Serge Rangoni: "C'est après avoir tout sacrifié pour le théâtre que je me rends compte que ‘jouer', ce n'était pas ma voie"

©Dieter Telemans

Parlez-nous de vos échecs, Serge Rangoni.

Un café du centre de Bruxelles semblable à beaucoup d’autres: de l’espace, des murs blancs, quelques plantes vertes, des tables basses au milieu de fauteuils dépareillés et un bar accroché à la vitrine. Ici on y vend des gadgets genre "concept", on commande des bagels, des muffins et des cookies pendant qu’un barman tatoué et percé dessine des petits cœurs dans la mousse des cafés latte.

Comme partout, les frigos ouverts offrent des salades toutes rondes dans leurs bols en plastique, l’eau minérale provient des montagnes de l’Himalaya et la carte des consommations s’affiche en anglais uniquement. Parmi la clientèle, des étudiants, des "premiers salaires", des stagiaires et quelques touristes. Des pantalons de training slim, des gros sweat-shirts sous le long manteau, les lunettes sous la mèche, la basket qui pète, à force de se vouloir "anti-style", la génération Z se contamine pour finir par ne plus ressembler qu’à elle(-même).

"Faire, défaire et refaire. Plus que quiconque les artistes sont appelés à se confronter à l’échec."
Serge Rangoni

C’est ici que le directeur du Théâtre de Liège nous a fixé rendez-vous, à mi-chemin entre Paris d’où il revient et Liège qu’il s’apprête à rejoindre. Droit comme un i sur son tabouret, veste en laine à carreaux multicolores sur fond camel, Serge Rangoni a bonne mine sous sa chemise immaculée. Bottines, jean et gilet de sport, on se demande si c’est l’homme ou son élégance qui tranche le plus dans ce lieu "over tendance". "C’est sympa comme endroit, non?" répète-t-il deux fois pour se faire entendre dans la musique assourdissante. Pour peu, on se croirait en boîte de nuit, sauf qu’on est jeudi après-midi et loin des bulles ou des boissons à pailles, on se réchauffe avec un thé vert Pu-erh sous le nez.

Coude sur le bar et le mug fumant posé à côté, Rangoni semble plutôt à l’aise à l’idée d’évoquer ses échecs. D’autant que selon lui, le théâtre est sans aucun doute le domaine où l’on procède le plus par "essai". Faire, défaire et refaire, plus que quiconque les artistes sont appelés à se confronter à l’échec: "Je ne connais pas un artiste qui ne se soit pas un jour retrouvé face à une impasse, souvent une expression ratée peut se révéler très productrice pour la suite."

A l’origine, le directeur du Théâtre de Liège caressait le rêve d’être lui-même un grand comédien et c’est là, selon lui "son premier plus grand échec".
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A l’origine, le directeur du Théâtre de Liège caressait le rêve d’être lui-même un grand comédien et c’est là, selon lui "son premier plus grand échec". Car pour suivre ce rêve-là, il devait au préalable quitter ses études de droit et briser en quelque sorte le chemin auquel il se destinait. Pas évident de tout quitter, surtout quand on est le fils d’un immigré italien arrivé en Belgique pour trimer dans les mines. Partagé au départ entre ses études à la faculté et celles qu’il suit en parallèle au conservatoire de Bruxelles, il finit par convaincre ses parents que le théâtre, c’est sa vie!

La pilule passe, sans doute grâce à son côté "diplomate" ou l’art délicat de bien "présenter les choses", un talent qu’il doit selon lui à son homosexualité. Entendez: apprendre à naviguer entre de gros machos à une époque où la société était moins ouverte qu’aujourd’hui.

©Debby Termonia

Bref, diplôme du conservatoire en poche, Rangoni se lance pour de vrai sur de belles scènes bruxelloises et puis là, paf, l’échec. Rangoni reprend: "Et c’est après avoir tout sacrifié pour le théâtre, réussi à convaincre mes parents et avoir obtenu un beau diplôme que je me rends compte que jouer, ce n’était pas ma voie." Il n’aura suffi que de quelques représentations un peu difficiles pour que le voile se déchire, il ajoute: "J’ai vite compris que je n’étais pas un comédien dans l’âme. Alors endurer tous les soirs une expérience dont vous ressortez constamment insatisfait, ce n’est pas une vie. On ne peut pas supporter un sentiment d’échec permanent."

Qu’à cela ne tienne, si Rangoni ne se sent pas l’âme d’un Rodrigue, il reste néanmoins un amoureux fou des planches, de la scène et de l’univers du théâtre; si le job n’était donc pas le bon, le milieu lui seyait comme un gant. Il se tourne alors vers la production théâtrale et y développe de nombreux projets. De cette époque, il ne garde qu’un seul petit regret, celui de n’avoir jamais terminé ses études de droit. Des années plus tard, alors qu’il exerce comme chef de cabinet chez Charles Picqué, il retente le coup avant de fermer définitivement la porte: "Chef de cabinet adjoint le jour et étudiant le soir, c’était impossible évidemment."

Pile entre l’adieu à la scène et son entrée en politique, Rangoni prend les commandes du Théâtre Saint Anne à Bruxelles, devenu depuis l’Atelier des Tanneurs. "Un lieu maudit!" plaisante-t-il (allusion aux accusations de harcèlement dont fait actuellement l’objet le directeur David Strosberg, NDLR). "Un échec et une expérience que j’ai vécue comme une très grande injustice", précise-t-il avec l’air assuré de celui qui s’est déjà repassé la bande des dizaines de fois.

©Dieter Telemans

Nous sommes en 1989 et le théâtre familial Saint Anne auditionne pour un poste de directeur. Contre toute attente, c’est Serge Rangoni – inconnu alors au bataillon – qui ravit le cœur du conseil d’administration. "C’était mon premier concours, je devais avoir 29 ans et toute la naïveté liée à cet âge-là. Je ne savais pas qu’en matière de nomination, les dés sont, la plupart du temps, complètement pipés." Engager Rangoni plutôt qu’un professionnel aguerri, la garantie de ne pas se retrouver avec un directeur qui ferait des vagues et la certitude de "manipuler le petit" comme on le désire. "Je pense sincèrement que c’est ce qu’ils ont pensé en me choisissant. Sauf que je voulais tout changer et je ne me suis pas du tout laissé faire."

Six années passées à la tête du théâtre, de beaux succès, quelques ratés et une relation avec le conseil d’administration qui se dégrade année après année pour terminer par se "gripper complètement". Une aventure dont il estime encore aujourd’hui qu’il n’était pas possible de s’extirper sans passer par la fermeture du théâtre. C’était il y a 20 ans et pourtant, on dirait que c’était hier tant l’homme en porte toujours les stigmates: "Un énooorme échec en termes d’investissement personnel et humain. Il y a eu des licenciements, c’était violent, douloureux et très difficile à vivre. Et pour rebondir, n’en parlons pas, j’ai mis 10 ans pour retravailler dans le milieu du théâtre."

Rétrospectivement, c’est surtout sa naïveté qu’il pointe en premier dans ce qu’il s’impute comme responsabilité. "J’aurais dû plus me méfier. Mais voilà, quand on vous choisit, c’est inévitable, l’ego est flatté et on ne veut pas voir qu’en réalité, ce n’est pas votre talent que l’on recherche mais d’autres choses, comme mon inexpérience à l’époque."

©Debby Termonia

Un gros choc, une rupture très douloureuse, pas de déprime ou de dépression mais une grande interrogation pour Rangoni qui se demande pourquoi une situation somme toute assez banale dans une vie professionnelle arrive à le toucher autant. La réponse, il la trouvera dans une psychanalyse démarrée alors qu’il est toujours directeur du théâtre: "Comme je ne pouvais pas changer les autres, j’ai pensé que c’était mon regard et ma manière de gérer que je pouvais travailler." Pourtant, beaucoup lui conseillaient de jeter le gant et de démissionner car à force de s’acharner il allait finir par y laisser sa peau. "C’est sans doute un tort mais je n’arrive pas à lâcher, pas question de quitter le navire quand il coule."

Finalement, la psychanalyse durera des années et lui apprendra à mieux analyser son environnement, à objectiver ce que l’on pense percevoir d’une situation et départager ce qui, in fine, dépend de soi ou bien des autres. Après Saint Anne, dix années à faire plein d’autres choses, le Grand Hornu avec Laurent Busine, de la politique avec Charles Picqué et même la direction du Foyer Saint Gillois avant d’être nommé en 2004 directeur du Théâtre liégeois. "Toutes ces expériences ensuite étaient fantastiques mais mon grand amour restait le théâtre, c’est un peu mon sport extrême à moi!"

"Ce n’est pas tant que je suis difficile à vivre, c’est surtout que je suis difficile à suivre, peu présent à la maison, le surinvestissement professionnel, c’est mon grand démon."
Serge Rangoni

Question échec, Rangoni est plutôt bon joueur, il n’hésite d’ailleurs pas à nous confier avoir délaissé sa vie privée au profit du boulot. "Ce n’est pas tant que je suis difficile à vivre, c’est surtout que je suis difficile à suivre, peu présent à la maison, le surinvestissement professionnel, c’est mon grand démon", précise-t-il.

Pas bégueule pour un sou, il raconte avoir aussi pu présumer de ses forces, comme cette fois où jeune étudiant, il décidait d’interpréter un rôle de comédie musicale pour son examen de fin d’année alors qu’il n’a jamais su chanter: "J’étais persuadé de toujours pouvoir me dépasser, un bel échec d’ego en quelque sorte puisque j’ai finalement dû prendre un autre rôle pour passer mon examen l’année suivante."

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