Benoît Mintiens | Le Belge qui donne l'heure à la Suisse

©Debby Termonia

En un an à peine, Benoît Mintiens, le fondateur et patron de la marque horlogère belge Ressence, a accéléré la marche. Adoubé par la Fondation de la Haute Horlogerie et accueilli officiellement dans les salons les plus prestigieux du secteur, il aurait pu s’arrêter là, mais ce n’est pas son genre. Au contraire, il n’y voit qu’un début dans sa quête de la parfaite expression du temps, philosophie animant la firme qu’il a créée et aux émules présents jusque dans la Silicon Valley.

L’année qui vient de s’écouler aura marqué le temps de la consécration pour Ressence. En effet, la jeune marque horlogère belge a réussi en 2017 le pari d’être adoubée par la Fondation de la Haute Horlogerie, véritable institution, aux côtés de onze autres maisons.

Ce n’est pas rien. Il s’agit-là d’une prestigieuse récompense dont seules 41 marques – presque toutes suisses – peuvent se vanter. "Cela constitue pour nous un très grand pas dans la reconnaissance de notre approche", témoigne lors de notre rencontre Benoît Mintiens, Anversois de 45 ans à l’origine de l’aventure horlogère initiée il y a huit ans déjà, enchaînant succès après succès depuis lors.

Plus tôt dans l’année, la jeune pousse s’était déjà faite remarquer en parvenant à être acceptée dans le très select "Carré des horlogers", espace dédié à une poignée de marques indépendantes triées sur le volet lors du plus important salon du secteur qu’est le SIHH. Une première pour un Belge et, surtout, une belle vitrine vers l’international.

Designer touche-à-tout

Lorsqu’il regarde le chemin parcouru, le patron de Ressence ne peut être qu’aux anges… pourtant, "ce n’est qu’un début, s’empresse-t-il de commenter. Nous nous préparons à grandir assez vite désormais". L’homme est un insatiable.

"Les gens qui achètent une Ressence n’ont pas besoin de porter une marque pour exister; ils apprécient la technicité nos produits."

Designer industriel de formation, Benoît Mintiens commence sa carrière chez Enthoven Associates, célèbre cabinet de consultance en matière de design. Là, il travaille sur les projets les plus divers. "J’étais plutôt généraliste", précise-t-il. On lui doit notamment de son passage dans l’entreprise des créations telles que le design intérieur et extérieur du Thalys (un projet d’une durée de cinq ans), de la cabine de première classe d’une compagnie aérienne réputée, d’une ligne de bagagerie pour une marque de luxe, d’une série de tablettes pour les bonbons Frisk, ou encore de divers produits pour LG Electronics.

L’horlogerie par hasard

Des réalisations variées, certes, mais bien loin des montres… Se pose dès lors une question: qu’est-ce qui a bien pu attirer Benoît Mintiens vers l’horlogerie, lui qui était plutôt habitué à des projets de taille? La réponse est simple: une demande particulière d’un ami diamantaire.

L’homme le contacte afin qu’il imagine une montre ornée des pierres dont il dispose et qui ne peuvent être valorisées seules en tant que diamants de joaillerie de par leurs imperfections. Le designer industriel accepte le défi… et part à la recherche d’idées pour réussir à afficher l’heure par un jeu de lumière, une idée d’un genre nouveau qu’il abandonnera par la suite.

"À l’époque, je n’y connaissais rien, sourit-il désormais. J’ai donc rapidement décidé de me rendre à Bâle pour assister au salon mondial de l’horlogerie qu’est Baselworld et voir ce qui s’y faisait."

Mais arrivé sur place, tout ne s’y passe pas comme prévu… À sa grande stupéfaction, Benoît Mintiens se rend vite compte que "l’offre est assez pauvre". "Dans ces années-là (aux alentours de 2006-2007, NDLR), on ne voyait que peu de créativité parmi les grandes maisons, se souvient-il, ce qui peut s’expliquer par une tradition très forte notamment."

Il n’en fallait pas plus, c’est le déclic. L’homme décide de se lancer dans les montres, "un objet très intéressant car multidimensionnel, c’est-à-dire qu’il est constitué autant de traits techniques et ergonomiques que sociaux et culturels", un challenge qui lui parle.

Ascension rapide

En parallèle de son job à temps plein chez Enthoven Associates, le designer se met alors à dessiner des cadrans et des mouvements à ses heures perdues. "Je remercie Axel (son patron de l’époque, NDLR) de m’avoir laissé faire, confie-t-il d’ailleurs aujourd’hui. Cette sécurité d’un emploi stable m’a permis de pouvoir faire des erreurs, un luxe que je n’aurais pas eu si j’avais dû travailler à fond sur le projet."

À de force de travail, l’heure où il peut enfin montrer du concret autour de lui arrive rapidement. Lorsque ses amis lui font la promesse de lui acheter ses premières pièces après en avoir vu croquis et prototypes, Benoît Mintiens comprend qu’il tient quelque chose. Pas question de laisser filer l’opportunité. Ses premières créations en poche, il décide de foncer tout droit là où il a attrapé le virus: en Suisse. Direction Baselworld, fort du projet qu’il porte. On est en 2010. "C’était la première année qu’ils s’ouvraient aux indépendants, se souvient l’Anversois. Pour 9.950 francs, on recevait une table, quatre chaises, une vitrine, un mur de 4 mètres carrés, un lit et un petit-déjeuner. Le problème, c’est que je n’avais pas bien compris quand le salon commençait et je suis donc arrivé le jour officiel de l’ouverture qui se tient… le lendemain des présentations à la presse."

"La montre est un objet très intéressant car multidimensionnel, constitué de traits autant techniques et ergonomiques que sociaux et culturels."

Une belle opportunité manquée… Qu’à cela ne tienne, l’homme investit son stand, puis croise les doigts. Et, alors qu’il aurait pu être noyé dans la masse, chaque horloger tentant de sortir du lot avec des créations voulues toujours plus innovantes que celles des autres acteurs, la chance lui sourit. Le petit Belge se fait rapidement remarquer. "Dès la première journée du salon, un homme est venu me voir en début d’après-midi, se souvient Benoît Mintiens visiblement encore sous le coup de l’émotion. Il parlait anglais avec un fort accent allemand. Après un court échange, il me demande ma carte, moi, la sienne. Je lis son nom. Surprise, c’était le patron d’Urwerk (pionnier de l’horlogerie indépendante, soit qui n’appartient pas à un grand groupe du secteur tel qu’un Richemont, un Swatch Group, un Kering ou un LVMH, NDLR), un homme que j’admirais. Et il venait me voir moi."

Professionnalisation en cours

Si depuis cette période la marque a bien grandi, produisant quelque 2.000 pièces sur ses quelques années d’existence pour un chiffre d’affaires situé entre 2 et 3 millions d’euros l’an passé, elle doit cette ascension rapide à une bonne dose d’innovation, mais aussi et surtout à un élément central de sa réflexion qu’est l’expression du temps, véritable marque de fabrique pour la petite boîte belge "révélation horlogère"de l’année lors du Grand Prix d’Horlogerie de Genève (GPHG) de 2013.

Et pour cause, à la différence d’autres montres, une Ressence est bombée. "Cela n’a l’air de rien, mais cela change tout", indique Benoît Mintiens. Pour faire simple, une montre traditionnelle a des aiguilles, elles tournent autour d’un axe pour indiquer des chiffres apposés sur son cadran. Dans le cas des créations anversoises, ce sont de petits disques rotatifs placés à même le cadran qui donnent l’heure. Il n’y a pas de relief. Tout est plat.

Quel en est l’intérêt? De faciliter la lecture de l’heure. En effet, "sur un cadran d’une montre classique, vos deux yeux ne voient pas la même chose. Votre cerveau doit donc transformer ces deux informations en une pour la traiter, explique Benoît Mintiens. Si un livre présentait des mots en suspension comme les aiguilles sur un cadran, la lecture serait rendue impossible. Votre cerveau devrait traiter chaque mot, chaque lettre, ce qui ralentirait considérablement le processus". Or, l’important avec une montre, c’est de pouvoir consulter l’heure d’un bref coup d’œil. Cela doit être instantané.

Produit haut de gamme

Simple en apparence, ce choix a pourtant de nombreuses répercussions sur son mouvement, les différents axes de rotations des engrenages qui le composent devant prendre toutes sortes d’angles pour pouvoir fonctionner.

Et qui dit complexité… dit prix forcément plus élevé, expliqué aussi par le fait que chacune des pièces composant ces montres belges manufacturées en Suisse est réalisée à la main et non par machine comme c’est le cas pour de nombreuses autres maisons, indique le designer anversois.

Un designer industriel Benoît Mintiens a réalisé par le passé des projets tels que l’intérieur du Thalys. ©Debby Termonia

Interrogé sur la question du prix de ses créations, tournant autour des 20.000 euros en moyenne, Benoît Mintiens explique que si cela peut sembler cher, c’est qu’"aujourd’hui, notre référent prix a été déformé par la production de masse. Il y a une réelle distorsion quant à la vraie valeur des choses".

Aussi, il faut bien comprendre qu’avec sa production limitée, Ressence est loin d’acteurs à l’empreinte planétaire tels que des Omega ou des Rolex. Pour ne prendre que ce dernier, les chiffres qui circulent dans le milieu horloger font état d’une production autour du million de pièces par an, usinées machine, ce qui permet évidemment de réaliser des économies d’échelle.

Engouement de la Silicon Valley… à Harvard

Face à l’omnipotence des géants du secteur, certains passionnés semblent avoir accroché à ce facteur différenciant de la marque belge. L’engouement est palpable dans une certaine niche, et ce, bien en dehors des simples frontières du plat pays. En effet, près du tiers du chiffre d’affaires de Ressence est réalisé aux Etats-Unis, pour un quart au Moyen-Orient et une quarantaine de pour-cent en Europe. Le reste vient d’Asie.

Parmi les personnalités connues qui se sont laissées séduire, l’on retrouve le designer français Philippe Starck, le concepteur de l’iPod Tony Fadell, ou encore James Murdoch, fils de l’homme d’affaires Rupert Murdoch et CEO de 21st Century Fox.

Le dénominateur commun entre les gens qui portent une Ressence? "Il s’agit de personnes qui n’ont pas besoin de porter une marque pour exister, analyse Benoît Mintiens. Il en va de gens qui sont sensibles à la technicité de nos produits, ce qui est particulièrement le cas dans la Silicon Valley, par exemple, une région très importante pour nous."

Et en parlant d’engouement outre-Atlantique, force est de constater qu’il n’est pas limité à la côte ouest… Ressence a dernièrement attiré le regard d’une institution de l’autre côté du pays: Harvard. En effet, un professeur en neurosciences de la célèbre université a récemment approché Benoît Mintiens après avoir découvert ce qu’il faisait.

"Il a été intéressé par la manière dont nous affichons le temps", glisse le patron. Après une discussion entre les deux hommes et des échanges sur leurs connaissances mutuelles, l’un horlogères, l’autre biologiques, un prototype a vu le jour permettant une lecture éclair du temps selon des tests réalisés sur un panel de personnes sélectionnées.

À terme, l’expérience devrait amener à une création d’un genre nouveau, entend-on. L’heure de Ressence est donc loin d’avoir sonné; la marque horlogère s’apprête plutôt à poursuivre sa tentative de réveil d’une industrie longtemps endormie, même si la situation évolue depuis quelques années maintenant avec l’émergence de nombreux acteurs indépendants aux idées fraîches et inspirantes pour d’autres.

De Philippe Starck au concepteur de l’iPod, l’engouement pour ses montres est international. © credit photo ©Debby Termonia

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