégal, c’était pour me mettre “sous cloche”; et ce n’est qu’aujourd’hui que je me dis que, lorsqu’elle m’éloignait d’une seconde opération, c’était en réalité pour m’assassiner; et ce n’est que parce qu’elle a échoué à me tuer, qu’elle a voulu me faire interner. Moi, j’étais juste un vieux con amoureux qui n’avait rien vu venir; comme quoi on peut avoir du flair en affaires et être nul dans sa vie privée!"

D’autant que, de peur de voir sa première famille faire des misères à la seconde, Logé avait tout mis au nom d’Huguette. Depuis son retour, il attend, dans cet appartement, que la justice arrête la traîtresse et force, en même temps, sa première épouse à lui rendre ce qui est à lui. "Quand je suis rentré, je n’avais plus rien et aucun de mes enfants ne m’a tendu la main. Sales gosses!", jure-t-il en enchaînant les Marlboro.

À la morale de ce mauvais polar, l’ancien homme d’affaires se redresse et confie persister à penser qu’à chaque chose, malheur est bon. "J’ai beau avoir eu les pires problèmes avec ma seconde épouse, j’ai quand même découvert l’Afrique ma grande passion , j’ai eu la chance d’adopter ma petite Alice ma seconde passion et j’ai eu la chance de pouvoir mesurer la bassesse et l’ignominie de ma famille précédente. Sans mes problèmes, je ne m’en serais jamais rendu compte."

Aux conseils qu’il donnerait à de jeunes aux dents longues, Logé rit et conclut cet entretien: "Surtout ne vous mariez pas, faites comme moi aujourd’hui, achetez un chien."

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content