interview

Pierre-Olivier Beckers: "Sans humilité et sans humour, on se tape directement la tête dans le mur"

©Debby Termonia

L'ex-CEO de Delhaize, Pierre-Olivier Beckers, homme discret, simple et modéré nous parle de ses échecs. "En Europe, on use et abuse du terme échec, en réalité, un échec réel est une situation plutôt rare".

Le Président du Comité olympique belge, ex-CEO de Delhaize, nous parle de ses échecs. "Ici encore, là où d’autres verraient un échec, moi je ne vois qu’une magnifique expérience qui me donne envie de recommencer le mois suivant" nous dit  Pierre-Olivier Beckers.

Au bout d’une rue, au bout d’une allée, au bout d’un chemin, une maison s’étale discrètement entre des rhododendrons, aucubas et lauriers du Caucase. Une maison de famille, celle dans laquelle on a grandi, celle où on est revenu pour élever sa nichée et qu’année après année, on ajuste aux circonstances de la vie. Terrasse, annexe ou véranda, tous ces petits travaux qui ne bouleversent pas la géographie de la dynastie mais qui permettent à la génération suivante d’y vivre. L’univers est discret et à en juger par le hall d’entrée, Monsieur et Madame Beckers aiment l’art, leurs enfants, petits-enfants et leur petit chien qui dort dans son panier.

Autour de la table en chêne, une nature morte est accrochée entre deux chandeliers tandis que Pierre-Olivier Beckers tourne le dos à deux jolies petites Marines, réalisées par sa grand-mère jadis. Au-dessus de la table, un lustre de style Marie-Thérèse est recouvert d’un ruban de satin, un peu comme si on avait voulu l’assortir aux chaises de couleur crème lors du "petit coup de frais" donné probablement il y a quelques années.

"On use et abuse du terme échec, en réalité, un échec réel est une situation plutôt rare".

À l’image de son intérieur, l’ancien CEO de Delhaize est un homme discret, simple et mesuré. Réservé sans être sauvage, il ne ressemble pas non plus à ces hommes fort médiatisés par le passé qui ronronnent à l’idée de raconter leurs grandes années ou de nous vendre leurs nouvelles activités. Non. Le Président du Comité olympique belge et coach entrepreneur de start-up demandait à être convaincu avant d’accepter cette interview consacrée à ses plus beaux échecs. Légèrement hâlé, il a la silhouette jeune, le regard bon et semble être habité par une vision saine des choses de la vie.

Alors qu’aux USA, le mot "failure" est utilisé avec parcimonie, en Europe, "on use et abuse du terme échec, en réalité, un échec réel est une situation plutôt rare", explique-t-il après avoir fait "tomber la veste", non sans s’être assuré au préalable que cela ne vous dérangeait pas.

Profil
  • Qui: Ex-CEO de Delhaize, Administrateur de grands groupes, Président du COB et investisseur-coach dans des start-up
  • Plus bel échec: l’ascension du Mont-Blanc et la Tour Salière
  • Force et faiblesse: sa capacité à faire confiance
  • Devise: celle de sa famille: "Pas à pas, ensemble vers le sommet"
  • Secret de la réussite: l’humilité et l’humour

 

Lui parlerait plutôt de tentatives, de défaites, d’erreurs ou de non-succès, bref toutes ces choses qui permettent de renforcer les qualités humaines mais "à condition d’être humble et d’avoir de l’humour". Deux qualités, selon lui, indispensables pour réussir. En tout cas, ce sont celles-là qu’il s’est toujours efforcé d’appliquer et qui lui valaient des conversations homériques avec ses collègues ou son conseil d’administration. "Sans humilité et humour, on se tape directement la tête dans le mur", ajoute-t-il avant de concéder avoir connu nombre de patrons qui se pensaient être "les plus grands, les plus forts et les plus intelligents et qui se sont plantés à cause de leur ego".

"C’est si facile de ne rien rater quand on n’a rien construit."

Lui pas. Il dit d’ailleurs être convaincu qu’entre la réussite et la défaite, il n’y a qu’un pas. Une conviction que son expérience au Comité olympique confirme. "Le nombre d’athlètes qui, pour un centième de secondes, ne sont pas dans les 3 premiers est terrible et pourtant, ils étaient plus que bien préparés, ils ont réalisé une très belle performance et voilà, pour presque rien, ils n’ont pas de place sur le podium. On parle d’échec? Pour moi, ce n’en est pas un!"

Concernant son plus bel échec, Pierre-Olivier Beckers bugge un peu. Pas qu’il se drape derrière ses réussites, plutôt parce qu’il semble préférer la théorie à l’anecdote. La petite confidence et le petit exemple, on sent que ce n’est pas trop son truc. Finalement, ce serait peut-être bien ses expériences d’expéditions en montagne avec son épouse qui lui ont permis de tirer les plus jolies leçons. Sans trop d’imagination, celles-ci semblent transposables à nombre de domaines de la vie.

D’abord, la préparation: au cordeau. Ensuite l’entraînement physique: exigeant. Avant de s’entourer d’un guide de montagne, par définition, plus compétent que soi et de vérifier son matériel matin et soir car un oubli peut vous être fatal. Vient enfin l’adaptabilité, car en montagne comme ailleurs, même si on est bien préparé, on n’est jamais certain d’y arriver. Ne fût-ce qu’à cause d’une tempête de neige en juillet qui vous condamne à abandonner. "Ici encore, là où d’autres verraient un échec, moi je ne vois qu’une magnifique expérience qui me donne envie de recommencer le mois suivant."

"Sans humilité et humour, on se tape directement la tête dans le mur".

Un peu comme dans une négociation pour une fusion ou une acquisition finalement, de celle que l’on prépare pendant des mois, où l’on débarque avec des armées de collaborateurs, après avoir consulté des dizaines d’avocats et de banquiers d’affaires, dépensé des millions en avis et stratégies pour finalement devoir tout arrêter car l’autre partie vous sort un lapin du chapeau. "Cette situation, je l’ai vécue des dizaines de fois. Et c’est là que la préparation compte, si on est bien préparé, on s’est managé des espaces de flexibilité pour arriver à: ‘Alors, j’y vais ou j’y vais pas?’ Là, c’est l’instinct qui parle".

Deux fois, il décida d’arrêter la négociation et revint vers son conseil d’administration pour siffler la fin du match. "L’échec serait d’y avoir été, un peu comme dans un mariage qu’on ne sent pas mais où on va quand même pour ne pas décevoir sa famille." Au final, pas de culpabilité, plutôt du soulagement. Ce qui ne l’empêche pas d’assumer à 100% la responsabilité de cette défaite; l’homme est formel, à partir du moment où rien n’a été négligé, pas question de se fouetter les chaires non plus.

"Ici encore, là où d’autres verraient un échec, moi je ne vois qu’une magnifique expérience qui me donne envie de recommencer le mois suivant."

Non, le raté qui lui laisse le plus d’amertume c’est essentiellement la confiance investie dans certaines personnes. "C’est toujours les erreurs humaines qui peinent, quand elles ne sont que matérielles, je n’y vois que l’occasion de rebondir vers autre chose", ajoute-t-il avant de confesser son petit côté boy-scout qui le pousse à accorder sa confiance peut-être trop facilement. Le dialogue a peut-être manqué, l’ex CEO s’est peut-être trop attardé sur les compétences techniques de ses collaborateurs au détriment du "fit culturel" ou de leurs valeurs personnelles. Des erreurs de jeunesse, certes, surtout quand on se retrouve grand patron de dizaines de milliers de personnes, à 39 ans seulement. Chez Delhaize, il y a aussi l’expérience ratée de Red Market, une chaîne de discount initiée en 2009 et abandonnée quelques années plus tard. Les raisons? Un manque de courage quant au fait de devoir aller plus loin dans la suppression des coûts et la réduction des investissements, des principes "trop éloignés de notre ADN", conclut-il alors, sans remords ni regret. Car sur le fond, Pierre-Olivier Beckers estime que les échecs sont comme les réussites, somme toute des notions très relatives. "J’aurais pu m’asseoir sur mes lauriers pour déclarer à la fin de mes mandats: moi je n’ai rien raté! C’est si facile de ne rien rater quand on n’a rien construit."

"J’aurais pu m’asseoir sur mes lauriers pour déclarer à la fin de mes mandats: moi je n’ai rien raté! C’est si facile de ne rien rater quand on n’a rien construit."

Une question de personnalité sans doute, avoir suffisamment de confiance en soi pour entraîner les autres dans un projet et suffisamment d’humilité pour le bétonner ou l’adapter ensuite aux circonstances. C’est un peu cela qu’il conseille à tous ces start-upers en qui il investit aujourd’hui aux Etats-Unis. D’ailleurs il l’avoue ce midi: s’il n’a plus rien à prouver aujourd’hui, il continue à travailler comme il l’a toujours fait, "dressé sur la pointe de ses pieds".

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