Parlez-nous de vos échecs, Virginie Taittinger

©Debby Termonia

Installée derrière son bureau de style Louis XVI, parquet sous les pieds, Virginie Taittinger l’assure, elle a toujours plus appris de ses échecs que de ses réussites.

Franche et déterminée, elle ne pense d’ailleurs pas qu’un échec soit une notion à géométrie variable "Un échec, ça veut bien dire ce que cela veut dire! L’erreur par contre, c’est beaucoup plus intéressant car on peut toujours en tirer quelque chose", explique-t-elle en frappant de ses mains le vieux cuir de son bureau. Sans tomber dans la contrition non plus, l’héritière du nom confie avoir toujours affronté sa responsabilité dans les "ratés" qu’elle a pu rencontrer: "Si on se plante, autant en tirer des bénéfices! Mais pour ça, il faut savoir assumer ses erreurs!"

Rien ne l’énerve d’ailleurs plus que ces gens qui rabâchent à longueur de temps: "c’est la faute de…", "c’est la faute des circonstances", "la faute de l’associé…". Elle observe d’ailleurs que quand on assume ses petits ratés, ils peuvent souvent vous sauver la mise le coup suivant. Des petites claques à digérer sur le moment mais qui au final permettent d’éviter une grande catastrophe dont on ne se remettrait sans doute pas. "Toujours rechercher le positif dans chaque situation", question de caractère sans doute.

Il faut dire que sous ses dehors "bourgeoise classique", Virginie Taittinger semble en avoir beaucoup. Carré blond sur son pull en maille en haut, jupe en cuir et bas audacieux en bas, Virginie Taittinger est un doux mélange de classicisme et de modernité, d’héritage et de combativité. Un petit côté "bien né" qui entremêle le "tu" et le "vous" agrémentant ses propos d’un peu d’argot ("avoir la rate au court-bouillon" pour "se faire du souci") ou d’expressions qui font sourire ("le chemisier qui colle" pour remplacer les sueurs froides). Volubile aussi. Mais sur le fond, Virginie Taittinger aime surtout à vous entraîner là où elle a envie d’aller; à savoir un peu partout mais pas vraiment dans l’anecdotique ou dans la confidence. Disons que c’est avec une chaleureuse distance qu’elle vous parle d’expérience "en général" avant de finir par répondre à notre question non sans avoir longuement digressé auparavant.

"En tort ou non, nous sommes toujours responsables de nos échecs"

En tout cas, c’est certain pour Virginie Taittinger: "Que nous soyons en tort ou non, nous sommes toujours responsables de nos échecs. Et pour éviter l’échec, il faut an-ti-ci-per". Comme cet échec "pour rien" vécu alors qu’elle travaillait toujours pour le groupe familial et pour lequel elle devait participer à une émission télé en direct en Allemagne. Prête à embarquer pour Munich, la compagnie annule le vol retardant son voyage de plusieurs heures: "Je m’en suis terriblement voulue car quand c’est important, c’est comme pour son mariage, on ne prend pas le risque de rater un avion. On part la veille! Donc là, c’était clairement de ma faute." Car rien de plus insupportable, selon elle, que de devoir assumer les conséquences d’une situation sans estimer avoir pu l’éviter: "A partir du moment où on doit assumer la musique, moi je veux pouvoir assumer la partition."

"Virginie T"

Taittinger poursuit ensuite sur son parcours de chef d’entreprise, la Maison de Champagne "Virginie T" qu’elle fondait en 2008 après avoir été évincée de l’entreprise familiale à l’occasion de son rachat par le Crédit Agricole: "J’ai alors 47 ans et on me dit: c’est fini pour toi." Baissant le regard sur sa tasse de thé, elle reprend: "Ce n’était pas mon travail qui était en cause mais plutôt le souhait de mon cousin de continuer l’aventure avec ses enfants. Sur le fond, je peux le comprendre d’autant qu’à terme, nos personnalités auraient eu du mal à s’accorder."

©Tim Dirven

Quant à savoir si elle considère l’épisode comme un échec, Taittinger lance un regard qui s’il pouvait parler dirait: "Non mais et puis quoi encore!" avant de quand même livrer le sous-titre de sa pensée: "Une injustice certainement, un échec jamais." Sur l’épisode qui semble lui avoir laissé quand même quelques bleus à l’âme, pas d’apitoiements ni de remarques déplacées, en grande fille bien élevée, Virginie prend une gorgée de thé et poursuit: "J’aurais pu ne rien en faire, me dire que mon mari avait une situation confortable et que j’avais déjà eu une belle carrière. Mais voilà, il fallait que je transmette à mes enfants tout le savoir-faire que je tenais de mon père, je ne voulais pas le gâcher."

De cet épisode, Taittinger retient qu’à partir du moment où une décision ne vous appartient pas, il ne sert à rien de la regretter. Finalement, grâce à ce licenciement, elle lançait sa Maison de Champagne et comble du bonheur, elle la dirige aujourd’hui avec son fils: "Une très grande chance et un plaisir immense", conclut-elle en redéposant sa tasse.

Tenir le choc

On a beau être née dans le champagne et y travailler depuis 20 ans, on n’en est pas moins à l’abri d’erreurs ou d’expériences de débutant. Et joue sur la main, aigue-marine au doigt, Taittinger se remémore cette toute première cuvée qui, en raison d’un mauvais choix de caisses, se retrouvait en mille morceaux lors de la livraison: "Quand on démarre une entreprise, devoir ‘éponger’ les dégâts, décaisser, re-manutentionner et changer de fournisseurs, cela représente un coup énorme. Dans cet échec, je ne retire rien de positif, il faut juste savoir encaisser et tenir le choc".

Rétrospectivement, c’est encore l’anticipation que Taittinger retient de l’expérience, car que ce soit au niveau du timing ou de la finance, il faut toujours se laisser une marge de manœuvre pour faire face aux impondérables. Impossible de tout anticiper donc, impossible de tout prévoir c’est certain et même quand on vous assure que "tout ira bien", n’oubliez jamais votre plan B. "Un peu comme dans une campagne électorale, on a beau vous dire que les sondages sont bons, on est jamais certain d’être élu."

©Kristof Vadino

Question élection, Virginie en connaît là aussi un rayon. Installée à Bruxelles depuis 2001, c’est en 2012 qu’elle se présente comme candidate à l’Assemblée nationale pour les Français du Benelux. Un retour aux sources pour Virginie, issue d’une famille où à chaque génération, il y a toujours un Taittinger pour s’occuper de la "chose publique". Et puis Sarkozy et le parti ne cessent de le clamer: on manque de femmes au profil entreprise. "Moi, je me dis qu’ils vont être fous de joie à l’idée que je me présente. Tu parles, j’ai vite réalisé que c’était des belles paroles et que surtout rien ne devait changer." Au final, l’UMP lui préfère une ancienne ministre parisienne, issue du sérail et inféodée au parti. Qu’à cela ne tienne, quand on a des idées et que l’on aime ses pays (Virginie a opté depuis pour la nationalité belge), pas question de se dégonfler car chez les Taittinger, on s’honore toujours à défendre ses idées. Et c’est le cœur vaillant que Virginie se lance dans la campagne française: "On ne fait jamais de sacrifice si on pense qu’on va se prendre une pelle, sans parti la partie s’annonçait difficile mais moi j’y croyais à fond." Un mois avant l’élection, la candidate réalise pourtant qu’elle s’apprête à perdre la partie d’autant qu’elle apprend dans la foulée que certains de ses amis voteront pour le candidat officiel du parti: "ça fait très mal… mais la politique ce n’est pas fait pour les gens sensibles. A côté de cela, j’ai tellement appris sur le terrain, sur moi et sur les autres qu’on oublie assez rapidement la douleur. Finalement, c’est un peu comme un accouchement!"

Parfois aussi, il tombe des cadeaux que l’on n’attendait pas. Comme cette proposition de figurer sur la liste du bourgmestre pour les élections communales (Etterbeek, octobre 2012) qui se tenaient trois mois plus tard. Et contre toute attente de réussir à se faire élire du premier coup grâce à ses voix de préférence: "Personne ne s’y attendait. Mais soyons clairs, je n’ai pas été élue en buvant des cafés derrière mon burlingue. Je me suis battue comme une lionne et j’y suis arrivée."

Une belle revanche d’autant qu’en restant à Bruxelles, Virginie pouvait poursuivre des activités champenoises ce qui, avec un poste à l’Assemblée nationale aurait été totalement inenvisageable. Combative comme une lionne certes mais pas folle la guêpe non plus car s’il est un domaine où Virginie Taittinger a toujours refusé de combattre c’est bien pour les concours d’entrée pour les grandes écoles. Diplômée en droit et en sciences commerciales, elle n’a jamais accepté de se soumettre aux écoles qui n’acceptent que les élèves ayant obtenu les 100 meilleurs résultats au concours: "Se sacrifier pour un examen, oui. Mais ne pas savoir pour combien on se bat, ne pas pouvoir anticiper ses efforts et faire dépendre votre sélection du résultat des autres, ça jamais! Moi je veux bien faire des sacrifices mais je veux la récompense. Car se battre pour rien, pour moi, c’est clairement un échec!"

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