Parlez-nous de vos échecs, Maurice Lévy

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"Mes échecs m'ont permis de découvrir la nature humaine", nous confie le président du Conseil de surveillance de Publicis.

Derrière le desk d’accueil de Publicis, deux écrans géants diffusent les dernières campagnes du groupe, ici les fraises chantent, les ananas se déhanchent, les autruches volent et les pères de famille se prennent pour Fangio au volant de leurs autos.

Le petit salon d’attente près des bureaux de la présidence est composé de fauteuils LC2 de Le Corbusier, de lampes Pipistrello de Gae Aulenti sur fond de murs lambrissés au motif palissandre de Rio. Sur la table basse, le Financial Times, le Wall Street Journal, Le Monde et Libération.

Une ambiance à la Mad Men où le réceptionniste fait songer à un mannequin Saint Laurent. Les collaboratrices en robe Céline, défilent, fardées à la française: soit les yeux, soit la bouche, jamais les deux. À leur passage, elles observent le visiteur avec importance, tant l’étage n’est pas celui réservé au cadre moyen ni aux clients PME qui chercheraient à dominer un marché régional. Non, ici on pense mondial et les clients "officiels" ne sont autres qu’Orange, GDF, BNP, Shell, Dim ou Heineken, le gouvernement et parfois même de futurs présidents.

"Si quelque chose ne marche pas, je ne me dis jamais, c’est la faute de ce con; c’est d’abord et avant tout mon erreur."
Maurice Lévy

Et c’est après avoir dépassé les doubles portes frappées d’une tête de lion dorée, l’emblème Roi-Soleil de la maison, que l’on atteint les nouveaux quartiers de Maurice Lévy. L’ancien PDG vient en effet de lâcher son bureau à Arthur Sadoun, le dauphin et nouveau patron de Publicis, pour se retrouver dans un bureau plus "modeste" qui sent encore la peinture fraîche. Si les 25 m² dominent toujours l’Arc de Triomphe, on sent que les trophées et les vestiges de sa gloire passée peinent encore à trouver leur place.

Fringant dans un costume de belle facture, chemise ouverte et sourire franc, Maurice Lévy broie la main qui le salue avant de s’installer dans le coin salon et d’offrir une "douceur" en désignant la bonbonnière de verre posée sur la table. Si à 75 ans, Maurice Lévy porte beau, il respire néanmoins la discrétion et reflète la confiance en soi de ceux qui ont dépassé depuis longtemps ce que l’on nomme communément "le succès et la réussite".

Objectifs

Parler de ses échecs, pas évident, mais "l’exercice est intéressant, on va y aller mais vite et bien", un imprévu vient en effet de s’inviter dans l’agenda du publiciste, devenu président du conseil de surveillance du groupe, et écourte en conséquent cet entretien. Méthodique, Lévy précise d’emblée que si un échec est avant tout un objectif que l’on n’a pas réussi à atteindre, il n’en reste pas moins que dans un métier où les idées appartiennent au domaine de l’intangible, l’échec est plus difficile à définir.

À l’inverse d’un constructeur qui fabrique un produit qui au final ne fonctionnerait pas, dans le monde de la publicité, on aurait vite tendance à parler de "demi-succès" plutôt que d’échec. Et cela, Lévy ne le supporte pas: "Quand je n’atteins pas mon objectif, c’est un échec et c’est un échec personnel!" explique-t-il en serrant la mâchoire avant d’ajouter l’air sévère: "Si quelque chose ne marche pas, je ne me dis jamais, c’est la faute de ce con; c’est d’abord et avant tout mon erreur. Même si mon intervention dans ce dossier n’était que mineure, j’estime avoir failli."

Impitoyable

Un regard impitoyable sur lui-même mais qui ne verse pas dans l’autoflagellation non plus "C’est l’occasion de me remettre en question, de réévaluer mes certitudes et mes réflexions. Si les raisons peuvent être diverses, j’ai toujours retiré quelque chose de mes échecs, quels qu’ils soient."

À la question des causes et des raisons de ses échecs, Lévy se redresse et dépose sa tasse "I’m the Boss" légèrement délavée sur la table basse, baisse les yeux et rougissant comme un jeune homme reprend: "En regardant mon parcours, on peut dire que j’ai commis beaucoup d’erreurs, ou que j’ai connu beaucoup d’échecs mais mes succès ont largement dépassé mes fautes. J’ai quand même multiplié la valeur boursière de Publicis par cent!"

Pas de forfanterie mais on sent le Napoléon de la publicité fier comme Artaban quand même.

Progressant sur le terrain de son expérience, Maurice Lévy confie avoir "rarement" répété les mêmes erreurs. Sauf, évidemment, les erreurs de jugement et ce, sur les personnes uniquement. Mais celles-là aussi, il les a déjà analysées longuement et se les explique par la confiance absolue qu’il place en ses collaborateurs: "Après avoir vécu des décennies dans la méfiance, j’accède en 1987 à la présidence du groupe et on m’explique très vite que je ne délègue pas assez. Or quoique vous fassiez, une journée c’est toujours 24h et il y a des limites à ce qu’on peut humainement faire. J’ai donc décidé de déléguer et pour déléguer, vous devez faire confiance à 100% aux collaborateurs. D’où inévitablement, le risque d’erreurs de jugement sur la nature humaine. Heureusement, on peut considérer que finalement, cela ne s’est pas trop mal passé", précise-t-il un brin de malice dans les yeux.

Une méfiance vitale pour évoluer dans le monde de la pub, une jungle certes, mais une méfiance que Lévy dirige d’abord contre lui "C’est congénital, je doute énormément, tout le temps, de moi, des autres, de tout. Contrairement aux gens sûrs d’eux, je rumine énormément", explique-t-il en mimant la mécanique d’un moteur, sourcils relevés, les index tournicotant sur ses tempes comme le ferait un grand-père pour faire rire un enfant.

En insistant, Lévy finit par avouer avoir eu le trac lors de chacune de ses présentations, un manque de confiance peut-être mais un doute permanent sur ses capacités qui l’amenait sans cesse à se perfectionner. Mal à l’aise, il hésite à confier son obsession pour l’excellence et l’envie d’être le meilleur, son moteur depuis l’enfance. Loin de la publicité, il aurait rêvé d’être un grand chirurgien, du genre tout en blanc et qui le scalpel à la main aurait passé sa vie à sauver des milliers de gens. "Pas des petites opérations, des grandes, des graves, des terribles." Mais pour cela, il aurait dû pouvoir soutenir la vue du sang. Un échec sans aucun doute, mais surtout son plus grand regret.

L’affaire Omnicom

Des erreurs de confiance donc, de "très grosses déceptions" qui inévitablement font songer à ce qu’il considère comme son plus grand échec, la désormais célèbre affaire Omnicom.

Nous sommes en 2014, Maurice Lévy est alors au sommet de sa gloire; grâce à lui, Publics rayonne à la troisième place des agences mondiales et pourrait même, en fusionnant avec le géant américain Omnicom, devenir la reine du monde. Le couronnement d’une carrière pour Lévy – petit informaticien entré en 1971 dans l’agence de Marcel Bleustein-Blanchet, père d’Elisabeth Badinter – et un happy end, à l’image du repos bien mérité d’un père qui, ayant bien marié sa fille, peut enfin lâcher les manettes.

Pour ce que l’on annonce comme les noces du siècle, la dot est âprement négociée, les faire-part sont envoyés, la presse tresse déjà les couronnes de laurier quand tout à coup, les Français réalisent que loin d’être une fusion entre égaux, le fiancé compte bien rafler la mise et bouffer la promise. Aujourd’hui encore, Maurice Lévy semble en avoir encore des bleus à l’âme: "Quand j’ai vu que ma confiance était en train d’être trahie, j’ai analysé si on pouvait sauver quelque chose ou si on était dans l’irréparable. On était dans l’irréparable, il fallait assumer l’échec du projet plutôt que la catastrophe de la fusion."

Passionné, investissant énormément d’énergie dans tout ce qu’il entreprend, c’est avec la voix qui flanche que Lévy confie avoir très mal vécu cet avortement: "J’y avais mis tant de cœur, ajoute-t-il, la main sur le col avant de conclure: C’était sans doute la décision la plus difficile à prendre, j’y croyais tellement! Sans compter qu’ensuite, il me fallait affronter au niveau mondial la tempête médiatique suscitée par cet échec. Mais je n’ai pas attendu que les autres le disent avant moi, je l’ai dit le premier, ce projet de fusion s’est soldé par un échec total."

Pour s’en remettre, pas de secret, après une chute, il faut remonter directement sur son cheval. Arrêt des négociations à 1 heure, à 3 heures le plan de communication est arrêté, interview à 5 heures et à 8 heures, Lévy assume ses rendez-vous prévus comme si rien ne s’était passé.

Interrogé sur ce que ses échecs lui ont appris, Lévy se rabat dans le fond de son fauteuil, et après avoir longuement remué ses méninges réplique: "à découvrir la nature humaine. Les échecs techniques, ce n’est pas grave, on corrige ce qui doit l’être et on finit par les surmonter. Avec la nature humaine, c’est un peu plus compliqué." Sans compter que dans le métier de la publicité, on prend les choses de manière très personnelle. Ici, on ne travaille pas sur des produits mais sur des idées. "Ce n’est pas rien! C’est si fragile une idée qu’on pourrait facilement l’abîmer, elle demande beaucoup d’attention et de soin."

Avec son mètre nonante et sa carrure imposante, Lévy fait l’effet d’un ogre qui tiendrait amoureusement un moineau dans sa main. Et poursuivant sur la beauté de l’idée créatrice, il conclut: "Pour moi, chercher une idée pour la communiquer au monde reste aujourd’hui encore la plus belle chose qui ait été inventée par la nature."

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