Carles Puigdemont | "Je ne suis pas venu en Belgique pour demander l'asile"

L’ami belge Le président déchu aurait pu atterrir au Royaume-Uni, en Slovénie ou en Roumanie. Mais la veille de son départ, une main se tendait vers lui, venant de Belgique. © REUTERS ©REUTERS

Le 30 octobre 2017, un étrange voyageur débarque à l’aéroport de Bruxelles. Carles Puigdemont fuit son pays, encadré d’un Mossos d’Esquadra, un policier resté fidèle, et de cinq de ses ex-ministres. L’ancien Président catalan, destitué par Madrid, craint son arrestation imminente. Mais pourquoi la Belgique? Récit d’une folle escapade.

Pourquoi Carles Puigdemont a-t-il choisi de débarquer en Belgique, juste après avoir fait voter la déclaration l’indépendance de la "République de Catalogne" par son Parlement? Qui est-il? L’Echo a remonté le fil de son exil, pour mieux comprendre la stratégie suivie par le Président sans terre.

Sant Julia de Ramis. Dimanche 29 octobre 2017. La nuit tombe sur cette petite localité touristique sans histoire du "comarque" de Gérone. Un calme inhabituel règne dans la villa que partage Carles Puigdemont avec son épouse Marcela Topor et ses deux filles. Depuis quelques mois, redoutant pour sa sécurité et celle de sa famille, le Président catalan a quitté la splendide demeure gothique de Canons House, sa résidence officielle au palais de la Généralité à Barcelone. Depuis qu’il reçoit des menaces de mort, il préfère cette maison d’été, sur ses terres, surveillée étroitement par Los Mossos d’Esquadra, "ses" policiers.

"Il est un ami que l’on ne laisse pas tomber."
Bart De Wever
Président de la

Ce soir-là, pourtant, Carles Puigdemont, veut échapper à toute surveillance. Depuis quelques jours, il ne peut se fier à personne. Pas même à la police catalane. Le gouvernement espagnol a infiltré le commandement des Mossos, craignant qu’ils défendent les indépendantistes.

Vendredi, Puigdemont a fait voter au Parlement une résolution proclamant l’indépendance de la "République de Catalogne". Un acte illégal aux yeux de Madrid. Son arrestation est proche.

La prison ou l’exil

Le leader catalan n’a pas encore été convoqué par le juge. Mais cela ne saurait tarder. La justice espagnole peut avoir la main lourde, d’autant que l’affaire est entre les mains de Carmen Lamela, réputée proche du Premier ministre Mariano Rajoy.

Le Président doit fuir. Il embarque dans la voiture de son épouse, accompagné d’un Mossos qui lui est resté fidèle et de cinq de ses ex-ministres. Sa femme et ses filles ont déjà été exfiltrées en France. Sa destination n’est connue de personne. Les téléphones mobiles sont éteints.

À Barcelone, personne, ou presque, ne sait ce que sont les intentions du Président. Carles Puigdemont a hésité jusqu’à la dernière minute. Depuis le début de cette affaire, tout est à la fois si bien planifié. Et terriblement improvisé.

Après le vote de vendredi, le gouvernement catalan, divisé, n’avait rien prévu de concret pour mettre en œuvre l’indépendance de la république autoproclamée et non-reconnue internationalement. Madrid, par contre, a fait voter illico par le Sénat l’exécution l’article 155 de la Constitution espagnole lui permettant de prendre le contrôle de la Catalogne.

Dans la panique, certains indépendantistes étaient restés à Barcelone pour affronter la prison. D’autres ont préféré partir.

Le président déchu aurait pu atterrir au Royaume-Uni, en Slovénie ou en Roumanie. Mais la veille de son départ, une main se tendait vers lui, venant de Belgique. ©REUTERS

Carles Puigdemont a choisi la fuite en avant vers la Belgique.

La route défile depuis Gérone. Le Président destitué respire. Pourquoi s’inquiéter? L’espace Schengen est une grâce en cas de fuite, et puis, à cette heure, aucun mandat d’arrêt n’a encore été émis.

La petite troupe franchit sans encombre la frontière française. Le voyage dure toute la nuit. Après sept ou huit heures, et un changement de véhicule, il arrive à l’aéroport de Marseille. Sans s’arrêter, ils embarquent pour Bruxelles.

Après deux heures de vol, les voici dans la capitale belge et, surtout celle de l’Union européenne.

Le Président déchu aurait pu atterrir au Royaume-Uni, rejoindre l’Écosse. Mais en arrivant sur l’île, hors Schengen, on lui aurait demandé sa carte d’identité. Il aurait pu, aussi, se rendre en Slovénie. Ou en Roumanie, la patrie de sa femme. Mais la veille de son départ, une main se tendait vers lui, venant de Belgique. La main des nationalistes flamands, au pouvoir depuis trois ans et demi.

Les "amis" de la N-VA

Theo Francken, l’étoile montante de la N-VA avait déclaré le 29 octobre que Carles Puigdemont était en droit de faire une demande d’asile en Belgique. Une provocation pour le gouvernement Rajoy, critiquée vivement par le Premier ministre belge Charles Michel. Mais une invitation ferme à laquelle le leader catalan décida de répondre. Comme le dit le président de la N-VA Bart De Wever lors de son arrivée, il est "un ami que l’on ne laisse pas tomber".

Le pied à peine posé à Zaventem, Puigdemont file à la rencontre de l’avocat Paul Bekaert, le meilleur spécialiste belge dans les droits humains et les procédures d’extradition. Par le passé, ce ténor du barreau s’est opposé à l’extradition de Basques réclamée par l’État espagnol. C’est décidé, Me Bekaert, un ancien du "Walen buiten", défendra ses droits.

Lundi soir, Carles Puigdemont s’endort à l’hôtel Chambord, à deux pas du palais royal. Sur sa terre d’accueil, où tombe un froid épais, si typique de la Toussaint. Le lendemain, le leader en exil, engoncé dans un épais manteau bleu nuit, déboulera au Press Club Brussels Europe où l’attendent plus de 200 journalistes du monde entier, sous l’objectif d’une trentaine de caméras.

Welcome in Brussels

En choisissant Bruxelles, Puigdemont n’arrive pas que dans un pays dirigé par des "amis". Il atterrit surtout dans le deuxième centre mondial de presse après Washington, celui de l’Union européenne, où plus de 1.000 journalistes sont accrédités. L’Union lui a tourné le dos, par peur de voir s’étendre la contagion séparatiste. Qu’à cela ne tienne, la presse drainée par ses institutions, de la BBC à la RTBF, servira de porte-voix à la cause catalane.

Carles Puigdemont sait s’y prendre avec les médias. Il est des leurs. Cet habile communicateur a débuté comme simple correcteur au quotidien catalan El Punt, avant de devenir journaliste et puis son rédacteur en chef. Il a aussi dirigé la première agence de presse catalane (ACN) et racheté une entreprise du Net qui portera l’indépendantisme dans la blogosphère catalane.

À Bruxelles, il retrouve aussi ses compagnons d’arme, les députés européens Jordi Solé, Josep-Maria Terricabras et Ramon Tremosa. Ses amis, et leurs assistants parlementaires, seront d’une aide précieuse pour établir dans la capitale belge son "QG" de campagne.

"Je ne suis pas venu en Belgique pour demander l’asile."
Carles Puigdemont

Carles Puigdemont entend participer aux élections convoquées en Catalogne pour le 21 décembre par le gouvernement Rajoy. Il fera campagne depuis la Belgique. Il a tout le temps devant lui.

Quoi qu’il arrive, une procédure d’extradition dure entre 60 et 90 jours. "Je ne suis pas venu en Belgique pour demander l’asile", répète-t-il lors de la conférence de presse. Il n’aurait que peu de chance de l’obtenir. Il est venu sachant qu’au pire, il serait extradé après deux ou trois mois.

Le soir de la conférence de presse, les rumeurs commencent à courir. On le dit reparti à Barcelone avec ses conseillers, mais non. Il dîne au restaurant Heracles, à Jette.

La justice entre en piste

Carles Puigdemont est convoqué par la justice espagnole pour le jeudi 2 novembre. Ira-t-il? Non, annonce son avocat le 1er novembre. Le "Voyageur de la Toussaint", comme le surnomme ce jour-là le journal El Mundo en référence à un succès de Georges Simenon, restera en Belgique. Il s’installe dans un lieu secret, à l’abri de la presse espagnole.

Le 2 novembre, il est photographié dans un café bruxellois par des paparazzis, alors qu’une partie de ses anciens ministres sont entendus à Madrid. Et puis emprisonnés.

L’affrontement politique devient judiciaire. Mais au-delà de ses multiples dimensions, la lutte indépendantiste se matérialise surtout par un bras de fer entre le Président déchu et le Premier ministre espagnol.

Puigdemont contre Rajoy. L’indépendantiste, communicateur et romanesque contre le juriste, dur, unioniste et pragmatique. Deux hommes si différents, pourtant si proches. Jusqu’aux marques physiques. Puigdemont porte une mèche devant le visage pour cacher une cicatrice causée par un accident de voiture. L’autre laisse pousser sa barbe pour maquiller, lui aussi, la balafre laissée par un grave accident de la route.

Jusqu’où ira ce duel?

Le meeting à Bozar

Le vendredi 3 novembre, la juge Lamela émet un mandat d’arrêt européen contre Puigdemont et ses anciens conseillers. Ils sont accusés de "sédition, rébellion, détournement de fonds et désobéissance à l’autorité". Ils risquent jusqu’à 30 ans de prison. Le soir même, Puigdemont se rend à la RTBF pour affirmer qu’il collaborera avec la justice belge.

Deux jours plus tard, il se rend à la police, avec ses ex-conseillers, dans un commissariat de Bruxelles. Ils sont mis en garde à vue. Le juge d’instruction les laisse en liberté sous conditions. Leurs passeports sont confisqués, ils ne peuvent quitter le pays. La justice belge a trois mois pour décider de les remettre, ou pas, à l’Espagne.

On apprend plus tard que la "reddition" a été soigneusement planifiée. Le commissariat, mais aussi la langue de la procédure, le néerlandais, pour compliquer la tâche des autorités espagnoles.

Mardi 7 novembre, 200 maires catalans débarquent à Bruxelles en charter. Un meeting est organisé au Bozar, avec l’aide des eurodéputés catalans et de la N-VA. À l’entrée, une foule bigarrée. Des députés d’extrême droite, des séparatistes flamands et des membres de Wallonie insoumise affichent leurs calicots. Le 11 novembre, l’ancien président catalan Artur Mas, chef de file du parti PDeCAT et mentor de Puigdemont, arrive à Bruxelles pour rencontrer les exilés.

Ses "amis" flamands ne le lâchent pas. Le jeudi 16 novembre, il dîne à Louvain, au domicile du député de la N-VA, Lorin Parys.

Le lendemain, il est reçu au palais de justice de Bruxelles. L’ambiance est moins familiale. Le juge entend le procureur du roi et les avocats de la défense. Mais il ne tranche pas et fixe une nouvelle audience au 4 décembre. Puigdemont s’éclipse par la petite porte. La joute électorale peut commencer.

Les indépendantistes choisissent Bruges pour lancer leur campagne. Le samedi 25 novembre, une presse filtrée est conviée dans un hôtel de la périphérie. Une centaine de supporters sont présents. Un bus est affrété pour faire le tour de la "Venise du Nord", avec, pour guide, le sénateur N-VA Pol Van den Driessche.

Le lendemain, le leader catalan s’attaque à l’Europe, qu’il qualifie de "club de pays décadents et obsolètes" lors d’une interview à la télévision israélienne Canal 1 Kan. Le ton devient assertif. Est-ce à cause du recul dans les sondages de son parti, le PDeCAT?

Après Bruges, la "tournée" des indépendantistes arrive le 19 novembre à Gand. Carles Puigdemont apparaît lors d’une représentation de l’opéra "Le Duc d’Albe", une œuvre sur la rébellion des Pays-Bas contre la souveraineté espagnole en 1568. L’allusion est flagrante.

Le samedi 2 décembre, Carles Puigdemont est interviewé dans la salle de concert deSingel, à Anvers, par un journaliste du quotidien De Standaard devant un public de 800 aficionados.

Et puis, c’est le coup de théâtre. Le mardi 5 décembre, la justice espagnole retire son mandat d’arrêt européen. Un geste étrange. La justice belge est dessaisie. Mais Carles Puigdemont restera en Belgique le temps de la campagne au moins, car le mandat d’arrêt en Espagne est toujours valable. Trop tard, de toute façon, pour faire marche arrière. Le 7 décembre, une manifestation indépendantiste est prévue à Bruxelles. Des milliers de Catalans débarquent dans la capitale.

Carles Puigdemont rentrera-t-il en Espagne? Si oui, quand? Juste avant les élections? Ou après, en vainqueur? Nul n’oserait, à l’heure d’imprimer ces lignes, prédire le dessein de l’insaisissable Président sans terre.

Puigdemont contre Rajoy L’indépendantiste, communicateur et romanesque contre le juriste, dur, unioniste et pragmatique. Jusqu’où ira ce duel? ©REUTERS

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